Il faisait tout à fait nuit quand le chasseur arriva au lieu où il
avait dressé ses pièges la nuit précédente. C'était un de ces sites
pittoresques que l'on trouve seulement dans les chaînes des montagnes
Rocheuses. Des barrières presque infranchissables, de gigantesques
remparts de terre et de pierres en défendaient l'approche. Mais, si
bien gardée qu'il fût par la nature, ce pertuis était accessible à un
trappeur[1], car ses yeux exercés savent découvrir la passe la plus
étroite, et sa main sait ouvrir les portes secrètes des montagnes:
ses pieds sont familiers avec les sentiers désolés, et les mousses des
arbres, aussi bien que les étoiles du firmament, servent à diriger ses
pas.
[Note 1: Les Canadiens-français désignent ainsi les gens qui font la
traite des pelleteries dans l'Amérique septentrionale.]
Le chasseur avait gagné la gorge solitaire dont nous venons de parler
par un cul-de-sac que longtemps il avait cru connu de lui seul. Mais
ayant, depuis peu, perdu plusieurs pièges tendus, au fond de cette
gorge, près d'une rivière qui l'arrosait et s'échappait, en se frayant
un passage à travers les masses de granit, il avait commencé à ne plus
se considérer comme l'unique violateur de cette profonde retraite.
Arrivé à sa destination il eut un mouvement de surprise et de colère,
facile à concevoir, en remarquant que ses pièges avaient encore disparu.
Une fois assuré du fait, il se mit à fureter ça et là, autant que les
ténèbres pouvaient le lui permettre, pour découvrir quelques traces
des auteurs de la soustraction; mais il lui fut impossible d'obtenir la
moindre preuve que le lieu eût été visité par un blanc ou un Peau-rouge.
Après avoir réfléchi un instant, le trappeur se coucha dans de hautes
herbes et des plantes aquatiques sur le bord de la rivière, qui, à ce
point, semblait sourdre du coeur même des montagnes, sous une voûte
énorme de rochers.
Notre homme s'amusa à écouter le murmure des eaux, en se demandant
comment elles avaient pu s'ouvrir une voie à travers ces blocs si
compactes et si puissants. Les voiles de la nuit s'épaissirent.
L'ombre parut rouler et se condenser dans le bassin jusqu'à ce qu'elle
ressemblât à ces ténèbres égyptiennes que l'on pouvait palper.
Tout à coup, une lueur brilla sur la ravine. Étonné de ce phénomène, le
trappeur en chercha la cause. Ne voyant plus rien, il allait l'attribuer
à un éclair, lorsqu'au sommet d'une saillie rocheuse, vis-à-vis de
lui, il aperçut deux personnages qui tenaient des torches à la main et
s'efforçaient de reconnaître la rivière à leurs pieds.
Vêtus à peu près comme des bandits mexicains, ils portaient la casaque
de chasse, en peau de daim, des trappeurs du Nord-ouest, avec des
_mitasses_[2] unies et des mocassins.
[Note 2: Sorte de jambières de peau en usage chez les aborigènes de
l'Amérique.]
Le plus robuste avait la taille serrée par une ceinture rouge à bouts
effilés et flottants. A cette ceinture était passée une paire de
pistolets de cavalerie, une dague dans un élégant fourreau, un couteau
de chasse à manche d'argent, et un sifflet d'ivoire de grande dimension.
A la main, il tenait un fusil à deux coups. Trapu, stature moyenne, il
avait les attaches des membres solidement nouées. Un feutre à large bord
lui couvrait la tête. A la lueur des torches, ses traits parurent au
trappeur fortement accentués, durs.
Son compagnon avait une organisation grêle, mais il était accoutré de la
même manière, si ce n'est que son ceinturon était en cuir noir.
Ils restèrent là quelques moments, et disparurent aussi mystérieusement
qu'ils étaient venus. Cette circonstance fit réfléchir le trappeur.
Il lui sembla que quelque chose, en dehors des événements ordinaires,
allait arriver.
Les visages qu'il avait vus le troublaient. Battant sur son front
un roulement avec ses doigts, il forma un nombre incalculable de
conjectures, et se convainquit que la dernière s'éloignait encore
plus de la vérité que les précédentes--preuve évidente que celles qui
suivraient seraient encore moins satisfaisantes.
Tandis qu'il roulait ces pensées, les torches se remontrèrent dans une
autre direction.
Elles descendaient lentement le long d'une pente escarpée et difficile
du même côté de la rivière, mais qui s'enfonçait plus avant dans la
montagne. La marche était certainement malaisée et dangereuse. Durant
une dizaine de minutes, notre homme épia les lumières, qui tantôt
apparaissaient brillantes, tantôt se cachaient entièrement, suivant les
accidents du terrain, et se rapprochaient peu à peu.
Enfin, le trappeur distingua de nouveau ceux qui les tenaient. Ils
étaient accompagnés de quatre autres individus, portant un fardeau ayant
forme d'un corps humain enveloppé dans un manteau. Instinctivement, il
se retira plus avant sous l'arche de granit qui reliait les deux rives
du cours d'eau. Les visiteurs nocturnes arrivèrent au fond de la ravine,
et le personnage à la ceinture rouge se dirigea vers le bord de la
rivière. Là, il fit un geste; alors les quatre hommes s'avancèrent près
de lui, placèrent leur fardeau sur le sol et se retirèrent.
Le trappeur se sentait pris d'un intérêt indéfinissable pour l'objet
immobile qu'ils venaient de déposer.
Qu'était-ce? Un être humain? Était-il mort ou vivant?....
La réponse à cette dernière question ne se fit pas attendre, car,
au moment où il se l'adressait, une jeune femme rejetant les pans du
manteau qui l'enveloppait, en sortit comme d'un linceul. A la lueur des
torches illuminant le bassin, le chasseur put la voir parfaitement.
Elle avait le visage pâle comme la neige, mais attrayant au delà de
toute expression. Jamais notre aventurier n'avait contemplé une beauté
d'un ordre aussi élevé.
Un instant, il s'imagina qu'une créature angélique était soudainement
descendue du ciel pour le fasciner par des charmes surnaturels. Une
longue chevelure noire et luisante flottait éparse sur le col marmoréen
et les épaules de cette femme. Merveilleuse était la symétrie de ses
formes.
Elle jeta un regard effaré autour d'elle, puis tomba aux pieds de
l'homme à la ceinture rouge, en étendant, d'une façon suppliante, des
bras aussi blancs que l'albâtre, et en s'écriant:--Sauvez-moi! pour
l'amour de Dieu, sauvez-moi!
Ces paroles frappèrent le trappeur comme un coup de poignard. Il eut
tout de suite l'idée de s'élancer et de mourir pour défendre la jeune
femme.
Mais ils étaient six et il était seul; mieux valait attendre.
Peut-être la providence lui fournirait-elle l'avantage de faire quelque
chose pour l'infortunée. Il avait entendu dire que l'heure du ciel sonne
souvent à l'heure du désespoir de l'homme.
Le trappeur ne faisait pas parade de religion, comme certaines gens
prétentieux de la chrétienté élégante; mais il avait les vrais instincts
de l'enfant de la nature, qui adore spontanément, en esprit et en
vérité, tout ce qui est inconnu au monde. Les hommes honnêtes n'oublient
jamais Dieu dans la solitude, car il a placé autour d'eux tant de
souvenirs de sa présence qu'il est impossible de les méconnaître.
Les sympathies du trappeur étaient donc vivement éveillées. La
solliciteuse enleva une chaîne de son cou, tira les bagues de ses doigts
elles jeta aux pieds de celui qu'elle implorait. Il les ramassa en
silence et les mit dans sa poche de côté.
Elle continua ses instances, voulut lui prendre la main, mais il la
repoussa.
Apparemment fatigué de cette scène, celui-ci adressa un coup d'oeil
significatif aux quatre individus qui se tenaient discrètement en
arrière. Ils accoururent, et leurs mains rugueuses s'abattirent sur
les épaules délicates de la pauvre femme. Aux yeux du trappeur, cet
attouchement était un sacrilège; peu s'en fallut qu'il n'envoyât une
balle aux auteurs de l'outrage.
Néanmoins, une prudence bien entendue le retint. La victime cessa de
résister, et, abandonnant tout espoir terrestre, elle parut adresser ses
prières au ciel.
On lui lia les bras derrière le dos, en serrant tellement les cordes que
des gouttes de sang maculèrent ses poignets. Puis, on l'enroula dans le
manteau, avec une grosse pierre, et le tout fut ficelé comme un paquet.
L'objet de ces meurtrières persécutions avait déjà perdu connaissance.
Ce n'était plus qu'un corps inerte et passif.
Les quatre hommes le soulevèrent, tandis que les chefs projetaient sur
la rivière la lueur de leurs torches. Pendant ce temps, le trappeur se
dépouillait à la hâte de son capot de chasse, et mettait bas ses armes,
ne gardant que son couteau.
Le coeur lui battait fort. Il sentait le sang bouillir dans ses veines;
une sueur abondante lui baignait le visage.
C'est qu'il était résolu à tout risquer pour le salut de cette femme! Ce
qu'elle était, il ne le savait pas plus que les événements qui avaient
déterminé cette tragédie; mais, dans son âme, il croyait qu'elle était
innocente de tout crime et ne méritait pas le sort auquel on l'avait
trop manifestement condamnée.
Son sexe, son infortune, sa prestigieuse beauté, tout faisait appel au
coeur du trappeur et le pénétrait d'un sentiment qu'il n'avait jamais
éprouvé auparavant.
Les exécuteurs de ce drame se placèrent tout à fait sur le bord de
la rivière, balancèrent deux ou trois fois le corps et le lancèrent à
l'eau; il tomba avec un bruit sourd, s'enfonça et disparut; quelques
bouillonnements marquèrent seuls l'endroit où il avait été immergé.
L'homme à la ceinture rouge examina, durant une minute, la surface
troublée; puis, agitant sa torche, il s'éloigna, suivi de ses complices,
et remonta précipitamment les rochers.
Tout cela avait eu lieu en silence. Pas un mot n'avait été articulé par
le sombre commandant ou par ses hommes.
Ainsi qu'un songe affreux, le spectacle passa sous les yeux du trappeur.
Mais, repoussant l'impression glaciale qui l'envahissait, il se coula
promptement dans la rivière avec son couteau entre les dents. Ensuite il
plongea et nagea vers l'endroit où le corps avait été jeté.
Il l'eut bien vite atteint. Coupant alors le lien qui retenait la pierre
à ce corps, il le saisit de la main gauche et s'approcha du bord avec la
droite, mais en se tenant encore au-dessous de la surface de l'eau.
Quoiqu'il fût bon nageur, il ne tarda pas à ressentir une effroyable
compression à la poitrine. Les ondes sifflaient et bourdonnaient dans
ses oreilles. Il avait impérieusement besoin d'air.
Alors il sortit la tête de la rivière et respira longuement. La grève
était proche; il y traîna son précieux fardeau.
Déjà il se félicitait du succès, lorsque la clarté d'une torche et
un bruit de pas sur les rochers, l'engagèrent à la circonspection.
Aussitôt, il s'étendit dans le gazon à côté de l'objet de sa
sollicitude.
C'était l'assassin qui revenait pour voir si son crime était bien
perpétré: il promena un long regard sur les eaux de la rivière et partit
enfin, à la grande satisfaction du trappeur.
Dès qu'il fut éloigné, celui-ci enleva le manteau qui recouvrait la
jeune femme et la transporta à une place plus sèche et plus abritée.
Là, il lui frictionna les tempes, lui frappa dans la paume des mains et
employa divers autres moyens pour la ramener au sentiment.
Un léger tremblement des nerfs, puis un soupir lui annoncèrent que ses
efforts n'étaient pas infructueux. A la fin, elle ouvrit les yeux;
ses lèvres décolorées s'animèrent; un rayon d'intelligence éclaira son
visage.
Évidemment, elle ignorait ce qui s'était passé depuis le moment où elle
avait perdu ses sens. Pensant être encore au pouvoir de ses ennemis,
elle tendit les mains comme pour demander grâce. Ce mouvement affecta
profondément le trappeur.
--Vous êtes en sûreté, cher petit ange du bon Dieu! s'écria-t-il
vivement. Les coquins sont partis, et vous voilà avec un homme prêt à
se faire hacher pour vous. Plus besoin de crier merci, pauvrette, plus
besoin d'avoir peur, ô Dieu, non; vous êtes avec un ami, oui bien, je le
jure, votre serviteur!
La jeune femme jeta au chasseur un coup d'oeil vague et incrédule.
Son esprit était encore en désordre. Elle ne pouvait bien saisir sa
situation, car l'idée d'un danger mortel l'absorbait complètement.
--Regardez-moi sans crainte, ma fille, poursuivit le trappeur. C'est un
ami qui est près de vous, et un ami qui ne vous délaissera pas à l'heure
d'une maudite petite difficulté! Voyez! les brigands ne sont pas ici.
Vous avez échappé à leur cruauté, et vous voici libre. Dieu soit loué,
lui qui n'a pas voulu permettre un aussi noir forfait. J'ai toujours cru
à la providence, moi! et j'y crois plus que jamais ce soir, oui bien, je
le jure, votre serviteur!
La douce intonation de ces chaleureuses paroles eut un effet magique sur
la jeune femme.
Elle commença à comprendre.
Le trappeur alors la souleva délicatement; elle appuya la tête sur
l'épaule du brave homme et pleura comme un enfant.