BANDITS ET TRAPPEURS

Le combat avait cessé.

Les deux antagonistes suivirent leur chef, l'oreille basse, en emportant

le paquet de pelleteries qu'ils avaient volé à la victime.

Huit jours après le crime, ils partirent tous deux de la Ville hantée et

se dirigèrent vers la hutte de Nick Whiffles.

Le trappeur était sorti et Sébastien. Delaunay gardait la cabane.

Les scélérats entrèrent brusquement et demandèrent au jeune garçon un

verre de whiskey.

En les voyant, il se sentit frissonner. Néanmoins, il tâcha de faire

bonne contenance et leur donna ça qu'ils désiraient.

Il servit une outre pleine d'alcool.

Ben et Zene se mirent à boire, tandis que la pauvre Sébastien se tenait

tremblant en un coin du foyer.

Ben Joice avala une gorgée, puis une autre, une troisième et il but

ainsi coup sur coup jusqu'à ce que l'ivresse l'eût gagné.

Inutile de dire que Zene, qui avait suivi son exemple, se trouvait à peu

près dans la même position.

Ils se mirent alors à jaser, à raconter leurs ignobles prouesses et à

tenir d'horribles propos, bien capables d'effrayer Sébastien.

Ben Joice se distinguait surtout par son irritation.

Cependant les chiens de Nick Whiffles semblaient le gêner passablement.

Infortune paraissait sa bête noire.

Il jetait sur l'animal des regards étincelants de colère et parfois se

levait à demi, comme s'il eût voulu aller le frapper. Mais Infortune

exerçait un prestige d'une certaine valeur.

Chaque fois que Ben Joice faisait un mouvement le chien: ouvrait sa

gueule et montrait une double rangée de dents, longues, blanches,

tranchantes et aiguës qui eussent donné la chair de poule aux plus

téméraires.

Pensant donc qu'il était moins dangereux de se servir de sa langue que

de ses membres, Ben se répandit bravement en invectives contre les deux

chiens.

D'abord, ceux-ci n'eurent pas l'air de s'en soucier. Mais, comme Ben

Joice continuait, Maraudeur poussa un grondement auquel Infortune

répondit par des hurlements très-significatifs.

--Ne les provoquez pas, si vous tenez à la vie, dit Sébastien.

Joice leva sa face rougie par l'ivresse.

Les chiens aboyèrent à nouveau et avec ua redoublement de fureur.

--Donne-moi les pistolets, Zene, et je m'en vais les expédier plus vite

qu'un Indien n'enlève une chevelure, dit Ben à son camarade.

--Je les ai laissés au camp; Bill Brace en avait besoin, répliqua

l'autre.

--Malédiction! j'ai aussi laissé les miens, c'est toujours comme ça!

Mais j'ai envie de tuer ces cagnes et je les tuerai, c'est moi qui le

dis. Il y a longtemps que c'est mon idée, vois-tu, Ben. En voici un

que je connais, d'ailleurs. C'est le chien que ce grand brigand de Nick

appelait, il y a quelque temps, Calamité, un monstre d'animal, plein de

vices, je parie deux charges de pelleteries! Oui, il m'a déjà mordu les

jambes. Diable, où peut être mon couteau?

Il cherchait dans ses mitasses son arme favorite, mais ne la trouvait

pas.

S'adressant à Sébastien:

--Petit serpent, moitié blanc, moitié rouge, où est mon bowie? tu dois

le savoir, hein?

Assis derrière ses chiens, le jeune garçon ne répondit point. Mais

sa main s'arma d'un grand couteau de chasse laissé dans la hutte par

Nicolas.

Les bandits se reprirent à boire et à rapporter des histoires

criminelles plus ou moins vraies, où ils prétendaient avoir été acteurs.

Pas n'est besoin d'ajouter qu'ils renchérissaient à qui mieux mieux sur

leurs abominables récits.

La conversation tomba naturellement sur le malheureux qu'ils avaient

abattu dans le canon.

--Nous avions une fameuse chance pour le larder, si le capitaine n'était

venu se mêler de nos affaires. Un diable d'homme que le capitaine Dick!

Il faut toujours qu'il fasse son chemin... coûte que coûte!

--Ne parlons plus de ça, Ben; j'ai du chagrin parfois. André Jeanjean

est un bon trappeur. Je le connaissais depuis pas mal d'années. Il avait

commandé une brigade à laquelle j'appartenais et il y avait bien des

gens qui l'aimaient. Une fois seulement, nous avons eu une petite

querelle parce qu'il m'accusait d'avoir pris des castors et des loutres

à ses trappes, ce qui était certainement pure vérité. Mais on n'aime pas

à s'entendre dire de ces choses-là, tu sais? Et je lui répondis qu'il

mentait. Alors il m'allongea quelque part un coup de pied qui m'est

toujours resté sur le coeur. S'il ne m'avait pas donné ce coup de pied,

il ne dormirait pas maintenant dans le canon.

--Bah! tu as toujours été une poule mouillée. Est-ce que nous ne sommes

point les seigneurs du pays? Bien bêtes, si nous ne levions pas un

tribut quand nous le pouvons faire. La conscience vois-tu, Ben, ça ne se

voit pas, donc ça ne sert à rien.

--Mais ça se sent! murmura Beck, tandis que Ben poursuivait sans

remarquer l'exclamation.

--Si tu m'en crois, tu vas sortir et creuser une fosse pour y jeter ce

gringalet.

Le gringalet, c'était Sébastien.

Quoique très-pâle il conservait son sang-froid et faisait aussi bonne

contenance que possible.

--Pauvre Jeanjean, reprit Ben, j'ai rêvé de lui la nuit dernière. Mais,

comme tu dis, ça ne sert de rien. Les affaires sont les affaires. Notre

destinée est de faire la guerre aux hommes et aux bêtes, nous la ferons,

voilà tout. A ta santé!

--A ta santé! répéta Ben en avalant une nouvelle gorgée de whiskey.

Il déposa l'outre sur la table, se tourna du côté de Sébastien, fit une

affreuse grimace et poussa un cri terrible.

L'enfant frémit.

--Ouah! ouah! vociféra Ben de toute la force de ses poumons.

Sébastien serra plus fortement le manche de son couteau.

Il s'attendait à une attaque, quand un craquement de branches sèches

sous un pied lourd se fit entendre.

Les trois acteurs de cette scène jetèrent instinctivement les yeux sur

la porte de la hutte, et, tout aussitôt, les traits des deux scélérats

devinrent livides d'horreur.

Sur le seuil de la cabane on voyait un homme pâle ensanglanté.

Ses yeux étaient larges, fixes, sans expression appréciable. Un bandeau

qu'il portait au front s'était dérangé et laissait apercevoir, à la

naissance des cheveux, une blessure, d'un rouge vif.

C'était Jeanjean, le trappeur.

Un instant glacés d'épouvanté, Ben et Zene recouvrèrent vite leurs

facultés; mais ce fut pour se précipiter contre la frêle enveloppe de

la tente qu'ils enfoncèrent en se précipitant au dehors comme s'ils

redoutaient la poursuite d'un ange vengeur.

Le blessé n'avait pas changé d'attitude, et Sébastien demeurait encore

accroupi derrière ses chiens.

Quelques minutes s'écoulèrent dans un morne silence.

Puis, tout à coup, Jeanjean fit un pas vers Sébastien. On eût dit qu'il

était mu par un ressort, tant ses mouvements étaient automatiques.

Contrairement à leur habitude, Infortune et Maraudeur ne donnèrent aucun

signe de colère.

Le trappeur marcha encore trois pas et vint s'asseoir à côté de

Maraudeur, dont il caressa la robe velue, avec la curiosité et la

satisfaction d'un enfant.

L'animal se laissa faire, malgré son aversion pour les étrangers. On

voyait même qu'il prenait plaisir à l'attention dont il était l'objet.

De temps à autre, le blessé cessait de lui passer la main sur le dos,

comme si un rayon indécis de lumière venait mourir à la porte de

son intelligence, et parfois aussi il chantait des lambeaux d'une

complainte, intitulée la Fille du trappeur.

Peu à peu, Sébastien revint de l'émoi que lui avaient causé ces divers

incidents: il regarda anxieusement à travers la porte pour voir si Nick

ne paraissait pas dans le lointain.

Peine perdue, le brave homme ne se montrait point.

--Il n'est pas encore l'heure, murmura Sébastien.

La vallée du Trappeur est à un bon bout de chemin d'ici.

Puis il ajouta d'un ton triste:

--Aurai-je toujours devant les yeux ces hommes farouches? Je les vois

passer devant moi comme des spectres. Leur apparition me rappelle des

souvenirs qui me remplissent de terreur. Mais il faut reprendre courage.

Nick va venir. Sa présence me rassurera tout à fait. Lui, il me

rend content--presque heureux. Et pourquoi pas tout à fait heureux?

continua-t-il d'un air souriant.

Sebastien s'arrêta, comme pour trouver une réponse à cette question. N'y

parvenant sans doute pas, il poursuivit son monologue:

--Et ce jeune homme, ce Pathaway? qu'est-il encore?

Sebastien était troublé.

Sa dernière interrogation l'embarrassait évidemment plus que les

premières. Pendant près d'une heure, il se tint contre la porte, la tête

penchée sur sa poitrine et les mains jointes.

--Eh bien, qu'y a-t-il, petit? quelle maudite difficulté? cria tout à

coup à son oreille une voix forte mais douce.

Sébastien tressaillit et leva les yeux.

Son cher Nick était là, accompagné de Pathaway et d'un autre personnage

qui se traînait difficilement près d'un gros chien.

--C'est Portneuf, le voyageur canadien fit Whiffles, en entrant dans la

cabane.

Et apercevant le trou qu'avaient fait les deux bandits:

--Quoi? qu'est-ce que ça?

--J'ai eu des visiteurs. Nicolas, et de bien incommodes, je vous assure:

Ben Joice et Zene Beck.......

--Oui, je comprends, petit; ils t'ont menacé? interrompit le trappeur

en fronçant le sourcil. Mais qu'est-ce qu'ils voulaient les misérables!

t'ont-ils touché, dis-moi: ah! je voudrais bien--non je ne voudrais pas

qu'ils t'eussent touché, oui bien, je le jure, votre serviteur! Bande de

chenapans! J'en délivrerai le pays, c'est moi qui vous le dis, ô Dieu,

oui! Mais où était Maraudeur? par Dieu, où était Infortune?

--Ici et fidèles. Ah! ce sont deux bonnes bêtes. Voyez donc!

Le blessé s'était, durant cet intervalle, glissé sous une peau de bison.

Nick ne le remarqua pas.

--Viens ici Maraudeur, et viens aussi toi, Infortune, dit-il doucement

et d'un air qui témoignait de son admiration pour ses chiens.

--J'observe, dit Pathaway, que vous faites preuve d'un goût singulier

pour les noms de vos chiens et de vos chevaux.

Quoique le chasseur noir envoyât ces paroles à Nick, son attention était

fixée sur Sébastien avec une intensité qui fit, rougir l'adolescent.

--Oui, répondit Whiffles. J'ai des idées à moi. Chacun a ses idées à

soi. Il m'arrive, à moi, de changer les noms de mes animaux, comme les

Indiens changent les noms de leurs braves. Cette créature-là s'appelait

d'abord Calamité; mais depuis qu'on m'a mis sur les journaux, je l'ai

appelée Infortune[22].

[Note 22: Voir les Pieds-noirs.]

A ce moment Portneuf qui s'était approché de la peau de bison pour s'y

étendre, découvrit le trappeur blessé.

--Que vois-je, mon Dieu? s'écria-t-il tout émerveillé. Mais c'est bien

Jeanjean, mon excellent ami Jeanjean. Que lui est-il arrivé?

--Les brigands de la vallée du Trappeur ont tenté de l'assassiner,

répliqua Pathaway. Mais qu'est ce que Jeanjean?

--Lui? un franc-trappeur, jadis bourgeois[23]. Je le connais bien.

[Note 23: Dans le Nord-ouest américain, on appelle bourgeois, tout

facteur qui fait la traite des pelleteries pour son propre compte.]

Puis à Jeanjean:

--Comment vas-tu, mon pauvre vieux camarade? Bon Dieu, qu'il est pâle!

Oh! belle était la fille du trappeur!

Oh! belle était la fille du trappeur!

répliqua Jeanjean d'un ton plaintif.

--Mais qu'a-t-il, encore une fois? Serait-il _écarté_[24]? demanda

Portneuf stupéfait des manières de Jeanjean.

[Note 24: Locution canadienne; _être écarté_ c'est être en démence.]

--Il est tombé dans une diablesse de petite difficulté, et pas si

petite, après tout; car elle a tourné à l'envers toutes ses facultés

et presque éteint la chandelle de son existence, ô Dieu oui! répondit

emphatiquement Nick Whiffles. Vous voyez là un homme qui a été tué,

assassiné, ressuscité, et rendu aux difficultés de la vie, tout cela

dans un lieu qui n'est pas éloigné de la vallée du Trappeur. C'est là

l'homme qui a fait le coup...

-Il montrait Pathaway: mais se reprenant aussitôt:

--Non pas, je me trompe; je veux dire que c'est lui qui l'a sauvé; et

d'autres qui lui ont planté une balle dans la tête. Mais je sens mon

estomac qui crie famine. Sébastien, il nous faut quelque chose à manger.

Apprête les chaudières du camp, mais prends garde à tes jambes, car il

n'y a pas ici de docteur Whiffles, pour raccomoder les os.. C'était un

vrai remmancheur d'os que mon frère, le docteur Whiffles. Allons! vite,

mon garçon! Ça sonne le creux sous nos chemises de chasse. Et la famille

augmente tous les jours, comme tu vois. Avec le temps nous aurons un

hôpital, le jure, oui bien, votre serviteur! j'ai passé une fois un an à

l'hôpital, quand j'étais tout petit, à l'age d'un an, je m'en souviens.

Les médecines du docteur ne me valurent pas grand'chose. Ça m'a gâté le

goût. L'hôpital ou j'étais s'appelait aussi une Infirmité...

--Infirmerie, observa, en souriant Sébastien.

--Bien obligé, petiot; mais je me rappelle bien la tête de

l'établissement.

--Enseigne, voulez-vous dire...

--Enseigne, Infirmité, Tête, Infirmerie, tout ça ne fait rien, ô Dieu

non!

Pathaway, qui s'occupait à placer commodément Portneuf sur un lit de

branchages, recouverts de peaux, ne put réprimer un franc éclat de rire.

Jeanjean s'était glissé silencieusement hors de la hutte, et Sebastien

vaquait, avec activité, aux apprêts du repas.

Curieuse scène, vraiment curieuse et digne de la palette d'un grand

peintre que celle-là, qui sa passait au milieu même du désert, si loin

de toute trace de civilisation!

Nick alluma gravement sa pipe et continua la relation de son histoire

d'hôpital, avec la jovialité qu'on lui connaît.

Le menu du festin fut bientôt arrangé:--Quelques bosses de bison,

langues de daim, de la graisse d'ours et du poisson fumé. Whiffles et

ses hôtes y firent largement honneur, en l'assaisonnant d'anecdotes.

Néanmoins, Pathaway paraissait plus préoccupé qu'affamé.

Ses regards s'attachaient souvent sur Sébastien, avec une sorte

d'admiration mystérieuse, qui colorait d'un vif incarnat les joues de

l'adolescent.

Comme ils finissaient de manger, Infortune et Maraudeur dressèrent

subitement les oreilles et s'élancèrent vers la porte en se récriant.

Le chasseur noir · 第 20 / 53 题