LA PORTE DU DIABLE

Nicolas désirait vivement voir le visage de son compagnon; mais

l'obscurité l'empêchait de distinguer ses traits.

Ce ne fut qu'à une heure avancée, quand la lune se leva, qu'il put se

satisfaire à cet égard.

Un examen plus attentif de l'individu le confirma dans son idée

première. C'était le type du franc-trappeur nomade, sur lequel les

moeurs indiennes avaient fortement déteint.

Il était sans doute adonné aux habitudes de cette race, car il avait

sur la vie des principes faciles, et un mépris cordial pour les gens en

dehors de sa profession.

La physionomie qu'il offrit à Nicolas, éclairée par les premiers rayons

de la lune, n'était pas propre à attirer l'amitié ou à assurer la

confiance.

Il avait les yeux enfoncés, et d'une expression sinistre. Son front

était bas, contracté par un froncement perpétuel. Un nez épaté et

aplati, surmontait sa bouche, démesurément fendue, comme celle d'un

animal carnassier. Le menton était court, le cou gros, les épaules

larges.

La vétusté et l'usure avaient rongé ses vêtements d'étoffe grossière.

Pour compléter ce vilain portrait, le trappeur louchait.

Nicolas se dit dans son for intime que sa dernière aventure n'avait

pas ajouté une acquisition importante au nombre de ses amis. Bref, il

n'était pas content de celui qu'il venait de sauver; car si ce dernier

ne payait pas de mine, il ne séduisait pas plus par son langage.

Il avait la parole sèche, cassante. Ses phrases partaient comme les

décharges d'une catapulte ou d'une batterie. De plus il les accentuait

d'un certain grognement rien moins que plaisant.

Dans la rapidité de leur fuite, au milieu des ténèbres, Nicolas s'était

écarté de la route qu'il avait l'intention de prendre.

Il se trouvait alors sur une éminence, entourée par un paysage d'un

caractère sauvage et pittoresque. Jetant les yeux à l'est, il lui sembla

apercevoir les ruines d'une grande cité.

L'apparition était produite par de longs et énormes amas de rochers,

empilés les uns sur les autres, découpés en forme de murailles, de tours

chancelantes et de colonnes brisées.

Cette ville fantastique couvrait les flancs et le sommet d'une montagne,

et s'étendait à perte de vue dans les profondeurs d'une sombre vallée.

Jamais, dans toutes ses excursions, le trappeur n'avait vu un spectacle

plus digne d'attention. Il le contemplait avec émerveillement quand son

compagnon lui dit:

--Une chique, hein, étranger?

Nicolas tourna la tête et rencontra le regard lourd du quémandeur.

--Vous avez faim d'un morceau de tabac, pas de gêne, je puis vous

satisfaire, quoique je n'en use pas fort moi-même, dit-il. Mais vous

vous étiez fourré dans une maudite petite difficulté, n'est-il pas vrai?

--Difficulté! peuh! ce n'est pas pour la première fois, étranger, ni

pour la dernière, j'espère. C'est plein d'accidents comme ça, dans ce

pays-ci. On s'habitue à tout, après un bout de temps, vous savez?

Le franc-trappeur s'arrêta, mordit à pleines dents dans la torquette[11]

que lui présentait Nicolas, puis roulant, avec la langue, la masse

narcotique contre la joue droite, il ajouta:

--Vous avez l'air de regarder ce tas de rochers. Nous l'appelons la

Ville hantée.

[Note 11: Torquette de tabac. Tabac pressé et roulé en forme de corde

pour en diminuer le volume.]

--Nous? qui? demanda Nicolas.

Après un instant d'hésitation, l'inconnu balbutia:

--Eh! nous, francs-trappeurs donc!

--Je ne savais pas, répliqua Nicolas, que certaines gens tendaient des

trappes dans les rochers. Généralement je place les miennes dans les

vallées ou sur le bord des ruisseaux et des lacs.

--Oh! sans doute. Mais quand on est dans le voisinage de pareils amas de

roches, on ne peut s'empêcher de les voir. En tout cas c'est un lieu mal

famé. Nous autres nous le tenons à distance. Des trappeurs et chasseurs

isolés ont disparu dans les environs de la Ville hantée.

Nicolas branla la tête en signe d'incrédulité, tandis que son

interlocuteur poursuivait:

--On y entend des bruits comme le grondement du canon. Les Indiens

disent que l'esprit du tonnerre vit ici. J'y ai moi-même senti des

commotions souterraines. Un peu plus loin s'étend une vallée, la

vallée du Trappeur perdu. Nous l'appelons la vallée du Trappeur, par

abréviation.

--Qui a donné les noms à ces localités? interrogea Nicolas, fixant sur

son compagnon un regard pénétrant.

--Toute place doit avoir un nom, vous savez, répliqua l'autre d'un

ton embarrassé. Une circonstance fait nommer cette place-ci, une autre

celle-là. J'ai appris à les connaître, parce que plus d'une fois j'ai

campé à la rivière aux Loutres, qui n'est pas à plus de quatre ou cinq

milles d'ici. Mais vous-même, étranger, est-ce que vous n'avez pas aussi

un nom?

Et à son tour, il toisa Nicolas.

--Vous avez raison, monsieur, répondit celui-ci. Des noms, j'en ai eu

en masse, et je n'ai pas honte de les dire, ô Dieu, non! D'après leurs

notions païennes, les Indiens m'appellent Ténébreux, supposant que je

suis artificieux, ce qui est une erreur de leur jugement. Le fait est

que je ne suis ni sombre, ni profond, mais transparent comme l'onde du

ruisseau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais pour avoir double

face, double conscience, nenni. Je ne porte pas deux visages, je n'en ai

jamais porté, ô Dieu, non!

Nicolas reprit longue haleine et soupira lentement de l'air d'un homme

qui sent qu'on lui a fait une injustice.

--Ténébreux! s'écria l'autre avec un sourire moqueur. Vous n'en avez

pas la mine. Mais quel est votre nom blanc? Je me soucie peu de titres

rouges.

--Il y a bien un nom duquel on avait l'habitude de m'appeler, mais

depuis qu'il est tombé au bout de la langue de ceux qui grouillent dans

les établissements[12], et qu'il a fait causer une quantité d'oisifs

qui ne savent rien du tout, je n'ai plus de goût à le mentionner aux

étrangers. La vérité est que ces fainéants m'ont flanqué dans les

papiers publics et que je n'aime pas du tout ça. Je vous leur soulèverai

une maudite petite difficulté, si jamais je vais jusqu'à leurs villes.

Mille castors, je ne m'attendais pas à cette méchanceté. Je supposais

qu'on me laisserait vivre et mourir en paix sur les prairies, avec mon

fusil et mes attrapes à mon côté, mes chiens et chevaux autour de

moi. Mais nous ne sommes sûrs de rien dans ce monde--rien que des

difficultés. Celles-là on peut y compter avec certitude. On m'a touché à

un endroit sensible en me faisant imprimer et en doutant des traditions

de ma famille, ô Dieu, oui[13]!

[Note 12: Les trappeurs appellent établissements les lieux habités

par les civilisés, c'est-à-dire nos villes, villages, etc.]

[Note 13: Voir _les Pieds-Noirs_.--Michel Lévy frères, éditeur.]

--Diable, interrompit l'autre, si vous y allez comme ça, autant vaut

nous en tenir là, vous n'arriverez jamais à ma question. Quant aux

impressions et bêtises de cette espèce, je m'en moque comme d'un vieux

mocassin; d'ailleurs je ne suis pas si sot que de savoir lire.

--Moi, je suis modeste de ma nature, quoique j'aie bien mes petites

particularités, reprit Nicolas. Tout ce que je désire, c'est qu'on me

laisse tranquille.

Puis il coucha sa carabine à terre et ajouta emphatiquement:

--Oui, Nick Whiffles désire qu'on le laisse tranquille, dire ses

histoires, faire ses plaisanteries, vivre de sa vie propre à sa propre

manière, ô Dieu, oui!

Le franc-trappeur recula un peu, mâcha violemment sa chique, examina

Nick des pieds à la tête, et dit d'une voix qu'épaississait le jus de

tabac:

--Vous, Nick Whiffles! ah! oui; ça m'en a l'air!

--Qu'est-ce que vous entendez par là? demanda sèchement Nick.

--J'entends que je ne suis pas tout à fait un dindon, répliqua le

trappeur avec une grimace.

--Je ne vous comprends pas précisément. Soyez un peu plus clair si ce

n'est pas trop de peine, continua tranquillement Nick.

--Eh! ne me jetez pas de poussière aux yeux si vous ne voulez pas que je

louche! fut-il riposté avec un sang-froid provocateur.

--Je n'aime pas qu'un homme commence ma connaissance par douter de ma

parole, répliqua aigrement Nick. Si vous ne pouvez croire celui qui vous

dit son nom, vous devez être un homme sans foi, et m'est avis que nous

ne pouvons plus suivre le même chemin. Je ne suis pas querelleur, mais

je veux que l'on me croie quand je dis la simple vérité. Je ne suis

pas fier de mon nom, ô Dieu, non! et pour les raisons que j'ai données,

j'aimerais bien à le perdre[14]. Mais si vous suspectez ma véracité, je

crains qu'une diablesse de difficulté ne s'élève entre nous.

[Note 14: On sait que les Anglais désignent volontiers le diable sous

le nom de _Nick, Old Nick_, etc.]

--Ah! ah! vous menacez! Vous voudriez me pincer, n'est-ce pas? Très-bon,

M. Ténébreux, je vas vous donner une leçon de savoir-vivre. Huh!

Le trappeur couronna sa remarque d'un grognement qui eût honoré un ours

gris.

--Avant d'aller plus loin, j'aimerais à avoir une sorte de manche pour

vous empoigner, dit Nick.

--Qu'est-ce que ça?

--Votre nom, si vous aimez mieux.

--Prenez Jack Wiley et empoignez-moi par là; mais doucement, mon

compère, car il y a du verre en moi, et je casse quand on me manie trop

rudement.

--Verre et bronze aussi, s'écria Nick.

--A votre aise. Quant aux sobriquets indiens, ils ne m'ont pas plus fait

défaut qu'aux autres trappeurs dans le pays. Il y en a qui m'appellent

le Veau-médecin.

--J'aimerais assez à l'entendre geindre, monsieur.

--Une tribu m'appelle Deux-cents-chevaux, parce qu'en une seule nuit,

je lui ai volé autant de ces animaux. Laissons-là; je ne me sens pas

disposé à me quereller avec un homme qui m'a rendu de bons services,

quand même il essaierait de me blaguer un peu.

--Soit; mais si les choses ne s'étaient pas passées comme ça entre nous,

je vous ferais croire que la lune est composée de bosses de bison et

qu'on en peut rôtir une tranche au bout d'un bâton. Mais allons, Jack

Wiley, suivons cette crête.

--Cette crête! non. Elle nous conduirait trop près de la Ville des

sorciers, repartit Wiley.

--Voilà bien une notion indienne, mais les blancs ne devraient pas avoir

des idées aussi puériles. J'ai entendu parler de cette prétendue ville.

Son surnaturel est aussi naturel que moi, je le jurerais, oui bien,

votre serviteur!

--Je ne prétends pas être plus sage que mes voisins et ne parlerai que

pour mon compte. Aussi je vous le dis: je me tiendrai à l'écart de

la Vallée du Trappeur. On assure que ceux qui y sont entrés n'en sont

jamais sortis et que jamais, non plus, on n'en a entendu parler. Les

Indiens pensent que la localité est hantée par un mauvais esprit et que

tous les gens qui y mettent le pied ne peuvent plus l'en retirer. Ils

sont obligés d'y rôder jusqu'à la fin de leurs jours... Vous n'avez pas

besoin de secouer la tête, je vous dis qu'on les y a vus, M. Ténébreux.

--Bon, je ne vous disputerai pas sur ce, point, quoique je n'aie jamais

songé à trouver quelque chose de pire que moi, partout où je vais. Je

n'ai, du reste, jamais pu voir d'esprits moi-même; mais j'ai eu une

nièce qui pouvait les voir par légions, au bénéfice de ses amoureux,

vous comprenez? sans doute vous avez entendu parler de ma famille. Il y

a eu mon grand-père, le voyageur, et mon oncle, l'historien, qui étaient

des gaillards extraordinaires dans leurs branches d'affaires. Je sais

bien qu'il y a des gens qui ont glosé et ri sous cape quand j'ai parlé

des exploits de mon grand-père le voyageur, et de mon oncle l'historien,

mais ça ne fait rien de rien, oui bien, je le jure, votre serviteur!

En jasant ainsi, les voyageurs finirent par atteindre une hauteur d'où

leur vue dominait complètement la Ville hantée, dont les murailles

granitiques avaient une apparence sépulcrale à la clarté terne et

blafarde de la lune.

--Voyez-vous là, en bas? dit Jack en étendant la main.

--Où?

--Où ces rochers sont amoncelés. Eh bien, c'est l'entrée de la Vallée

du Trappeur perdu. On l'appelle la Porte du Diable. Ayant, comme je vous

l'ai dit, chassé à la rivière aux Loutres, aux sources du Castor et

au Rocher noir, j'ai recueilli ces histoires de l'un, de l'autre, en

faisant mes affaires.

--Vous prenez plus intérêt à ces niaiseries que moi. Qu'on me donne un

bon territoire pour trapper ou chasser et je ferai un pied-de-nez aux

superstitions des Indiens et des blancs ignorants.

Nick s'interrompit soudain et ajouta d'un ton différent;

--Regardez parmi les rochers, Jack, n'est-ce pas un de vos fantômes?

--Où ça? où ça? demanda Wiley.

--Ne le voyez-vous pas qui remue, là, à gauche?

--Oui, c'est vrai, répliqua précipitamment le trappeur. Il vaudrait

mieux ne pas approcher, de peur...

--Vous irez où il vous plaira, M. Deux-cents-chevaux, mais mes yeux

m'ont été donnés pour mon service et je les utiliserai, interrompit

Nicolas.

Ce qui avait sollicité l'attention de Nick, c'étaient plusieurs

personnes glissant, en un seul rang, le long des rochers.

Elles n'étaient pas tellement éloignées qu'il ne pût les voir

distinctement.

A leurs vêtements et à leur démarche, on pouvait les prendre pour des

blancs, mais il eût peut-être été imprudent de l'affirmer.

Nicolas les compta.

Ils étaient cinq, et le plus avancé avait la taille ceinte d'une écharpe

rouge. Leurs armes reluisaient au clair de lune.

Aussitôt, Whiffles se rappela la scène du petit bassin, alors qu'il

cherchait à découvrir qui lui avait volé ses pièges. Tout son esprit se

tint en éveil.

Il épia avec un intérêt indescriptible la marche des cinq personnages,

tandis que Wiley demeurait silencieux à son côté; mais en suivant

anxieusement la direction de ses regards.

Les cinq individus descendirent au fond de la vallée et disparurent près

de la Porte du Diable.

--Que pensez-vous de ça? fit brusquement Wiley.

--Il n'est pas rare de voir des trappeurs dans cette partie du pays,

répliqua soucieusement Nicolas.

--Oui, mais pas comme ceux-là--pas comme ceux-là! murmura Wiley.

Et il poursuivait d'un ton grave:

--Je vas vous donner un avis, étranger: Evitez la Vallée du Trappeur,

la ville des Rochers et la contrée environnante; évitez-les comme vous

éviteriez un parti des Pieds-Noirs, ou la peste.

--Merci, Jack Wiley, merci! Je n'ai peur ni des hommes, ni des fantômes.

Pendant bien des années, j'ai parcouru bois, montagnes et prairies, et

il n'y a pas un endroit que je redoute plus qu'un autre. Tout coin de

terre ou d'eau, entre la baie d'Hudson et la rivière Colombia m'est

égal. Je connais le repaire du loup, de l'ours, de la panthère et des

animaux destructeurs de cette région, tout aussi bien que les villages,

pistes, campements et territoires de chasse de ces damnés serpents

rouges. Et moi, Nick Wiffles, je vais ça et là, où bon me semble, en

homme qui sait son chemin, et l'étendue des forces que le créateur de de

toutes choses lui a données, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Le brave chasseur prononça ces paroles avec la bonhomie, moitié

sérieuse, moitié joviale, qui lui était habituelle, et, jetant sa

carabine sur son épaule, il reprit fermement sa marche en homme qui a

foi en son jugement, en sa prévoyance.

Le chasseur noir · 第 8 / 53 题