Pathaway et le reste des aventuriers étaient déjà loin.
En chemin, suivant sa promesse, le chasseur noir s'était tenu auprès de
Sébastien pour le protéger, avant tout, en cas de nécessité.
L'adolescent recevait ses attentions avec un singulier mélange de
gratitude et de timidité, et s'il eût fait plus clair on l'eût vu rougir
plus d'une fois. Souvent aussi on eût vu s'arrêter sur eux les yeux de
Joe, pleins d'une sombre expression.
Cependant, l'Indien s'étant rapproché, Pathaway appuya un peu sur la
droite pour lui parler.
--Je regrette fort, dit-il amicalement, qu'un garçon qui m'a rendu un si
grand service soit traité de la sorte. Mais, nous sommes placés dans une
position si périlleuse que nous devons user de toutes les précautions
raisonnables, quoique j'avoue que si ce n'était pas notre ami, le
trappeur, je ne consentirais pas à cette mesure.
--Indien pas s'en occuper; avoir guidé visage pâle, mauvaise récompense.
Chasseur blanc pas de mémoire. Attacher Joe comme chien--mais Joe pas
sentir--pas mal aux chairs.
Il prononça ces phrases saccadées d'un ton si affligé que Pathaway
n'aurait pas été surpris que des larmes coulassent sur ses joues.
Mais le chagrin de l'Indien--chagrin il y avait--était empreint d'un
ressentiment qui semblait aussi tout près d'éclater. Ne sachant comment
adoucir un caractère de cette trempe, Pathaway continua de se tenir à
son côté, en cherchant l'occasion de renouer l'entretien.
Sébastien trottait à une faible distance, qui ne lui permettait
cependant, pas d'entendre les paroles du chasseur noir et de Joe.
--Pourquoi toi marcher près de moi? dit ce dernier au bout d'un moment.
Joe pas blanc. Va vers ta _squaw_!
-Ces mots furent accompagnés d'un dédaigneux regard à l'adresse de
Sébastien.
--Que dis-tu, Joe? demanda le chasseur noir n'en croyant pas ses
oreilles.
--Joe dire à toi d'aller avec squaw.
--Une squaw! où?
--Celle-là! répliqua l'Indien montrant Sébastien par un mouvement de
tête.
--Lui une squaw! non. Il ne mérite pas ce reproche. C'est au contraire
un garçon courageux. La blessure qu'il porte au bras l'atteste.
--Quoi? comment ça? demanda vivement Joe, comme s'il eût été mis hors de
garde.
--Il m'a sauvé la vie, en jetant son bras entre moi et le couteau d'un
assassin,--un brigand fieffé, nommé Bill Brace..
--Bill Brace! répéta l'Indien d'une voix émue.
--Oui, Bill Brace, une de ces créatures d'Hendricks. Et sans Sébastien
Delaunay je dormirais, pour ne plus me réveiller, sous le vert gazon des
solitudes. Je dois donc à cet enfant plus qu'à tout autre.
--Personne autre n'a-t-il sauvé la vie du chasseur au visage pale?
demanda sèchement Joe.
--Oui, Carlota,--une femme bien mystérieuse, répondit Pathaway en
soupirant. Elle aurait pu être aussi recommandable par l'esprit que par
le physique; mais maintenant, hélas! c'est une beauté perdue.
--Elle a sauvé vie à toi et toi pas aimer elle. Pas ainsi fait Indien.
Lui pas oublier, quand rencontrai un ami, prendre lui par la main et
dire: «Toi libre. Voici cheval, selle, avec bride et garçon indien qui
trahira pas toi.»
--Ces liens te blessent-ils? demanda Pathaway, après une pause
embarrassante.
--Joe pas se plaindre. Lui pas pleurer comme squaw.
Cependant ses poignets étaient déjà fort gonflés. Le chasseur noir s'en
aperçut.
--Je vais te dégager les mains, s'écria-t-il touché de remords.
Et aussitôt il trancha la corde en ajoutant:
--Je me fie à toi, j'espère que tu n'abuseras pas de ma bienveillance.
--Joe pas faire promesse; faire ce qui plaît à lui, mais pas promesse.
Lui dire à visage pâle que ce _garçon pas garçon, lui squaw, lui femme_!
--Mais qui?
L'index de l'Indien désigna clairement Sébastien.
--Comment, lui? fit Pathaway, répétant avec l'Indien le geste du doigt
qu'avait fait Joe.
--Lui!
Un nuage monta au cerveau du chasseur noir.
--Joe dire vérité; lui pas mentir; ce garçon, _femme_!
Pathaway ne répondit pas immédiatement.
Peut-être comparait-il l'assertion du jeune indien avec des soupçons
vagues qui étaient déjà entrés dans son esprit. Peut-être cette
déclaration si précise soulevait-elle en lui un monde d'idées.
Quoi qu'il en soit, il demeura préoccupé pendant plusieurs minutes.
A la fin, relevant sa tête, qui s'était penchée sur sa poitrine, il dit,
de ce ton de réflexion que prennent certaines personnes, en répondant
plutôt à leurs propres pensées qu'à leurs interlocuteurs:
--C'est une plante délicate que Sébastien, un bois-brûlé d'une
faible, mais charmante complexion; néanmoins cette conjecture est bien
improbable.
--Visage pâle sage, mais Joe savoir, savoir ce garçon femme, Coeur
d'homme blanc dire à lui, garçon, femme; mais homme blanc pas croire
coeur; marcher comme homme qui rêve, maintenant satisfait, maintenant
pas; maintenant pas souci, maintenant beaucoup souci.
Les yeux pénétrants de l'Indien étaient fixés sur le chasseur noir comme
pour lire au plus profond de son âme.
Défait, ce dernier était grandement ému; et il ne songeait plus ni à
Carlota, ni aux bandits de la vallée du Trappeur.
Joe avait-il vraiment fait une découverte? Ce joli garçon était-il une
femme? Si c'était réel, comment se trouvait-elle en ces lieux? Pourquoi
portait-elle ces vêtements masculins? Quel intérêt Nick, ce brave
trappeur, fait pour la chasse et les «maudites petites difficultés,»
avait-il à la garder ainsi avec lui? Quelle était donc son histoire?
et dans quel but errait-elle comme une fée nomade des déserts du
Nord-Ouest?
« Ses grands yeux bleus brillaient vers le soir
» Comme turquoise sur velours noir,
» Et de sa voix, si douce et charmante,
» Elle disait ses soupirs d'amante.
» O belle était la fille du trappeur,
» O belle était la fille du trappeur!»
La naïve complainte, échappée tout à coup aux lèvres de Jeanjean, rompit
mélancoliquement le calme de la nuit.
Mais au moment où le pauvre fou disait son refrain, une voix bien connue
retentit aux oreilles de la troupe.
--C'est joli, bonne musique, ô Dieu, oui; un moment toutefois! Cette
musique-là n'aurait pas le pouvoir d'adoucir les animaux à deux pattes
qui nous entourent. Aussi, André, mon garçon, cesse de chanter, quoique
tu chantes aussi bien que mon oncle Whiffles, le grand explorateur de
l'Afrique centrale. Ce que tu ne sais pas, ignorant! c'est qu'un jour,
pour avoir trop bien chanté, il s'est fait scalper par les nègres noirs
de là-bas. Si tu continues, les nègres rouges d'ici pourront bien
se passer une pareille fantaisie...... oui bien, je le jure, votre
serviteur!...
--S'adressant ensuite à Sébastien, Nick Whiffles ajouta:
--Tiens, est-ce que tu dors? petiot? Et comment va notre bobo? Pas trop
bien, n'est-ce pas? La nuit est fraîche et la fraîcheur n'est pas bonne
pour les éclopés, ô Dieu, non! J'ai connu, une fois, une femme qui
s'était coupé le bras...--mais non, ce n'était pas une femme, qu'est-ce
que je dis là, moi? C'était ma soeur Maggy Whiffles, une belle créature,
s'il vous plaît. Mais tu ne te sens pas plus mal, hein, Sébastien?
Pathaway se tourna du côté de Whiffles, comme un homme qui sort d'un
rêve.
Le jour venait enfin de dissiper les brumes qui voltigeaient sur le
cerveau du chasseur noir.
Il comprenait les soins exquis, malgré leur rude simplicité, dont
Nick entourait Sébastien, sa tendresse vraiment féminine, sa constante
sollicitude et les mille attentions qu'il avait pour l'enfant.
Mais il restait un mystère à approfondir, et notre héros se plongea tout
entier dans ce mystère. Déjà il n'était plus indifférent aux périls qui
les environnaient... Il avait à sa charge un être frêle et gracieux, qui
prêtait un immense intérêt à la fuite ou à la défense.
Un roman de femme venait colorer les vastes régions du Nord-Ouest.
Le charme de son innocence, de son infortune, de sa beauté remuait
puissamment le coeur du jeune homme.
Il sentait ses forces grandir et désirait presque qu'un incident lui
fournît l'occasion de déployer sa valeur et son adresse sous les yeux
de l'attrayante inconnue. Car ainsi sommes-nous faits qu'il se mêle
toujours un petit grain d'amour-propre au calice de nos plus généreuses
émotions.
Cependant, après l'échange de quelques poignées de main, Nick Whiffles
reprit, avec ses amis, la marche un instant suspendue.
Ils ne tardèrent pas à arriver au cul-de-sac conduisant au petit bassin
qui avait reçu le nom de Rocher Noir, à cause des masses de granit
sourcilleuses qui le surplombaient.
Nick Whiffles avait de justes raisons pour se rappeler cette localité,
car, non-seulement il y avait perdu nombre d'attrapes, mais il y avait
été témoin de ce terrible drame décrit dans le premier chapitre de notre
récit.
Pathaway remarqua que Sébastien frissonnait de tous ses membres et que
Nick, placé à côté de lui, semblait l'encourager par d'affectueuses
paroles.
--Dans des circonstances ordinaires, dit le trappeur, d'un ton assez
dégagé, ce lieu serait sûr; mais au point où nous en sommes, il serait
difficile de lui accorder toute confiance, car il est à croire que les
païens rouges sont ligués avec nos ennemis; et peut-être bien qu'ils
nous donneront de leurs nouvelles avant que le monde ne soit beaucoup
plus vieux, mais, après tout, trois bonnes carabines dans des mains
exercées parlent honnêtement aux oreilles et au coeur d'une troupe de
ces vermines!... oui bien, je le jure, votre serviteur! Et puis une
petite difficulté, si petite qu'elle fût, me ragaillardirait. Il y a
longtemps que je n'en ai eu une. Elles deviennent rares les difficultés,
ça s'use, comme toute chose, ô Dieu, oui! Mais n'aie pas peur,
Sébastien, on se tirera de celle-là comme des vieilles.
--Je n'ai pas peur, père Nicolas, répondit Sébastien.
--Pas un petit brin? pas un petit brin? vrai? Ah? je savais bien, moi,
que tu n'étais pas poltron.
L'Indien fit un haussement d'épaules qui attira l'attention de Nick,
car, lui lançant un regard aigu comme une flèche, il dit avec vivacité:
--Ces polissons de Peaux-Rouges sont déjà de taille à vous scalper quand
ils ont fait leurs dents de lait. Mais je connais un moyen excellent
pour leur rogner dents et griffes.
Joe pensa-t-il que cette remarque s'appliquait à lui? voilà qui est
problématique.
Un sourire s'épanouit sur les lèvres pâlies de Sébastien, mais pour
s'effacer tout de suite.
Les voyageurs débouchaient alors de la passe dans le bassin du Rocher
Noir.