LES CASQUETS

C’était en effet les Light-House des Casquets.

Un phare au dix-neuvième siècle est un haut cylindre conoïde de

maçonnerie surmonté d’une machine à éclairage toute scientifique.

Le phare des Casquets en particulier est aujourd’hui une triple

tour blanche portant trois châteaux de lumière. Ces trois

maisons à feu évoluent et pivotent sur des rouages d’horlogerie

avec une telle précision que l’homme de quart qui les observe du

large fait invariablement dix pas sur le pont du navire pendant

l’irradiation, et vingt-cinq pendant l’éclipse. Tout est calculé

dans le plan focal et dans la rotation du tambour octogone formé

de huit larges lentilles simples à échelons, et ayant au-dessus

et au-dessous ses deux séries d’anneaux dioptriques; engrenage

algébrique garanti des coups de vent et des coups de mer par des

vitres épaisses, parfois cassées pourtant par les aigles de mer

qui se jettent dessus, grands phalènes de ces lanternes géantes.

La bâtisse qui enferme, soutient et sertit ce mécanisme est,

comme lui, mathématique. Tout y est sobre, exact, nu, précis,

correct; un phare est un chiffre.

Au dix-septième siècle un phare était une sorte de panache de la

terre au bord de la mer. L’architecture d’une tour de phare

était magnifique et extravagante. On y prodiguait les balcons,

les balustres, les tourelles, les logettes, les gloriettes, les

girouettes. Ce n’étaient que mascarons, statues, rinceaux,

volutes, rondes bosses, figures et figurines, cartouches avec

inscriptions. _Pax in bello,_ disait le phare d’Eddystone,

Observons-le en passant, cette déclaration de paix ne désarmait

pas toujours l’océan. Winstanley la répéta sur un phare qu’il

construisit à ses frais dans un lieu farouche, devant Plymoulh.

La tour du phare achevée, il se mit dedans et la fit essayer par

la tempête. La tempête vint et emporta le phare et Winstanley.

Du reste ces bâtisses excessives donnaient de toutes parts prise

à la bourrasque, comme ces généraux trop chamarrés qui dans la

bataille attirent les coups. Outre les fantaisies de pierre, il

y avait les fantaisies de fer, de cuivre, de bois; les

serrureries faisaient relief, les charpentes faisaient saillie.

Partout, sur le profil du phare, débordaient, scellés au mur

parmi les arabesques, des engins de toute espèce, utiles et

inutiles, treuils, palans, poulies, contre-poids, échelles, grues

de chargement, grappins de sauvetage. Sur le faîte, autour du

foyer, de délicates serrureries ouvragées portaient de gros

chandeliers de fer où l’on plantait des tronçons de câble noyés

de résine, mèches brûlant opiniâtrement et qu’aucun vent

n’éteignait. Et, du haut en bas, la tour était compliquée

d’étendards de nier, de banderoles, de bannières, de drapeaux, de

pennons, de pavillons, qui montaient de hampe en hampe, d’étage

en étage, amalgamant toutes les couleurs, toutes les formes, tous

les blasons, tous les signaux, toutes les turbulences, jusqu’à la

cage à rayons du phare, et faisaient dans la tempête une joyeuse

émeute de guenilles autour de ce flamboiement. Cette effronterie

de lumière au bord du gouffre ressemblait à un défi et mettait en

verve d’audace les naufragés. Mais le phare des Casquets n’était

point de cette mode.

C’était à cette époque un simple vieux phare barbare, tel que

Henri Ier l’avait fait construire après la perdition de la

_Blanche-Nef,_ un bûcher flambant sous un treillis de fer au haut

d’un rocher, une braise derrière une grille, et une chevelure de

flamme dans le vent.

Le seul perfectionnement qu’avait eu ce phare depuis le douzième

siècle, c’était un soufflet de forge mis en mouvement par une

crémaillère à poids de pierre qu’on avait ajustée à la cage à feu

en 1610.

A ces antiques phares-là, l’aventure des oiseaux de mer était

plus tragique qu’aux phares actuels. Les oiseaux y accouraient,

attirés par la clarté, s’y précipitaient et tombaient dans le

brasier où on les voyait sauter, espèces d’esprits noirs

agonisant dans cet enfer; et parfois ils retombaient hors de la

cage rouge sur le rocher, fumants, boiteux, aveugles, comme hors

d’une flamme de lampe des mouches à demi brûlées.

A un navire en manœuvre, pourvu de toutes ses ressources de

gréement, et maniable au pilote, le phare des Casquets est utile.

Il crie: gare! Il avertit de l’ecueil. A un navire désemparé il

n’est que terrible. La coque, paralysée et inerte, sans

résistance contre le plissement insensé de l’eau, sans défense

contre la pression du vent, poisson sans nageoires, oiseau sans

ailes, ne peut qu’aller où le souffle la pousse. Le phare lui

montre l’endroit suprême, signale le lieu de disparition, fait le

jour sur l’ensevelissement. Il est la chandelle du sépulcre.

Éclairer l’ouverture inexorable, avertir de l’inévitable, pas de

plus tragique ironie.

L'homme Qui Rit · 第 67 / 247 题