LA POINTE NORD DE PORTLAND

Il courut jusqu’à essoufflement, au hasard, éperdu, dans la

neige, dans la plaine, dans l’espace. Cette fuite le réchauffa.

Il en avait besoin. Sans cette course et sans cette épouvante,

il était mort.

Quand l’haleine lui manqua, il s’arrêta. Mais il n’osa point

regarder en arrière. Il lui semblait que les oiseaux devaient le

poursuivre, que le mort devait avoir dénoué sa chaîne et était

probablement en marche du même côté que lui, et que sans doute le

gibet lui-même descendait la colline, courant après le mort. Il

avait peur de voir cela, s’il se retournait.

Lorsqu’il eut repris un peu haleine, il se remit à fuir.

Se rendre compte des faits n’est point de l’enfance. Il

percevait des impressions à travers le grossissement de l’effroi,

mais sans les lier dans son esprit et sans conclure. Il allait

n’importe où ni comment; il courait avec l’angoisse et la

difficulté du songe. Depuis près de trois heures qu’il était

abandonné, sa marche en avant, tout en restant vague, avait

changé de but; auparavant il était en quête, à présent il était

en fuite. Il n’avait plus faim, ni froid; il avait peur. Un

instinct avait remplacé l’autre. Échapper était maintenant toute

sa pensée. Échapper à quoi? à tout. La vie lui apparaissait de

toutes parts autour de lui comme une muraille horrible. S’il eût

pu s’évader des choses, il l’eût fait.

Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu’on

nomme le suicide.

Il courait.

Il courut ainsi un temps indéterminé. Mais l’haleine s’épuise,

la peur s’épuise aussi.

Tout à coup, comme saisi d’un soudain accès d’énergie et

d’intelligence, il s’arrêta, on eût dit qu’il avait honte de se

sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa résolument la tête,

et se retourna.

Il n’y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.

Le brouillard avait repris possession de l’horizon.

L’enfant poursuivit son chemin.

Maintenant il ne courait plus, il marchait. Dire que cette

rencontre d’un mort l’avait fait un homme, ce serait limiter

l’impression multiple et confuse qu’il subissait. Il y avait

dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins. Ce gibet,

fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui était sa

pensée, restait pour lui une apparition. Seulement, une terreur

domptée étant un affermissement, il se sentit plus fort. S’il

eût été d’âge à se sonder, il eût trouvé en lui mille autres

commencements de méditation, mais la réflexion des enfants est

informe, et tout au plus sentent-ils l’arrière-goût amer de cette

chose obscure pour eux que l’homme plus tard appelle

l’indignation.

Ajoutons que l’enfant a ce don d’accepter très vite la fin d’une

sensation. Les contours lointains et fuyants, qui font

l’amplitude des choses douloureuses, lui échappent. L’enfant est

défendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les émotions

trop complexes. Il voit le fait, et peu de chose à côté. La

difficulté de se contenter des idées partielles n’existe pas pour

l’enfant. Le procès de la vie ne s’instruit que plus tard, quand

l’expérience arrive avec son dossier. Alors il y a confrontation

des groupes de faits rencontrés, l’intelligence renseignée et

grandie compare, les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les

passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs

sont des points d’appui pour la logique, et ce qui était vision

dans le cerveau de l’enfant devient syllogisme dans le cerveau de

l’homme. Du reste l’expérience est diverse, et tourne bien ou

mal selon les natures. Les bons mûrissent. Les mauvais

pourrissent.

L’enfant avait bien couru un quart de lieue, et marché un autre

quart de lieue. Tout à coup il sentit que son estomac le

tiraillait. Une pensée, qui tout de suite éclipsa la hideuse

apparition de la colline, lui vint violemment: manger. Il y a

dans l’homme une bête, heureusement; elle le ramène à la réalité.

Mais quoi manger? mais où manger? mais comment manger?

Il tâta ses poches. Machinalement, car il savait bien qu’elles

étaient vides.

Puis il hâta le pas. Sans savoir où il allait, il hâta le pas

vers le logis possible.

Cette foi à l’auberge fait partie des racines de la providence

dans l’homme.

Croire à un gîte, c’est croire en Dieu.

Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblât à un

toit.

L’enfant marchait, la lande continuait, nue à perte de vue.

Il n’y avait jamais eu sur ce plateau d’habitation humaine.

C’est au bas de la falaise, dans des trous de roche, que

logeaient jadis, faute de bois pour bâtir des cabanes, les

anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une fronde,

pour chauffage la fiente de bœuf séchée, pour religion l’idole

Heil debout dans une clairière à Dorchester, et pour industrie la

pêche de ce faux corail gris que les gallois appelaient _plin_ et

les grecs _isidis plocamos_.

L’enfant s’orientait du mieux qu’il pouvait. Toute la destinée

est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ce

petit être avait de bonne heure l’option entre les chances

obscures. Il avançait cependant; mais, quoique ses jarrets

semblassent d’acier, il commençait à se fatiguer. Pas de

sentiers dans cette plaine; s’il y en avait, la neige les avait

effacés. D’instinct, il continuait à dévier vers l’est. Des

pierres tranchantes lui avaient écorché les talons. S’il eût

fait jour, on eût pu voir, dans les traces qu’il laissait sur la

neige, des taches roses qui étaient son sang.

Il ne reconnaissait rien. Il traversait le plateau de Portland

du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle il

était venu, évitant les rencontres, l’avait traversé de l’ouest à

l’est. Elle était vraisemblablement partie, dans quelque barque

de pêcheur ou de contrebandier, d’un point quelconque de la côte

d’Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour

aller à Portland retrouver l’ourque qui l’attendait, et elle

avait dû débarquer dans une des anses de Weston pour aller se

rembarquer dans une des criques d’Eston. Cette direction-là

était coupée en croix par celle que suivait maintenant l’enfant.

Il était impossible qu’il reconnût son chemin.

Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules ruinées

brusquement par la côte et coupées à pic sur la mer. L’enfant

errant arriva sur un de ces points culminants, et s’y arrêta,

espérant trouver plus d’indications dans plus d’espace, cherchant

à voir. Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste

opacité livide. Il l’examina avec attention, et, sous la fixité

de son regard, elle devint moins indistincte. Au fond d’un

lointain pli de terrain, vers l’est, au bas de cette lividité

opaque, sorte d’escarpement mouvant et blême qui ressemblait à

une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues

lambeaux noirs, espèces d’arrachements diffus. Cette opacité

blafarde, c’était du brouillard; ces lambeaux noirs, c’étaient

des fumées. Où il y a des fumées, il y a des hommes. L’enfant

se dirigea de ce côté.

Il entrevoyait à quelque distance une descente, et au pied de la

descente, parmi des configurations informes de rochers que la

brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de

terre reliant probablement aux plaines de l’horizon le plateau

qu’il venait de traverser. Il fallait évidemment passer par là.

Il était arrivé en effet à l’isthme de Portland, alluvion

diluvienne qu’on appelle Chess-Hill.

Il s’engagea sur le versant du plateau.

La pente était difficile et rude. C’était, avec moins d’âpreté

pourtant, le revers de l’ascension qu’il avait faite pour sortir

de la crique. Toute montée se solde par une descente. Après

avoir grimpé, il dégringolait.

Il sautait d’un rocher à l’autre, au risque d’une entorse, au

risque d’un écroulement dans la profondeur indistincte. Pour se

retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il

prenait à poignées les longues lanières des landes et des ajoncs

pleins d’épines, et toutes ces pointes lui entraient dans les

doigts. Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et

descendait en reprenant haleine, puis l’escarpement se refaisait,

et pour chaque pas il fallait un expédient. Dans les descentes

de précipice, chaque mouvement est la solution d’un problème. Il

faut être adroit sous peine de mort. Ces problèmes, l’enfant les

résolvait avec un instinct dont un singe eût pris note et une

science qu’un saltimbanque eût admirée. La descente était

abrupte et longue, Il en venait à bout néanmoins.

Peu à peu, il approchait de l’instant où il prendrait terre sur

l’isthme entrevu.

Par intervalles, tout en bondissant ou en dévalant de rocher en

rocher, il prêtait l’oreille, avec un dressement de daim

attentif. Il écoutait au loin, à sa gauche, un bruit vaste et

faible, pareil à un profond chant de clairon. Il y avait dans

l’air en effet un remuement de souffles précédant cet effrayant

vent boréal, qu’on entend venir du pôle comme une arrivée de

trompettes. En même temps, l’enfant sentait par moments sur son

front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait

à des paumes de mains froides se posant sur son visage.

C’étaient de larges flocons glacés, ensemencés d’abord mollement

dans l’espace, puis tourbillonnant, et annonçant l’orage de

neige. L’enfant en était couvert. L’orage de neige qui, depuis

plus d’une heure déjà, était sur la mer, commençait à gagner la

terre. Il envahissait lentement les plaines. Il entrait

obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland.

L'homme Qui Rit · 第 46 / 247 题