LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME

La tempête de neige est une des choses inconnues de la mer.

C’est le plus obscur des météores; obscur dans tous les sens du

mot. C’est un mélange de brouillard et de tourmente, et de nos

jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phénomène. De

là beaucoup de désastres.

On veut tout expliquer par le vent et par le flot. Or dans l’air

il y a une force qui n’est pas le vent, et dans l’eau il y a une

force qui n’est pas le flot. Cette force, la même dans l’air et

dans l’eau, c’est l’effluve. L’air et l’eau sont deux masses

liquides, à peu près identiques, et rentrant l’une dans l’autre

par la condensation et la dilatation, tellement que respirer

c’est boire; l’effluve seul est fluide. Le vent et le flot ne

sont que des poussées; l’effluve est un courant. Le vent est

visible par les nuées, le flot est visible par l’écume; l’effluve

est invisible. De temps en temps pourtant il dit: je suis là.

Son _Je suis là_, c’est un coup de tonnerre.

La tempête de neige offre un problème analogue au brouillard sec.

Si l’éclaircissement de la callina des espagnols et du quobar des

éthiopiens est possible, à coup sûr, cet éclaircissement se fera

par l’observation attentive de l’effluve magnétique.

Sans l’effluve, une foule de faits demeurent énigmatiques. A la

rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la

tempête de trois pieds par seconde à deux cent vingt pieds,

motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces,

mer calme, à trente-six pieds, mer furieuse; à la rigueur,

l’horizontalité des souffles, même en bourrasque, fait comprendre

comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents

pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles

quatre fois plus hautes près de l’Amérique que près de l’Asie,

c’est-à-dire plus hautes à l’ouest qu’à l’est; pourquoi est-ce le

contraire dans l’Atlantique; pourquoi, sous l’équateur, est-ce le

milieu de la mer qui est le plus haut; d’où viennent ces

déplacements de la tumeur de l’océan? c’est ce que l’effluve

magnétique, combiné avec la rotation terrestre et l’attraction

sidérale, peut seul expliquer.

Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre raison

d’une oscillation du vent allant, par exemple, par l’ouest, du

sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le même grand

tour, du nord-est au sud-est, de façon à faire en trente-six

heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degrés, ce qui

fut le prodrome de la tempête de neige du 19 mars 1867?

Les vagues de tempête de l’Australie atteignent jusqu’à quatre

vingts pieds de hauteur; cela tient au voisinage du pôle. La

tourmente en ces latitudes résulte moins du bouleversement des

souffles que de la continuité des décharges électriques

sous-marines; en l’année 1866, le câble transatlantique a été

régulièrement troublé dans sa fonction deux heures sur

vingt-quatre, de midi à deux heures, par une sorte de fièvre

intermittente. De certaines compositions et décompositions de

forces produisent les phénomènes, et s’imposent aux calculs du

marin à peine de naufrage. Le jour où la navigation, qui est une

routine, deviendra une mathémathique, le jour où l’on cherchera à

savoir, par exemple, pourquoi, dans nos régions, les vents chauds

viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour où

l’on comprendra que les décroissances de température sont

proportionnées aux profondeurs océaniques, le jour où l’on aura

présent à l’esprit que le globe est un gros aimant polarisé dans

l’immensité, avec deux axes, un axe de rotation et un axe

d’effluves, s’entrecoupant au centre de la terre, et que les

pôles magnétiques tournent autour des pôles géographiques; quand

ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement,

quand on naviguera sur de l’instabilité étudiée, quand le

capitaine sera un météorologue, quand le pilote sera un chimiste,

alors bien des catastrophes seront évitées. La mer est

magnétique autant qu’aquatique; un océan de forces flotte,

inconnu, dans l’océan des flots; à vau-l’eau, pourrait-on dire.

Ne voir dans la mer qu’une masse d’eau, c’est ne pas voir la mer;

la mer est un va-et-vient de fluide autant qu’un flux et reflux

de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-être

que les ouragans; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre

autres phénomènes, par l’attraction capillaire, microscopique

pour nous, participe, dans l’océan, de la grandeur des étendues;

et l’onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie l’onde des

airs et l’onde des eaux. Qui ignore la loi électrique ignore la

loi hydraulique; car l’une pénètre l’autre. Pas d’étude plus

ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche à l’empirisme

comme l’astronomie touche à l’astrologie. Sans cette étude

pourtant, pas de navigation.

Cela dit, passons.

Un des composés les plus redoutables de la mer, c’est la

tourmente de neige. La tourmente de neige est surtout

magnétique. Le pôle la produit comme il produit l’aurore

boréale; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur;

et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme,

l’effluve est visible.

Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de délire de

la mer. La mer a ses migraines. On peut assimiler les tempêtes

aux maladies. Les unes sont mortelles, d’autres ne le sont

point; on se tire de celle-ci et non de celle-là. La bourrasque

de neige passe pour être habituellement mortelle. Jarabija, un

des pilotes de Magellan, la qualifiait «une nuée sortie du

mauvais côté du diable[1]».

[1] _Una nube salida del malo lado del diabolo_.

Surcouf disait: _Il y a du trousse-galant dans cette tempête-là_.

Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de

bourrasque _la nevada_ au moment des flocons, et _la helada_ au

moment des grêlons. Selon eux il tombait du ciel des

chauves-souris avec la neige.

Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires.

Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles

croulent, jusqu’à nos climats, tant la ruine est mêlée aux

aventures de l’air.

La _Matutina_, on l’a vu, s’était, en quittant Portland,

résolument engagée dans ce grand hasard nocturne qu’une approche

d’orage aggravait. Elle était entrée dans toute cette menace

avec une sorte d’audace tragique. Cependant, insistons-y,

l’avertissement ne lui avait point manqué.

L'homme Qui Rit · 第 49 / 247 题