L’ourque se retrouva à vau-l’ombre dans l’obscurité
incommensurable.
La _Matutina_, échappée aux Casquets, dévalait de houle en houle.
Répit, mais dans le chaos. Poussée en travers par le vent,
maniée par les mille tractions de la vague, elle répercutait
toutes les oscillations folles du flot. Elle n’avait presque
plus de tangage, signe redoutable de l’agonie d’un navire. Les
épaves n’ont que du roulis. Le tangage est la convulsion de la
lutte. Le gouvernail seul peut prendre le vent debout.
Dans la tempête, et surtout dans le météore de neige, la mer et
la nuit finissent par se fondre et s’amalgamer, et par ne plus
faire qu’une fumée. Brume, tourbillon, souffle, glissement dans
tous les sens, aucun point d’appui, aucun lieu de repère, aucun
temps d’arrêt, un perpétuel recommencement, une trouée après
l’autre, nul horizon visible, profond recul noir, l’ourque
voguait là-dedans.
Se dégager des Casquets, éluder l’écueil, cela avait été pour les
naufragés une victoire. Mais surtout une stupeur. Ils n’avaient
point poussé de hurrahs; en mer, on ne fait pas deux fois de ces
imprudences-là. Jeter la provocation là où on ne jetterait pas
la sonde, c’est grave.
L’écueil repoussé, c’était de l’impossible accompli. Ils en
étaient pétrifiés. Peu à peu pourtant, ils se remettaient à
espérer. Telles sont les insubmersibles mirages de l’âme. Pas
de détresse qui, même à l’instant le plus critique, ne voie
blanchir dans ses profondeurs l’inexprimable lever de
l’espérance. Ces malheureux ne demandaient pas mieux que de
s’avouer qu’ils étaient sauvés. Ils avaient en eux ce
bégaiement.
Mais un grandissement formidable se fit tout à coup dans la nuit.
A bâbord surgit, se dessina et se découpa sur le fond de brume
une haute masse opaque, verticale, à angles droits, une tour
carrée de l’abîme.
Ils regardèrent, béants.
La rafale les poussait vers cela.
Ils ignoraient ce que c’était. C’était le rocher Ortach.