Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite. Ursus était un
homme, Homo était un loup, Leurs humeurs s’étaient convenues.
C’était l’homme qui avait baptisé le loup. Probablement il
s’était aussi choisi lui-même son nom; ayant trouvé _Ursus_ bon
pour lui, il avait trouvé _Homo_ bon pour la bête, L’association
de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de
paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au
besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et
d’acheter de l’orviétan. Ce loup, docile et gracieusement
subalterne, était agréable à la foule. Voir des apprivoisements
est une chose qui plaît. Notre suprême contentement est de
regarder défiler toutes les variétés de la domestication. C’est
ce qui fait qu’il y a tant de gens sur le passage des cortèges
royaux.
Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places
publiques d’Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays
en pays, de comté en comté, de ville en ville. Un marché épuisé,
ils passaient à l’autre. Ursus habitait une cahute roulante
qu’Homo, suffisamment civilisé, traînait le jour et gardait la
nuit. Dans les routes difficiles, dans les montées, quand il y
avait trop d’ornière et trop de boue, l’homme se bouclait la
bricole au cou et tirait fraternellement, côte à côte avec le
loup. Ils avaient ainsi vieilli ensemble. Ils campaient à
l’aventure dans une friche, dans une clairière, dans la patte
d’oie d’un entre-croisement de routes, à l’entrée des hameaux,
aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics,
sur la lisière des parcs, sur les parvis d’églises, Quand la
carriole s’arrêtait dans quelque champ de foire, quand les
commères accouraient béantes, quand les curieux faisaient cercle,
Ursus pérorait, Homo approuvait. Homo, une sébile dans sa
gueule, faisait poliment la quête dans l’assistance. Ils
gagnaient leur vie. Le loup était lettré, l’homme aussi. Le
loup avait été dressé par l’homme, ou s’était dressé tout seul, à
diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la
recette.--Surtout ne dégénère pas en homme, lui disait son ami.
Le loup ne mordait jamais, l’homme quelquefois. Du moins, mordre
était la prétention d’Ursus. Ursus était un misanthrope, et,
pour souligner sa misanthropie, il s’était fait bateleur. Pour
vivre aussi, car l’estomac impose ses conditions. De plus ce
bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se
compléter, était médecin. Médecin c’est peu, Ursus était
ventriloque. On le voyait parler sans que sa bouche remuât. Il
copiait, à s’y méprendre, l’accent et la prononciation du premier
venu; il imitait les voix à croire entendre les personnes. A lui
tout seul, il faisait le murmure d’une foule, ce qui lui donnait
droit au titre d’_engastrimythe_. Il le prenait. Il
reproduisait toutes sortes de cris d’oiseaux, la grive, le
grasset, l’alouette pépi, qu’on nomme aussi la béguinette, le
merle à plastron blanc, tous voyageurs comme lui; de façon que,
par instants, il vous faisait entendre, à son gré, ou une place
publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de
voix bestiales; tantôt orageux comme une multitude, tantôt puéril
et serein comme l’aube.--Du reste, ces talents-là, quoique rares,
existent. Au siècle dernier, un nommé Touzel, qui imitait les
cohues mêlées d’hommes et d’animaux et qui copiait tous les cris
de bêtes, était attaché à la personne de Buffon en qualité de
ménagerie.--Ursus était sagace, invraisemblable, et curieux, et
enclin aux explications singulières, que nous appelons fables.
Il avait l’air d’y croire. Cette effronterie faisait partie de
sa malice. Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des
livres au hasard et concluait, prédisait les sorts, enseignait
qu’il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus
dangereux encore de s’entendre, au moment où l’on part pour un
voyage, appeler par quelqu’un qui ne sait pas où vous allez, et
il s’intitulait «marchand de superstition». Il disait: «Il y a
entre l’archevêque de Cantorbéry et moi une différence; moi,
j’avoue.» Si bien que l’archevêque, justement indigné, le fit un
jour venir; mais Ursus, adroit, désarma sa grâce en lui récitant
un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que
l’archevêque, charmé, apprit par cœur, débita en chaire et
publia, comme de lui archevêque. Moyennant quoi, il pardonna.
Ursus, médecin, guérissait, parce que ou quoique. Il pratiquait
les aromates. Il était versé dans les simples. Il tirait parti
de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes
dédaignées, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau,
la mancienne, la bourg-épine, la viorne, le nerprun. Il traitait
la phthisie par la ros solis; il usait à propos des feuilles du
tithymale qui, arrachées par le bas, sont un purgatif, et,
arrachées par le haut, sont un vomitif; il vous ôtait un mal de
gorge au moyen de l’excroissance végétale dite _oreille de juif_;
il savait quel est le jonc qui guérit le bœuf, et quelle est la
menthe qui guérit le cheval; il était au fait des beautés et des
bontés de l’herbe mandragore qui, personne ne l’ignore, est homme
et femme. Il avait des recettes. Il guérissait les brûlures
avec de la laine de salamandre, de laquelle Néron, au dire de
Pline, avait une serviette. Ursus possédait une cornue et un
matras; il faisait de la transmutation; il vendait des panacées.
On contait de lui qu’il avait été jadis un peu enfermé à Bedlam;
on lui avait fait l’honneur de le prendre pour un insensé, mais
on l’avait relâché, s’apercevant qu’il n’était qu’un poëte.
Cette histoire n’était probablement pas vraie; nous avons tous de
ces légendes que nous subissons.
La réalité est qu’Ursus était savantasse, homme de goût, et vieux
poëte latin. Il était docte sous les deux espèces, il
hippocralisait et il pindarisait. Il eût concouru en phébus avec
Rapin et Vida. Il eût composé d’une façon non moins triomphante
que le Père Bouhours des tragédies jésuites. Il résultait de sa
familiarité avec les vénérables rhythmes et mètres des anciens
qu’il avait des images à lui, et toute une famille de métaphores
classiques. Il disait d’une mère précédée de ses deux filles:
_c’est un dactyle_, d’un père suivi de ses deux fils: _c’est un
anapeste_, et d’un petit enfant marchant entre son grand-père et
sa grand’mère: _c’est un amphimacre_. Tant de science ne pouvait
aboutir qu’à la famine. L’école de Salerne dit: «Mangez peu et
souvent». Ursus mangeait peu et rarement; obéissant ainsi à une
moitié du précepte et désobéissant à l’autre; mais c’était la
faute du public, qui n’affluait pas toujours et n’achetait pas
fréquemment. Ursus disait: «L’expectoration d’une sentence
soulage. Le loup est consolé par le hurlement, le mouton par la
laine, la forêt par la fauvette, la femme par l’amour, et le
philosophe par l’épiphonème.» Ursus, au besoin, fabriquait des
comédies qu’il jouait à peu près; cela aide à vendre les drogues.
Il avait, entre autres œuvres, composé une bergerade héroïque en
l’honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta à
Londres une rivière. Cette rivière était tranquille dans le
comté de Hartford, à soixante milles de Londres; le chevalier
Middleton vint et la prit; il amena une brigade de six cents
hommes armés de pelles et de pioches, se mit à remuer la terre,
la creusant ici, l’élevant là, parfois vingt pieds haut, parfois
trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l’air, et ça et
là huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un
beau matin, la rivière entra dans Londres, qui manquait d’eau.
Ursus transforma tous ces détails vulgaires en une belle
bucolique entre le fleuve Tamis et la rivière Serpentine; le
fleuve invitait la rivière à venir chez lui, et lui offrait son
lit, et lui disait: «Je suis trop vieux pour plaire aux femmes,
mais je suis assez riche pour les payer.»--Tour ingénieux et
galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les
travaux à ses frais.
Ursus était remarquable dans le soliloque. D’une complexion
farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le
besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se
parlant à lui-même. Quiconque a vécu solitaire sait à quel point
le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange.
Haranguer l’espace est un exutoire. Parler tout haut et tout
seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en
soi. C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate. Il
se pérorait. Luther aussi. Ursus tenait de ces grands hommes.
Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire.
Il s’interrogeait et se répondait; il se glorifiait et
s’insultait. On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute.
Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens
d’esprit, disaient: c’est un idiot. Il s’injuriait parfois, nous
venons de le dire, mais il y avait aussi des heures où il se
rendait justice. Un jour, dans une de ces allocutions qu’il
s’adressait à lui-même, on l’entendit crier:--J’ai étudié le
végétal dans tous ses mystères, dans la tige, dans le bourgeon,
dans la sépale, dans le pétale, dans l’étamine, dans la carpelle,
dans l’ovule, dans la thèque, dans la sporange, et dans
l’apothécion. J’ai approfondi la chromatie, l’osmosie, et la
chymosie, c’est-à-dire la formation de la couleur, de l’odeur et
de la saveur.--Il y avait sans doute, dans ce certificat qu’Ursus
délivrait à Ursus, quelque fatuité, mais que ceux qui n’ont point
approfondi la chromatie, l’osmosie et la chymosie, lui jettent la
première pierre.
Heureusement Ursus n’était jamais allé dans les Pays-Bas. On l’y
eût certainement voulu peser pour savoir s’il avait le poids
normal au delà ou en deçà duquel un homme est sorcier. Ce poids
en Hollande était sagement fixé par la loi. Rien n’était plus
simple et plus ingénieux. C’était une vérification. On vous
mettait dans un plateau, et l’évidence éclatait si vous rompiez
l’équilibre; trop lourd, vous étiez pendu; trop léger, vous étiez
brûlé, On peut voir encore aujourd’hui, à Oudewater, la balance à
peser les sorciers, mais elle sert maintenant à peser les
fromages, tant la religion a dégénéré! Ursus eût eu certainement
maille à partir avec cette balance. Dans ses voyages, il
s’abstint de la Hollande, et fit bien. Du reste, nous croyons
qu’il ne sortait point de la Grande-Bretagne.
Quoi qu’il en fût, étant très pauvre et très âpre, et ayant fait
dans un bois la connaissance d’Homo, le goût de la vie errante
lui était venu. Il avait pris ce loup en commandite, et il s’en
était allé avec lui par les chemins, vivant, à l’air libre, de la
grande vie du hasard. Il avait beaucoup d’industrie et
d’arrière-pensée et un grand art en toute chose pour guérir,
opérer, tirer les gens de maladie, et accomplir des
particularités surprenantes; il était considéré comme bon
saltimbanque et bon médecin; il passait aussi, on le comprend,
pour magicien; un peu, pas trop; car il était malsain à celle
époque d’être cru ami du diable. A vrai dire, Ursus, par passion
de pharmacie et amour des plantes, s’exposait, vu qu’il allait
souvent cueillir des herbes dans les fourrés bourrus où sont les
salades de Lucifer, et où l’on risque, comme l’a constaté le
conseiller De l’Ancre, de rencontrer dans la brouée du soir un
homme qui sort de terre, «borgne de l’œil droit, sans manteau,
l’épée au côté, pieds nus et deschaux». Ursus du reste, quoique
d’allure et de tempérament bizarres, était trop galant homme pour
attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un
homme du tourment de trop danser, suggérer des songes clairs ou
trisles et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à quatre
ailes; il n’avait pas de ces méchancetés-là. Il était incapable
de certaines abominations. Comme, par exemple, de parler
allemand, hébreu ou grec, sans l’avoir appris, ce qui est le
signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une maladie naturelle
procédant de quelque humeur mélancolique. Si Ursus parlait
latin, c’est qu’il le savait. Il ne se serait point permis de
parler syriaque, attendu qu’il ne le savait pas; en outre, il est
avéré que le syriaque est la langue des sabbats. En médecine, il
préférait correctement Gallien à Cardan, Cardan, tout savant
homme qu’il est, n’étant qu’un ver de terre au respect de
Gallien.
En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété par la
police. Sa cahute était assez longue et assez large pour qu’il
pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses hardes, peu
somptueuses. Il était propriétaire d’une lanterne, de plusieurs
perruques, et de quelques ustensiles accrochés à des clous, parmi
lesquels des instruments de musique. Il possédait en outre une
peau d’ours dont il se couvrait les jours de grande performance;
il appelait cela se mettre en costume. Il disait: _J’ai deux
peaux; voici la vraie_. Et il montrait la peau d’ours. La
cahute à roues était à lui et au loup. Outre sa cahute, sa
cornue et son loup, il avait une flûte et une viole de gambe, et
il en jouait agréablement. Il fabriquait lui-même ses élixirs.
Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois. Il y avait
au plafond de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un
poêle de fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois.
Ce poêle avait deux compartiments; Ursus dans l’un faisait cuire
de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre. La nuit, le
loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné. Homo avait le
poil noir, et Ursus le poil gris; Ursus avait cinquante ans, à
moins qu’il n’en eût soixante. Son acceptation de la destinée
humaine était telle, qu’il mangeait, on vient de le voir, des
pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les
pourceaux et les forçats. Il mangeait cela, indigné et résigné.
Il n’était pas grand, il était long. Il était ployé et
mélancolique. La taille courbée du vieillard, c’est le tassement
de la vie. La nature l’avait fait pour être triste. Il lui
était difficile de sourire, et il lui avait toujours été
impossible de pleurer. Il lui manquait cette consolation, les
larmes, et ce palliatif, la joie. Un vieux homme est une ruine
pensante; Ursus était cette ruine-là. Une loquacité de
charlatan, une maigreur de prophète, une irascibilité de mine
chargée, tel était Ursus. Dans sa jeunesse il avait été
philosophe chez un lord.
Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que les
hommes étaient un peu plus des loups qu’ils ne sont aujourd’hui.
Pas beaucoup plus.