LA SÉPARATION

Le chasseur noir dormait profondément sans connaître la sortie de Jack

et de Nick. Cependant, son sommeil était agité.

La scène émouvante à laquelle il avait pris part colorait ses songes.

Bill Brace, Ben Joice et Zene Beck flottaient devant sa vue.

A la fin, ce vilain rêve changea. Les lèvres du chasseur s'ouvrirent

pour donner passage à quelques douces paroles. Sa physionomie prit une

expression plus gracieuse.

Il lui semblait qu'une blanche main caressait son front; qu'un aimable

visage lui souriait; que des yeux brillants l'inondaient de leurs feux.

--Chère ange! s'écria-t-il en étendant les bras avec transport.

Ce mouvement réveilla notre jeune homme.

Après un moment d'indécision pour se reconnaître, il jeta les yeux sur

l'adolescent qui reposait tranquillement dans sa couverte écarlate.

--Fumées du cerveau que tout cela! murmura Pathaway, en se frottant les

yeux. Le temps aurait dû m'enseigner la résignation. Je suis plus faible

qu'un enfant.

Il s'accroupit sur sa couche, plaça sa tête dans ses mains et s'abîma

dans un océan de réflexions, jalonnées ça et là de brillants souvenirs

et marquées sans doute aussi par les cicatrices de blessures terribles.

Pendant qu'il méditait, Sébastien ouvrit les yeux et coula vers lui un

regard timide.

Il avait froid, le pauvre enfant, car ses dents claquaient; un

tressaillement nerveux agitait ses membres.

Les pommettes de ses joues étaient d'un rouge brûlant et ses yeux

étincelaient d'un éclat inusité. 11 ne les ferma plus et continua

d'observer le chasseur noir. Peut-être avait-il peur? Mais les chiens

couchés à ses pieds n'étaient pas de faibles moyens de protection!

Quand le soleil se leva et vint rougir le sol de la cabane, Sébastien

répara rapidement le désordre de sa toilette et passa devant le chasseur

noir pour sortir.

Celui-ci l'apostropha:

--Tu as bien dormi, mon garçon; tes nerfs ne sont pas robustes.

--Je n'ai pas rêvé; le sommeil sans rêves est le moins fatigant,

répliqua négligemment Sébastien.

--Les rêves! répéta Pathaway en rougissant.

Puis il sourit et dit:

--Tu as raison, mon garçon. Le sommeil sans rêves est le meilleur. Les

songes sont des hôtes importuns qui lassent toujours.

Sébastien se tenait près de la porte de la cabane: le soleil

l'enveloppait de ses rayons d'or.

--Il a l'air d'un Adonis, murmura Pathaway.

Et élevant la voix:

--Quel est ton nom?

--Sébastien Delaunay.

--Ta mère était bien belle, n'est-ce pas?

Sébastien sourit; ses joues brunes se teignirent d'un vif incarnat.

--Ma mère avait la peau plus brune que la mienne, les cheveux plus longs

et plus foncés, les yeux plus grands. Pour moi, chasseur, elle était

bien belle, ma mère, quoiqu'elle vécût dans les wigwams.

--Mais ton père...

--Mon père avait la peau comme la vôtre, interrompit Sébastien, tournant

complètement le dos à son interlocuteur, comme s'il était fatigué de la

conversation.

--Tu as la voix de ta mère, mon garçon?

Sébastien ne répliqua pas.

--Tu appelles «père,» le brave trappeur, si je me souviens bien, ajouta

encore le chasseur.

--Oui, je l'appelle «père,» répliqua laconiquement Sébastien, sortant de

la hutte.

Il demeura dehors pendant une demi-heure environ et en revenant il

trouva Pathaway debout contre la porte.

--Où donc est Nick? je l'ai vainement cherché, demanda ce dernier.

--Il est, je pense, parti cette nuit pour suivre Wiley; répliqua

Sébastien.

--Comment cela?

--Ce Wiley n'avait pas bonne mine. Il a décampé, et...

L'adolescent s'arrêta et poussa une exclamation de terreur.

Pathaway, surpris, leva les yeux. Alors il aperçut Nick qui arrivait

accompagné d'un ours gris marchant paisiblement à côté de lui.

--O père Nicolas, n'approchez pas avec cette horrible bête! s'écria

Sébastien terrifié.

--N'aie pas peur, petit; j'ai magnétisé l'animal et je le tiens en mon

pouvoir. N'est-ce pas curieux, hein! que cette puissance de la volonté?

Il faut le voir pour le croire, quoi donc! Il n'était pourtant pas

apprivoisé, quand je l'ai pris, ô Dieu, non! C'est-à-dire que je ne

l'ai pas pris, mais bien acheté d'un Indien, s'il vous plaît. Et il

en connaît de jolis tours! Je sais le faire tenir sur ses jambes de

derrière tout comme un homme; avec ses pattes de devant il donne une

poignée de main; par le soleil, il connaît l'heure, et il trotte, court,

galope, se couche et se lève comme un vrai chien.

--Tenez-le à une distance convenable, dit Pathaway; je n'ai pas grande

amitié pour cette espèce d'animaux.

Sébastien, qui avait couru chercher son arc dans la cabane, revint en

ajustant une flèche.

--Debout, vilain _bruin_,[19] debout sur tes jambes de derrière, dit Nick

en allongeant un coup de pied à l'ours, qui grogna sourdement.

[Note 19: _Bruin_, ours, terme anglais, équivalent de _Martin_.]

Le jeune garçon tressaillit, l'arc lui tomba des mains.

--Debout, et danse-nous ta danse de guerre, répétait Nick à l'ours, en

commençant à chanter, sur un ton lugubre, un refrain sauvage.

Le quadrupède se leva sur ses pattes de derrière et dansa avec une

gravité burlesque au son de la musique discordante dont Nick régalait

ses auditeurs.

--Merveilleuse bête! dit Pathaway, surpris de cette arrivée.

--C'est vrai, monsieur, bien merveilleuse, n'est-ce pas? Mais, moi,

voyez-vous, je n'ai jamais eu d'affaires communes dans ma ligne

d'entreprise, ô Dieu, non! Une belle bête, hein! Peut-être n'avez-vous

pas grande confiance en elle; mais je vous garantis qu'elle est bonne

et fidèle autant qu'un chien, sans même excepter Maraudeur et Infortune,

qui sont les spécimens les plus entendus de leur race, oui, bien, je le

jure, votre serviteur!

Sébastien secoua la tête d'un air peu rassuré.

--J'aime mieux les chiens, Nicolas, dit-il ensuite.

L'ours gronda; de façon à démentir les louanges que lui avait données

Nick.

--Allons, assez comme ça, fit ce dernier en le poussant rudement avec

son mocassin. A bas et tenez-vous tranquille....--ou sinon!--Infortune,

la paix! Maraudeur, à l'ordre! soyez polis envers les étrangers! Vous

n'avez pas tous les jours l'honneur d'une compagnie aussi distinguée.

--Donnez-lui quelque chose à manger, dit Pathaway toujours souriant.

--Oh! ce n'est pas la peine..,.. au moins je le pense..... Il a dévoré

la moitié d'un bison, il n'y a pas dix minutes. Quand vous lui offririez

le plus friand morceau, c'est tout au plus s'il daignerait le flairer.

Voyons, mes chiens, ne l'incommodez pas. Il pourrait bien se fâcher, et,

ma foi, vous n'en seriez pas quittes à bon marché..... ô Dieu non!

Puis A Pathaway:

--Pardon, étranger; je vous dois des excuses. Mais nous allons réparer

ça.

--Aidé de Sébastien, Nick s'occupa aussitôt du déjeûner.

De même que la veille, le chasseur noir mangea peu, malgré les instances

de son hôte et les histoires dont il assaisonnait sa venaison.

Après la repas, Whiffles et Pathaway se promenèrent, en causant, sur le

plateau.

L'ours avait disparu.

--Il faut que je vous quitte, dît le chasseur; cependant, si malheur ne

m'arrive pas, nous nous rencontrerons encore.

--On connaît mieux ses affaires que celles des autres, répliqua

flegmatiquement le trappeur; mais je suis facile que vous deviez partir

aujourd'hui. Ne m'en voulez pas si je vous engage à être prudent. Ce

gredin de Bill Brace n'oubliera pas aisément la roulée que vous lui avez

administrée. Il se montrera rétif comme un poulain indompté. Puis ce

n'est pas tout, ajouta-t-il en baissant la voix. Il y a quelque chose à

craindre dans ces montagnes. Parfois le trappeur solitaire manque tout

à coup et on ne sait ce qu'il est devenu. Les caches[20] sont souvent

ouvertes et pillées. Ce n'est pas un canton sûr pour les jeunes gens

inexpérimentés, oui bien, je le jure!

[Note 20: Les caches, dans le Nord-ouest, sont des trous, des espèces

de silos où les trappeurs enfouissent soit des vivres, soit des armes,

soit des paquets de pelleteries pour les reprendre quand ils en ont

besoin.]

--Merci de votre bon conseil, montagnard; soyez assuré que je sais

l'apprécier, quoique je ne connaisse pas plus les lieux à éviter que

ceux à rechercher. Ma vie n'est point dépourvue de but. Je ne suis pas

une épave abandonnée à la merci des vents. Je sais que faire. Ma force

est grande, car elle repose dans la confiance que j'ai en moi. Je sais

aussi ce que mon esprit peut concevoir et mon corps exécuter.

--Votre corps n'est pas gros, mais il n'est pas du tout mal fait,

répliqua Nick en toisant le chasseur noir.

--Ce n'est pas le corps qui a le pouvoir, mais c'est l'esprit qui y est

renfermé. Oui, c'est l'esprit qui donne impulsion et force aux actes

physiques. Quand un homme combat pour une bonne cause, l'âme elle-même

prend part à la lutte. Elle passe dans les poings et les bras, change

les muscles en fer et rend l'homme invincible.

--Tout juste, tout juste, vous l'avez dit! s'écria Nick avec

enthousiasme. J'ai fréquemment eu cette idée-là; mais je n'aurais

pu l'exprimer le quart aussi bien que vous, quoique le docteur

Whiffles,--un homme remarquable, ah! oui!--pouvait vous faire avaler son

sujet comme une pilule. C'était mon frère, que le docteur Whiffles. Ça

sert à quelque chose que la science, ô Dieu, oui! Mais du diable si

j'ai eu de la patience pour apprendre, moi! surtout quand je songe à ces

maudits journaux!--c'est comme ça que vous appelez ça?--qui se mêlent

des affaires privées; traînent devant le public les histoires des

autres, avec leur façon de faire et de parler. Seigneur oui, c'est comme

je vous le dis! On m'a diablement injurié... trop, oui! par Dieu!

Il hocha la tête d'un air sérieux et presque chagrin.

--Si jamais il y a encore un Nick Whiffles, il sera fameux, reprit

Pathaway, en tournant les yeux à l'horizon. Adieu, montagnard, adieu!

Nous nous reverrons quelque jour.

Les deux aventuriers échangèrent une poignée de main, et le chasseur

noir s'éloigna, suivi longuement par les regards de Nick Whiffles, qui

semblait plongé en des réflexions profondes.

Pathaway s'enfonça dans le bois sur le versant oriental de la montagne,

et, après une heure de marche, il atteignit une petite prairie qui se

déroulait au pied. L'ayant traversée, il arriva au bord d'un lac d'eau

stagnante, qu'il longea toujours à l'est jusqu'au moment où le soleil

passa au méridien.

Alors le chasseur noir découvrit un _canon_[21] qui courait au

nord-ouest.

[Note 21: Dans le Nord-ouest américain, on appelle ainsi la partie

d'un lac on d'une rivière, souvent asséché, qui s'encaisse tout à coup

au milieu des terres--en un mot une sorte de goulot.]

Jadis cette tranchée avait sans doute été un conduit pour l'eau; mais

alors il était rempli par une végétation luxuriante.

--Que c'est pittoresque! que c'est beau! que c'est rafraîchissant!...

s'écria Pathaway, transporté à la vue du délicieux paysage qui se

déployait devant lui.

Il soupira et s'arrêta pour contempler cette, magnifique perspective.

En ce moment, vers l'extrémité occidentale du canon, s'avançait un

trappeur.

Il pliait sous une charge de pelleteries.

Cependant, si lourd que fût son fardeau, il paraissait gai et marchait

d'un pas ferme et léger.

Parvenu à un endroit où une roche, ombragée par les arbres, se projetait

hardiment sur le gazon, le trappeur s'arrêta, déposa son faix et se mit

à préparer un modeste déjeûner, en fredonnant le refrain d'une chanson

de batelier canadien.

Et moi qui aime à boir' de tout,

Arrosons nous la dall' du cou;

Arrosons-nous la dalle!

--Pauvre homme, comme il est gai, murmura Pathaway. Dieu sait,

cependant, ce que lui a coûté de peines ce lot de pelleteries! que de

dangers il a dû braver, que de privations il a dû supporter! Chante,

honnête trappeur. Ah! tu en as bien le droit. Les gens de ta classe sont

braves et rudes au labeur. Il ne leur manque qu'une vertu, c'est celle

de la frugalité. Te voilà comparativement riche; mais dans un mois ou

deux, à peine auras-tu un vêtement pour te couvrir. La dissipation et

la prodigalité t'auront, hélas! ravi les fruits de bien des jours de

travail et de misères.

La détonation d'une carabine interrompit les réflexions de Pathaway.

Une traînée de fumée blanchâtre s'étendit entre les rochers dans la

direction du trappeur qui tomba la face contre terre en poussant un cri.

Aussitôt, Pathaway changea sa position et se coucha sur le sol. Deux

hommes sortirent des broussailles et se précipitèrent sur le paquet de

pelleteries.

Le trappeur gisait inanimé, sanglant, sur le sol.

--Il est mort, fit l'un des meurtriers. Ma foi c'est là une bonne prise,

et, comme j'ai fait le coup, à moi la plus grosse part.

--Un moment, s'écria l'autre, mettant le pied sur le paquet, et jetant

un coup d'oeil de défi à son complice.

--Allons, tu badines, Ben, n'est-ce pas avec ma poudre, mon plomb et ma

carabine?

--Ça n'y fait rien, Zene Beck; l'on fera le partage en francs

montagnards que nous sommes. Nous avons nos lois, tu sais, et le

capitaine se chargera de les faire observer. Quant à l'avoir tué, est-ce

que je n'aurais pu en faire autant? Pas de plaisanteries, donc!

--Quoi! c'est ainsi que tu le prends. Assez causé. Ce paquet-là

m'appartient et je l'aurai; entends-tu? Comme ton ami, je consens à

ceci:--Un tiers pour toi, deux tiers pour moi, ou le couteau pour tous

deux; ça va-t-il?

Ce disant, Zene avait tiré son énorme bowie et Joice se préparait à

l'attaque.

Les armes se croisèrent et cliquetèrent avec un grincement qui

témoignait de l'ardeur sauvage des deux assassins.

Déjà le fer avait plus d'une fois mordu leur chair, et ils poursuivaient

vivement ce féroce combat, quand un nouveau personnage parut à la pointe

des rochers. Il portait un sombrero mexicain et une ceinture rouge

ceignait sa taille.

--A bas les armes, brigands! cria-t-il.

Ben et Zene s'arrêtèrent par un mouvement simultané.

A ce moment, une douzaine d'hommes envahirent le canon.

Ils apparurent si subitement qu'on eût dit que la terre les avait vomis.

Le chasseur noir · 第 18 / 53 题