VI

Les lois contre les vagabonds ont toujours été très rigoureuses

en Angleterre. L’Angleterre, dans sa législation gothique,

semblait s’inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante

pejor_. Un de ses statuts spéciaux qualifie l’homme sans asile

«plus dangereux que l’aspic, le dragon, le lynx et le basilic»

(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_). L’Angleterre a

longtemps eu le même souci des gypsies, dont elle voulait se

débarrasser, que des loups, dont elle s’était nettoyée.

En cela l’anglais diffère de l’irlandais qui prie les saints pour

la santé du loup et l’appelle «mon parrain».

La loi anglaise pourtant, de même qu’elle tolérait, on vient de

le voir, le loup apprivoisé et domestiqué, devenu en quelque

sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu un sujet. On

n’inquiétait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le

physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu

qu’ils ont un métier pour vivre. Hors de là, et à ces exceptions

près, l’espèce d’homme libre qu’il y a dans l’homme errant

faisait peur à la loi. Un passant était un ennemi public

possible. Cette chose moderne, flâner, était ignorée; on ne

connaissait que cette chose antique, rôder. La «mauvaise mine»,

ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne

peut définir, suffisait pour que la société prît un homme au

collet. Où demeures-tu? Que fais-tu? Et s’il ne pouvait

répondre, de dures pénalités l’attendaient. Le fer et le feu

étaient dans le code. La loi pratiquait la cautérisation du

vagabondage.

De là, sur tout le territoire anglais, une vraie «loi des

suspects» appliquée aux rôdeurs, volontiers malfaiteurs,

disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l’expulsion a

été à tort comparée à l’expulsion des juifs et des maures

d’Espagne, et des protestants de France. Quant à nous, nous ne

confondons point une battue avec une persécution.

Les comprachicos, insistons-y, n’avaient rien de commun avec les

gypsies. Les gypsies étaient une nation; les comprachicos

étaient un composé de toutes les nations; un résidu, nous l’avons

dit; cuvette horrible d’eaux immondes. Les comprachîcos

n’avaient point, comme les gypsies, un idiome à eux; leur jargon

était une promiscuité d’idiomes; toutes les langues mêlées

étaient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu. Ils avaient

fini par être, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi

les peuples; mais leur lien commun était l’affiliation, non la

race. A toutes les époques de l’histoire, on peut constater,

dans cette vaste masse liquide qui est l’humanité, de ces

ruisseaux d’hommes vénéneux coulant à part, avec quelque

empoisonnement autour d’eux. Les gypsies étaient une famille;

les comprachicos étaient une franc-maçonnerie; maçonnerie ayant,

non un but auguste, mais une industrie hideuse. Dernière

différence, la religion. Les gypsies étaient païens, les

comprachicos étaient chrétiens; et même bons chrétiens; comme il

sied à une affiliation qui, bien que mélangée de tous les

peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu dévôt.

Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques; ils

étaient plus que catholiques, ils étaient romains; et si

ombrageux dans leur foi et si purs, qu’ils refusèrent de

s’associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,

commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un

bâton à pomme d’argent que surmonte l’aigle d’Autriche à deux

têtes. Il est vrai que ces hongrois étaient schismatiques au

point de célébrer l’Assomption le 27 août, ce qui est abominable.

En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l’affiliation des

comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à

peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait

les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les

comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient

acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils

excellaient dans les disparitions. Le bien de l’État veut de

temps en temps des disparitions. Un héritier gênant, en bas âge,

qu’ils prenaient et qu’ils maniaient, perdait sa forme. Ceci

facilitait les confiscations. Les transferts de seigneuries aux

favoris en étaient simplifiés. Les comprachicos étaient de plus

très discrets et très taciturnes, s’engageaient au silence, et

tenaient parole, ce qui est nécessaire pour les choses d’État.

Il n’y avait presque pas d’exemple qu’ils eussent trahi les

secrets du roi. C’était, il est vrai, leur intérêt. Et si le

roi eût perdu confiance, ils eussent été fort en danger, Ils

étaient donc de ressource au point de vue de la politique. En

outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-père.

Les comprachicos étaient utiles au miserere d’Allegri. Ils

étaient particulièrement dévôts à Marie. Tout ceci plaisait au

papisme des Stuarts. Jacques II ne pouvait être hostile à des

hommes religieux qui poussaient la dévotion à la vierge jusqu’à

fabriquer des eunuques. En 1688 il y eut un changement de

dynastie en Angleterre. Orange supplanta Stuart. Guillaume III

remplaça Jacques II.

Jacques II alla mourir en exil où il se fit des miracles sur son

tombeau, et où ses reliques guérirent l’évêque d’Autun de la

fistule, digne récompense des vertus chrétiennes de ce prince.

Guillaume, n’ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques

que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit beaucoup de

bonne volonté à l’écrasement de cette vermine.

Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa

rudement l’affiliation des acheteurs d’enfants. Ce fut un coup

de massue sur les comprachicos, désormais pulvérisés. Aux termes

de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dûment

convaincus, devaient être marqués sur l’épaule d’un fer chaud

imprimant un R, qui signifie _rogue_, c’est-à-dire gueux; sur la

main gauche d’un T, signifiant _thief_, c’est-à-dire voleur; et

sur la main droite d’un M, signifiant _man slay_, c’est-à-dire

meurtrier. Les chefs, «présumés riches, quoique d’aspect

mendiant», seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori,

et marqués au front d’un P, plus leurs biens confisqués et les

arbres de leurs bois déracinés. Ceux qui ne dénonceraient point

les comprachicos seraient «châtiés de confiscation et de prison

perpétuelle», comme pour le crime de misprision. Quant aux

femmes trouvées parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking

stool_, qui est un trébuchet dont l’appellation, composée du mot

français _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie «chaise

de p.....». La loi anglaise étant douée d’une longévité bizarre,

cette punition existe encore dans la législation d’Angleterre

pour «les femmes querelleuses». On suspend le cucking stool

au-dessus d’une rivière ou d’un étang, on asseoit la femme

dedans, et on laisse tomber la chaise dans l’eau, puis on la

retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme,

«pour rafraîchir sa colère», dit le commentateur Chamberlayne.

L'homme Qui Rit · 第 32 / 247 题