Les lois contre les vagabonds ont toujours été très rigoureuses
en Angleterre. L’Angleterre, dans sa législation gothique,
semblait s’inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante
pejor_. Un de ses statuts spéciaux qualifie l’homme sans asile
«plus dangereux que l’aspic, le dragon, le lynx et le basilic»
(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_). L’Angleterre a
longtemps eu le même souci des gypsies, dont elle voulait se
débarrasser, que des loups, dont elle s’était nettoyée.
En cela l’anglais diffère de l’irlandais qui prie les saints pour
la santé du loup et l’appelle «mon parrain».
La loi anglaise pourtant, de même qu’elle tolérait, on vient de
le voir, le loup apprivoisé et domestiqué, devenu en quelque
sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu un sujet. On
n’inquiétait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le
physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu
qu’ils ont un métier pour vivre. Hors de là, et à ces exceptions
près, l’espèce d’homme libre qu’il y a dans l’homme errant
faisait peur à la loi. Un passant était un ennemi public
possible. Cette chose moderne, flâner, était ignorée; on ne
connaissait que cette chose antique, rôder. La «mauvaise mine»,
ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne
peut définir, suffisait pour que la société prît un homme au
collet. Où demeures-tu? Que fais-tu? Et s’il ne pouvait
répondre, de dures pénalités l’attendaient. Le fer et le feu
étaient dans le code. La loi pratiquait la cautérisation du
vagabondage.
De là, sur tout le territoire anglais, une vraie «loi des
suspects» appliquée aux rôdeurs, volontiers malfaiteurs,
disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l’expulsion a
été à tort comparée à l’expulsion des juifs et des maures
d’Espagne, et des protestants de France. Quant à nous, nous ne
confondons point une battue avec une persécution.
Les comprachicos, insistons-y, n’avaient rien de commun avec les
gypsies. Les gypsies étaient une nation; les comprachicos
étaient un composé de toutes les nations; un résidu, nous l’avons
dit; cuvette horrible d’eaux immondes. Les comprachîcos
n’avaient point, comme les gypsies, un idiome à eux; leur jargon
était une promiscuité d’idiomes; toutes les langues mêlées
étaient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu. Ils avaient
fini par être, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi
les peuples; mais leur lien commun était l’affiliation, non la
race. A toutes les époques de l’histoire, on peut constater,
dans cette vaste masse liquide qui est l’humanité, de ces
ruisseaux d’hommes vénéneux coulant à part, avec quelque
empoisonnement autour d’eux. Les gypsies étaient une famille;
les comprachicos étaient une franc-maçonnerie; maçonnerie ayant,
non un but auguste, mais une industrie hideuse. Dernière
différence, la religion. Les gypsies étaient païens, les
comprachicos étaient chrétiens; et même bons chrétiens; comme il
sied à une affiliation qui, bien que mélangée de tous les
peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu dévôt.
Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques; ils
étaient plus que catholiques, ils étaient romains; et si
ombrageux dans leur foi et si purs, qu’ils refusèrent de
s’associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,
commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un
bâton à pomme d’argent que surmonte l’aigle d’Autriche à deux
têtes. Il est vrai que ces hongrois étaient schismatiques au
point de célébrer l’Assomption le 27 août, ce qui est abominable.
En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l’affiliation des
comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à
peu près protégée. Jacques II, homme fervent, qui persécutait
les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les
comprachicos. On a vu pourquoi. Les comprachicos étaient
acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand. Ils
excellaient dans les disparitions. Le bien de l’État veut de
temps en temps des disparitions. Un héritier gênant, en bas âge,
qu’ils prenaient et qu’ils maniaient, perdait sa forme. Ceci
facilitait les confiscations. Les transferts de seigneuries aux
favoris en étaient simplifiés. Les comprachicos étaient de plus
très discrets et très taciturnes, s’engageaient au silence, et
tenaient parole, ce qui est nécessaire pour les choses d’État.
Il n’y avait presque pas d’exemple qu’ils eussent trahi les
secrets du roi. C’était, il est vrai, leur intérêt. Et si le
roi eût perdu confiance, ils eussent été fort en danger, Ils
étaient donc de ressource au point de vue de la politique. En
outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-père.
Les comprachicos étaient utiles au miserere d’Allegri. Ils
étaient particulièrement dévôts à Marie. Tout ceci plaisait au
papisme des Stuarts. Jacques II ne pouvait être hostile à des
hommes religieux qui poussaient la dévotion à la vierge jusqu’à
fabriquer des eunuques. En 1688 il y eut un changement de
dynastie en Angleterre. Orange supplanta Stuart. Guillaume III
remplaça Jacques II.
Jacques II alla mourir en exil où il se fit des miracles sur son
tombeau, et où ses reliques guérirent l’évêque d’Autun de la
fistule, digne récompense des vertus chrétiennes de ce prince.
Guillaume, n’ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques
que Jacques, fut sévère aux comprachicos. Il mit beaucoup de
bonne volonté à l’écrasement de cette vermine.
Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa
rudement l’affiliation des acheteurs d’enfants. Ce fut un coup
de massue sur les comprachicos, désormais pulvérisés. Aux termes
de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dûment
convaincus, devaient être marqués sur l’épaule d’un fer chaud
imprimant un R, qui signifie _rogue_, c’est-à-dire gueux; sur la
main gauche d’un T, signifiant _thief_, c’est-à-dire voleur; et
sur la main droite d’un M, signifiant _man slay_, c’est-à-dire
meurtrier. Les chefs, «présumés riches, quoique d’aspect
mendiant», seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori,
et marqués au front d’un P, plus leurs biens confisqués et les
arbres de leurs bois déracinés. Ceux qui ne dénonceraient point
les comprachicos seraient «châtiés de confiscation et de prison
perpétuelle», comme pour le crime de misprision. Quant aux
femmes trouvées parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking
stool_, qui est un trébuchet dont l’appellation, composée du mot
français _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie «chaise
de p.....». La loi anglaise étant douée d’une longévité bizarre,
cette punition existe encore dans la législation d’Angleterre
pour «les femmes querelleuses». On suspend le cucking stool
au-dessus d’une rivière ou d’un étang, on asseoit la femme
dedans, et on laisse tomber la chaise dans l’eau, puis on la
retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme,
«pour rafraîchir sa colère», dit le commentateur Chamberlayne.