L’enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.
Pour un homme c’eût été un gibet, pour l’enfant c’était une
apparition.
Où l’homme eût vu le cadavre, l’enfant voyait le fantôme.
Et puis il ne comprenait point.
Les attractions d’abîme sont de toute sorte; il y en avait une au
haut de cette colline. L’enfant fit un pas, puis deux. Il
monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en
ayant envie de reculer.
Il vint tout près, hardi et frémissant, faire une reconnaissance
du fantôme.
Parvenu sous le gibet, il leva la tête et examina.
Le fantôme était goudronné. Il luisait ça et là. L’enfant
distinguait la face. Elle était enduite de bitume, et ce masque
qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de
la nuit. L’enfant voyait la bouche qui était un trou, le nez qui
était un trou, et les yeux qui étaient des trous. Le corps était
enveloppé et comme ficelé dans une grosse toile imbibée de
naphte. La toile s’était moisie et rompue. Un genou passait à
travers. Une crevasse laissait voir les côtes. Quelques parties
étaient cadavre, d’autres squelette. Le visage était couleur de
terre; des limaces, qui avaient erré dessus, y avaient laissé de
vagues rubans d’argent. La toile, collée aux os, offrait des
reliefs comme une robe de statue. Le crâne, fêlé et fendu, avait
l’hiatus d’un fruit pourri. Les dents étaient demeurées
humaines, elles avaient conservé le rire. Un reste de cri
semblait bruire dans la bouche ouverte. Il y avait quelques
poils de barbe sur les joues. La tête, penchée, avait un air
d’attention.
On avait fait récemment des réparations. Le visage était
goudronné de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile,
et les côtes. En bas les pieds passaient.
Juste dessous, dans l’herbe, on voyait deux souliers, devenus
informes dans la neige et sous les pluies. Ces souliers étaient
tombés de ce mort.
L’enfant, pieds nus, regarda ces souliers.
Le vent, de plus en plus inquiétant, avait de ces interruptions
qui font partie des apprêts d’une tempête; il avait tout à fait
cessé depuis quelques instants. Le cadavre ne bougeait plus. La
chaîne avait l’immobilité du fil à plomb.
Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de
la pression spéciale de sa destinée, l’enfant avait sans nul
doute en lui cet éveil d’idées propre aux jeunes années, qui
tâche d’ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de
l’oiseau dans l’œuf; mais tout ce qu’il y avait dans sa petite
conscience en ce moment se résolvait en stupeur. L’excès de
sensation, c’est l’effet du trop d’huile, arrive à l’étouffement
de la pensée. Un homme se fût fait des questions, l’enfant ne
s’en faisait pas; il regardait.
Le goudron donnait à cette face un aspect mouillé. Des gouttes
de bitume figées dans ce qui avait été les yeux ressemblaient à
des larmes. Du reste, grâce à ce bitume, le dégât de la mort
était visiblement ralenti, sinon annulé, et réduit au moins de
délabrement possible. Ce que l’enfant avait devant lui était une
chose dont on avait soin. Cet homme était évidemment précieux.
On n’avait pas tenu à le garder vivant, mais on tenait à le
conserver mort.
Le gibet était vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis
de longues années.
C’était un usage immémorial en Angleterre de goudronner les
contrebandiers. On les pendait au bord de la mer, on les
enduisait de bitume, et on les laissait accrochés; les exemples
veulent le plein air, et les exemples goudronnés se conservent
mieux. Ce goudron était de l’humanité. On pouvait de cette
manière renouveler les pendus moins souvent. On mettait des
potences de distance en distance sur la côte comme de nos jours
des réverbères. Le pendu tenait lieu de lanterne. Il éclairait,
à sa façon, ses camarades les contrebandiers. Les
contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets. En
voilà un, premier avertissement; puis un autre, deuxième
avertissement. Cela n’empêchait point la contrebande; mais
l’ordre se compose de ces choses-là. Cette mode a duré en
Angleterre jusqu’au commencement de ce siècle. En 1822, on
voyait encore devant le château de Douvres trois pendus vernis.
Du reste, le procédé conservateur ne se bornait point aux
contrebandiers. L’Angleterre tirait le même parti des voleurs,
des incendiaires et des assassins. John Painter, qui mit le feu
aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu et goudronné en
1776.
L’abbé Coyer, qui l’appelle Jean le Peintre, le revit en 1777.
John Painter était accroché et enchaîné au-dessus de la ruine
qu’il avait faite, et rebadigeonné de temps en temps. Ce cadavre
dura, on pourrait presque dire vécut, près de quatorze ans. Il
faisait encore un bon service en 1788. En 1790, pourtant, on dut
le remplacer. Les égyptiens faisaient cas de la momie du roi; la
momie de peuple, à ce qu’il paraît, peut être utile aussi.
Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en avait
enlevé toute la neige. L’herbe y reparaissait, avec quelques
chardons ça et là. La colline était couverte de ce gazon marin
dru et ras qui fait ressembler le haut des falaises à du drap
vert. Sous la potence, au point même au-dessus duquel pendaient
les pieds du supplicié, il y avait une touffe haute et épaisse,
surprenante sur ce sol maigre. Les cadavres émiettés là depuis
des siècles expliquaient cette beauté de l’herbe. La terre se
nourrit de l’homme.
Une fascination lugubre tenait l’enfant. Il demeurait là, béant.
Il ne baissa le front qu’un moment pour une ortie qui lui piquait
les jambes, et qui lui fit la sensation d’une bête. Puis il se
redressa. Il regardait au-dessus de lui cette face qui le
regardait. Elle le regardait d’autant plus qu’elle n’avait pas
d’yeux. C’était du regard répandu, une fixité indicible où il y
avait de la lueur et des ténèbres, et qui sortait du crâne et des
dents aussi bien que des arcades sourcilières vides. Toute la
tête du mort regarde, et c’est terrifiant. Pas de prunelles, et
l’on se sent vu. Horreur des larves.
Peu à peu l’enfant devenait lui-même terrible. Il ne bougeait
plus. La torpeur le gagnait. Il ne s’apercevait pas qu’il
perdait conscience. Il s’engourdissait et s’ankylosait. L’hiver
le livrait silencieusement à la nuit; il y a du traître dans
l’hiver. L’enfant était presque statue. La pierre du froid
entrait dans ses os; l’ombre, ce reptile, se glissait en lui.
L’assoupissement qui sort de la neige monte dans l’homme comme
une marée obscure; l’enfant était lentement envahi par une
immobilité ressemblant à celle du cadavre. Il allait s’endormir.
Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort. L’enfant se
sentait saisi par cette main. Il était au moment de tomber sous
le gibet. Il ne savait déjà plus s’il était debout.
La fin, toujours imminente, aucune transition entre être et ne
plus être, la rentrée au creuset, le glissement possible à toute
minute, c’est ce précipice-là qui est la création.
Encore un instant, et l’enfant et le trépassé, la vie en ébauche
et la vie en ruine, allaient se confondre dans le même
effacement.
Le spectre eut l’air de le comprendre et de ne pas le vouloir.
Tout à coup il se mit à remuer. On eût dit qu’il avertissait
l’enfant. C’était une reprise de vent qui soufflait.
Rien d’étrange comme ce mort en mouvement.
Le cadavre au bout de la chaîne, poussé par le souffle invisible,
prenait une attitude oblique, montait à gauche, puis retombait,
remontait à droite, et retombait et remontait avec la lente et
funèbre précision d’un battant. Va-et-vient farouche. On eût
cru voir dans les ténèbres le balancier de l’horloge de
l’éternité.
Cela dura quelque temps ainsi. L’enfant devant cette agitation
du mort sentait un réveil, et, à travers son refroidissement,
avait assez nettement peur. La chaîne, à chaque oscillation,
grinçait avec une régularité hideuse. Elle avait l’air de
reprendre haleine, puis recommençait. Ce grincement imitait un
chant de cigale.
Les approches d’une bourrasque produisent de subites enflures du
vent. Brusquement la brise devint bise. L’oscillation du
cadavre s’accentua lugubrement. Ce ne fut plus du balancement,
ce fut de la secousse. La chaîne, qui grinçait, cria.
Il sembla que ce cri était entendu. Si c’était un appel, il fut
obéi. Du fond de l’horizon, un grand bruit accourut.
C’était un bruit d’ailes.
Un incident survenait, l’orageux incident des cimetières et des
solitudes, l’arrivée d’une troupe de corbeaux.
Des taches noires volantes piquèrent le nuage, percèrent la
brume, grossirent, approchèrent, s’amalgamèrent, s’épaissirent,
se hâtant vers la colline, poussant des cris. C’était comme la
venue d’une légion. Cette vermine ailée des ténèbres s’abattit
sur le gibet.
L’enfant, effaré, recula.
Les essaims obéissent à des commandements. Les corbeaux
s’étaient groupés sur la potence. Pas un n’était sur le cadavre.
Ils se parlaient entre eux. Le croassement est affreux. Hurler,
siffler, rugir, c’est de la vie; le croassement est une
acceptation satisfaite de la putréfaction. On croit entendre le
bruit que fait le silence du sépulcre en se brisant. Le
croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit.
L’enfant était glacé.
Plus encore par l’épouvante que par le froid.
Les corbeaux se turent. Un d’eux sauta sur le squelette. Ce fut
un signal. Tous se précipitèrent, il y eut une nuée d’ailes,
puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu disparut sous
un fourmillement d’ampoules noires remuant dans l’obscurité. En
ce moment, le mort se secoua.
Était-ce lui? Était-ce le vent? Il eut un bond effroyable.
L’ouragan, qui s’élevait, lui venait en aide. Le fantôme entra
en convulsion. C’était la rafale, déjà soufflant à pleins
poumons, qui s’emparait de lui, et qui l’agitait dans tous les
sens. Il devint horrible. Il se mit à se démener. Pantin
épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d’un gibet. Quelque
parodiste de l’ombre avait saisi son fil et jouait de cette
momie. Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer. Les
oiseaux, effrayés, s’envolèrent. Ce fut comme un rejaillissement
de toutes ces bêtes infâmes. Puis ils revinrent. Alors une
lutte commença.
Le mort sembla pris d’une vie monstrueuse. Les souffles le
soulevaient comme s’ils allaient l’emporter; on eût dit qu’il se
débattait et qu’il faisait effort pour s’évader; son carcan le
retenait. Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements,
reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés. D’un côté, une
étrange fuite essayée; de l’autre, la poursuite d’un enchaîné.
Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des
soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait,
montait, tombait, refoulant l’essaim éparpillé. Le mort était
massue, l’essaim était poussière. La féroce volée assaillante ne
lâchait pas prise et s’opiniâtrait. Le mort, comme saisi de
folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses
frappements aveugles semblables aux coups d’une pierre liée à une
fronde. Par moments il avait sur lui toutes les griffes et
toutes les ailes, puis rien; c’étaient des évanouissements de la
horde, tout de suite suivis de retours furieux. Effrayant
supplice continuant après la vie. Les oiseaux semblaient
frénétiques. Les soupiraux de l’enfer doivent donner passage à
des essaims pareils. Coups d’ongle, coups de bec, croassements,
arrachements de lambeaux qui n’étaient plus de la chair,
craquements de la potence, froissements du squelette, cliquetis
des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus
lugubre. Une lémure contre des démons. Sorte de combat spectre.
Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-même,
faisait face à l’essaim de tous les côtés à la fois, paraissait
vouloir courir après les oiseaux, et l’on eût dit que ses dents
tâchaient de mordre. Il avait le vent pour lui et la chaîne
contre lui, comme si les dieux noirs s’en mêlaient. L’ouragan
était de la bataille. Le mort se tordait, la troupe d’oiseaux
roulait sur lui en spirale. C’était un tournoiement dans un
tourbillon.
On entendait en bas un grondement immense, qui était la mer.
L’enfant voyait ce rêve. Subitement il se mit à trembler de tous
ses membres, un frisson ruissela le long de son corps, il
chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son
front de ses deux mains, comme si le front était un point
d’appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline à
grands pas, les yeux fermés, presque fantôme lui-même, il prit la
fuite, laissant derrière lui ce tourment dans la nuit.