Toutes sortes d’intumescences déformaient la bruine et se
gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme si
des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler les
outres de la tempête. Le modelé des nuages devenait inquiétant.
La nuée bleue tenait tout le fond du ciel. Il y en avait
maintenant autant à l’ouest qu’à l’est. Elle avançait contre la
brise. Ces contradictions font partie du vent.
La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles, avait
maintenant une peau. Tel est ce dragon. Ce n’était plus le
crocodile, c’était le boa. Cette peau, plombée et sale, semblait
épaisse et se ridait lourdement. A la surface, des bouillons de
houle, isolés, pareils à des pustules, s’arrondissaient, puis
crevaient. L’écume ressemblait à une lèpre.
C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin par
l’enfant abandonné, alluma son fanal.
Un quart d’heure s’écoula.
Le patron chercha des yeux le docteur; il n’était plus sur le
pont.
Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé sous
le capot de chambre sa stature peu commode, et était entré dans
la cabine. Là il s’était assis près du fourneau, sur un
chouquet; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin et un
portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un
parchemin plié en quatre, vieux, taché et jaune; il avait déplié
cette feuille, pris une plume dans l’étui de son encrier, posé à
plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le
portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de
la lanterne qui éclairait le cuisinier, il s’était mis à écrire.
Les secousses du flot le gênaient. Le docteur écrivit
longuement.
Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde d’aguardiente que
le provençal dégustait chaque fois qu’il ajoutait un piment au
puchero, comme s’il la consultait sur l’assaisonnement.
Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était une
bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était tressé
dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc. Il faisait
assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom.
Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix.
--Hardquanonne.
Puis il s’adressa au cuisinier.
--Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde. Est-ce
qu’elle a appartenu à Hardquanonne?
--A notre pauvre camarade Hardquanonne? fit le cuisinier. Oui.
Le docteur poursuivit:
--A Hardquanonne, le flamand de Flandre?
--Oui.
--Qui est en prison?
--Oui.
--Dans le donjon de Chatham?
--C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami. Je
la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous? Oui, c’est
sa gourde de hanche.
Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des
lignes un peu tortueuses sur le parchemin. Il avait évidemment
le souci que cela fût très lisible. Malgré le tremblement du
bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il
voulait écrire.
Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer.
Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on
sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires
accueillent la tempête.
Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de
savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha,
comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait
d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le
portefeuille et l’écritoire dans sa poche.
Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de
l’aménagement intérieur de l’ourque; il était dans un bon
isolement. Pourtant la marmite oscillait. Le provençal la
surveillait.
--Soupe aux poissons, dit-il.
--Pour les poissons, répondit le docteur.
Puis il retourna sur le pont.