SOMMAIRE. --La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et
de la Prostitution sacrée. --Babylone. --Vénus Mylitta. --Loi
honteuse des Babyloniens. --Mystères du culte de Mylitta. --Culte
de Vénus Uranie dans l'île de Cypre. --Le prophète Baruch et
Hérodote. --Prostitution sacrée des femmes de Babylone.
--Offrandes pour se rendre Vénus favorable. --Le _Champ sacré_ de
la Prostitution. --Corruption épouvantable des Babyloniens. --Leur
science dans l'art du plaisir et des voluptés. --Impudeur des
dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
Prostitution sacrée en Arménie. --Temple de Vénus Anaïtis.
--Sérails des deux sexes. --Hôtes de Vénus. --L'enclos sacré.
--Prêtresses d'Anaïtis. --La Prostitution sacrée en Syrie.
--Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. --L'Astarté des
Phéniciens. --Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient
lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. --La déesse des
Sidoniens. --La Prostitution sacrée dans l'île de Cypre. --Les
filles d'Amathonte. --Cypris, maîtresse du roi Cinyras, fondateur
du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vénus
hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double déesse_. --Mystères
secrets du culte d'Astarté. --Le _Hochequeue_. --Philtres amoureux
des magiciens. --La Prostitution sacrée dans les colonies
phéniciennes. --Les _Tentes des Filles_, à Sicca-Veneria.
--Principaux caractères du culte de Vénus, précisés par saint
Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Fêtes en
l'honneur d'Adonis, à Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
statue phallophore. --Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à
Comanes, à Suse et à Ecbatane. --La Prostitution sacrée chez les
Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Débauche
éhontée des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, père de
Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la
Prostitution. --Prostituées musiciennes et danseuses suivant
l'armée des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en présence de
leurs femmes et de leurs filles légitimes. --Les trois cent
vingt-neuf concubines de Darius.
C'est dans la Chaldée, dans l'antique berceau des sociétés humaines,
qu'il faut chercher les premières traces de la Prostitution. Une
partie de la Chaldée, celle qui touchait au nord la Mésopotamie et qui
renfermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham, avait pour habitants une
race belliqueuse et sauvage, vivant au milieu des montagnes et ne
connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur
inventa l'hospitalité et la Prostitution qui en était, en quelque
sorte, l'expression naïve et brutale. Dans l'autre partie de la
Chaldée, qui confinait avec l'Arabie déserte et qui s'étendait en
plaines fertiles, en gras pâturages, un peuple pasteur, d'un naturel
doux et pacifique, menait une vie errante au milieu de ses
innombrables troupeaux. Il observait les astres, il créait les
sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution
sacrée. Quand Nembrod, ce roi, ce conquérant que la Bible appelle un
_fort chasseur devant Dieu_, réunit sous ses lois les deux provinces
et les deux peuples de la Chaldée, quand il fonda Babylone au
bord de l'Euphrate, l'an du monde 1402, selon les livres de Moïse, il
laissa se mêler ensemble les croyances, les idées et les moeurs des
différentes races de ses sujets, et il n'en dirigea pas même la
fusion, qui se fit lentement sous l'influence de l'habitude. Ainsi la
Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière ne signifièrent
bientôt plus qu'une seule et même chose dans la pensée des
Babyloniens, et devinrent simultanément une des formes les plus
caractéristiques du culte de Vénus ou Mylitta.
Écoutons Hérodote, le vénérable père de l'histoire, le plus ancien
collecteur des traditions du monde: «Les Babyloniens ont une loi
très-honteuse: toute femme née dans le pays est obligée, une fois dans
sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s'y livrer à un
étranger. Plusieurs d'entre elles, dédaignant de se voir confondues
avec les autres à cause de l'orgueil que leur inspirent leurs
richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là
elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de
domestiques qui les ont accompagnées; mais la plupart des autres
s'asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus avec
une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les
autres se retirent. On voit, en tous sens, des allées séparées par des
cordages tendus; les étrangers se promènent dans ces allées et
choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme
a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque
étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux et n'ait eu
commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l'étranger, en lui
jetant de l'argent, lui dise: «J'invoque la déesse Mylitta.» Or, les
Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit
la somme, il n'éprouvera point de refus: la loi le défend, car cet
argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent,
et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle
s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, en s'abandonnant à
un étranger, elle retourne chez elle; après cela, quelque somme qu'on
lui donne, il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en
partage une taille élégante et de la beauté ne feront pas un long
séjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce
qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi. Il y en a même qui y
demeurent trois ou quatre ans.» (Liv. I, paragr. 199).
Cette Prostitution sacrée, qui se répandit avec le culte de Mylitta ou
Vénus Uranie dans l'île de Cypre et en Phénicie, est un de ces faits
acquis à l'histoire, si monstrueux, si bizarre, si invraisemblable
qu'il paraisse. Le prophète Baruch, qu'Hérodote n'avait pas consulté
et qui se lamentait avec Jérémie deux siècles avant l'historien grec,
raconte aussi les mêmes turpitudes dans la lettre de Jérémie aux Juifs
que le roi Nabuchodonosor avait amenés en captivité à Babylone:
«Des femmes, enveloppées de cordes, sont assises au bord des chemins
et brûlent des parfums (_succendentes ossa olivarum_). Quand une
d'elles, attirée par quelque passant, a dormi avec lui, elle reproche
à sa voisine de n'avoir pas été jugée digne, comme elle, d'être
possédée par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de
cordes.» (Baruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces noeuds qui
entouraient le corps de la femme vouée à Vénus, représentaient la
pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour
impétueux devait bientôt briser. Il fallait donc que celui qui voulait
cohabiter avec une de ces femmes consacrées saisît l'extrémité de la
corde qui l'entourait et entraînât ainsi sa conquête sous des cèdres
et des lentisques qui prêtaient leur ombre à l'achèvement du mystère.
Le sacrifice à Vénus était mieux reçu par la déesse, lorsque le
sacrificateur, dans ses transports amoureux, rompait impétueusement
tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont
commenté le fameux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espèce
d'offrande que les consacrées brûlaient devant elles pour se rendre
Vénus favorable. Selon les uns, c'était un gâteau d'orge et de
froment; selon les autres, c'était un philtre qui allumait les désirs
et préparait à la volupté; enfin, d'après une explication plus
naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumées de l'arbre à
encens.
Hérodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440 avant Jésus-Christ,
la Prostitution sacrée des femmes de Babylone; comme étranger, sans
doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle
Babylonienne. Trois siècles et demi après lui, un autre voyageur,
Strabon, fut aussi témoin de ces désordres, et il raconte que toutes
les femmes de Babylone obéissaient à l'oracle en livrant leur corps à
un étranger qu'elles considéraient comme un hôte: _Mos est... cum
hospite corpus miscere_, dit la traduction latine de sa Géographie
écrite en grec. Cette Prostitution n'avait lieu que dans un seul
temple où elle s'était installée dès les premiers temps de la
fondation de Babylone. Le temple de Mylitta eût été trop petit pour
contenir tous les adorateurs de la déesse; mais il y avait à l'entour
de ce temple une vaste enceinte qui en faisait partie et qui
renfermait des édicules, des bocages, des bassins et des jardins.
C'était là le champ de la Prostitution. Les femmes qui s'y
abandonnaient se trouvaient sur un terrain sacré où l'oeil d'un père
ou d'un mari ne venait pas les troubler. Hérodote et Strabon ne
parlent pas de la part que se réservait le prêtre dans les offrandes
des pieuses adoratrices de Mylitta; mais Baruch nous représente les
prêtres de Babylone comme des gens qui ne se refusaient rien.
On comprend que le spectacle permanent de la Prostitution sacrée ait
gâté les moeurs de Babylone. En effet, cette immense cité, peuplée
de plusieurs millions d'hommes répartis sur un espace de quinze
lieues, était devenue bientôt un épouvantable lieu de débauche. Elle
fut détruite en partie par les Perses, qui s'en emparèrent dans
l'année 331 avant Jésus-Christ; mais la ruine de quelques grands
édifices, le saccagement des palais et des tombeaux, le renversement
des murailles ne purifièrent pas l'air empesté de la Prostitution, qui
s'y perpétua comme dans sa véritable patrie, tant qu'il y eut un toit
pour l'abriter. Alexandre-le-Grand avait été lui-même effrayé du
libertinage babylonien lorsqu'il y était venu prendre part et en
mourir. «Il n'était rien de plus corrompu que ce peuple, rapporte
Quinte-Curce, un des historiens du conquérant de Babylone; rien de
plus savant dans l'art des plaisirs et des voluptés. Les pères et les
mères souffraient que leurs filles se prostituassent à leurs hôtes
pour de l'argent, et les maris n'étaient pas moins indulgents à
l'égard de leurs femmes. Les Babyloniens se plongeaient surtout dans
l'ivrognerie et dans les désordres qui la suivent. Les femmes
paraissaient d'abord dans leurs banquets avec modestie; mais ensuite
elles quittaient leurs robes; puis le reste de leurs habits l'un après
l'autre, dépouillant peu à peu la pudeur jusqu'à ce qu'elles fussent
toutes nues. Et ce n'étaient pas des femmes publiques qui
s'abandonnaient ainsi; c'étaient les dames les plus qualifiées, aussi
bien que leurs filles.»
L'exemple de Babylone avait porté fruit; et le culte de Mylitta
s'était propagé, avec la Prostitution qui l'accompagnait, dans l'Asie
et dans l'Afrique, jusqu'au fond de l'Égypte comme jusqu'en
Perse; mais dans chacun de ces pays la déesse prenait un nom nouveau,
et son culte affectait des formes nouvelles sous lesquelles
reparaissait toujours la Prostitution sacrée.
En Arménie, on adorait Vénus sous le nom d'Anaïtis; on lui avait élevé
un temple à l'instar de celui que Mylitta avait à Babylone. Autour de
ce temple s'étendait un vaste domaine dans lequel vivait enfermée une
population consacrée aux rites de la déesse. Les étrangers seuls
avaient le droit de passer le seuil de cette espèce de sérail des deux
sexes et d'y demander une galante hospitalité qu'on ne leur refusait
jamais. Quiconque était admis dans la cité amoureuse devait, suivant
l'antique usage, acheter par un présent les faveurs qu'on lui
accordait; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tôt ou
tard en désuétude à une époque de décadence, la femme que l'hôte de
Vénus avait honorée de ses caresses le forçait souvent d'accepter un
don plus considérable que celui qu'elle en recevait. Les desservants
et desservantes de l'enclos sacré étaient les fils et les filles des
meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la déesse
pour un temps plus ou moins long, d'après le voeu de leurs parents.
Quand les filles sortaient du temple d'Anaïtis, en laissant à ses
autels tout ce qu'elles avaient pu gagner à la sueur de leur corps,
elles n'avaient point à rougir du métier qu'elles avaient fait, et
alors elles ne manquaient pas de maris qui s'en allaient au
temple prendre des renseignements sur les antécédents religieux des
jeunes prêtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre
d'étrangers étaient les plus recherchées en mariage. Il faut dire
aussi que dans le culte d'Anaïtis on assortissait autant que possible
l'âge, la figure et la condition des amants, de manière à contenter la
déesse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conservé cette
particularité consolante, que nous ne rencontrerons pas chez les
autres Vénus.
Ces différentes Vénus s'étaient éparpillées dans toute la Syrie, et
elles avaient partout établi leur Prostitution avec certaines
variantes de cérémonial. Vénus, sous ses noms divers, personnifiait,
déifiait l'organe de la femme, la conception féminine, la nature
femelle. Il était donc tout simple de déifier, de personnifier aussi
l'organe de l'homme, la génération masculine, la nature mâle. Les
hommes avaient fait le culte de Vénus; les femmes firent celui
d'Adonis, qui devint, en se matérialisant, celui de Priape. On voit,
dans l'antiquité, les deux cultes régner, l'un auprès de l'autre en
bonne intelligence. C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer
la propagation des deux cultes, qui souvent n'en formaient qu'un seul,
en se mêlant l'un à l'autre. La Vénus des Phéniciens se nommait
Astarté. Elle avait des temples à Tyr, à Sidon et dans les principales
villes de Phénicie; mais les plus célèbres étaient ceux d'Héliopolis
de Syrie et d'Aphaque près du mont Liban. Astarté avait les deux
sexes dans ses statues, pour représenter à la fois Vénus et Adonis. Le
mélange des deux sexes se traduisait encore mieux par le
travestissement des hommes en femmes et des femmes en hommes, dans les
fêtes nocturnes de la déesse. Les débauches les plus infâmes avaient
lieu à la faveur de ces déguisements, et le prêtre en réglait lui-même
la cérémonie, au son des instruments de musique, des sistres et des
tambours. Cette monstrueuse promiscuité, qui avait lieu sous les
auspices de la _bonne déesse_, amenait une multitude d'enfants qui ne
connaissaient jamais leurs pères et qui venaient à leur tour, dès leur
plus tendre jeunesse, retrouver leurs mères dans les mystères
d'Astarté. Il y avait pourtant une espèce de mariage, en dehors de la
Prostitution sacrée, à laquelle se livraient les hommes ainsi que les
femmes; puisque les Phéniciens, suivant le témoignage d'Eusèbe,
prostituaient leurs filles vierges aux étrangers, pour la plus grande
gloire de l'hospitalité. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leur
antiquité, se continuèrent jusqu'au quatrième siècle de l'ère
vulgaire, et il fallut que Constantin-le-Grand y mît ordre, en les
interdisant par une loi, en détruisant les temples d'Astarté et en
remplaçant celui qui déshonorait Héliopolis par une église chrétienne.
Cette Astarté, que la Bible appelle la _déesse des Sidoniens_, avait
trouvé des autels non moins impurs dans l'île de Cypre, où les
Phéniciens d'Ascalon importèrent de bonne heure, avec leur
commerce industrieux, la Prostitution sacrée. On eût dit que Vénus,
née de la mer, comme la brillante planète Uranie, que les bergers
chaldéens en voyaient sortir dans les belles nuits d'été, avait choisi
pour son empire terrestre cette île de Cypre, que les dieux, à sa
naissance, lui assignèrent en partage, comme nous le raconte la
tradition grecque par la bouche d'Homère. C'était l'Astarté des
Phéniciens, l'Uranie des Babyloniens: elle avait dans son île vingt
temples renommés; les deux principaux étaient ceux de Paphos et
d'Amathonte, où la Prostitution sacrée s'exerçait sur une plus grande
échelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte
avaient été chastes, et même obstinées dans leur chasteté, lorsque
Vénus fut rejetée sur leur rivage par l'écume des flots; elles
méprisèrent cette nouvelle déesse qui leur apparaissait toute nue, les
pauvres Propoetides, et la déesse irritée leur ordonna de se
prostituer à tout venant, pour expier le mauvais accueil qu'elles lui
avaient fait: elles obéirent avec tant de répugnance aux ordres de
Vénus, que la protectrice des amours les changea en pierres. Ce fut
une leçon qui profita aux filles de Cypre: elles se vouèrent donc à la
Prostitution en l'honneur de leur déesse, et elles se promenaient le
soir, au bord de la mer, pour se vendre aux étrangers qui arrivaient
dans l'île. Il en était encore ainsi au deuxième siècle, du temps de
Justin, qui raconte ces promenades des jeunes Cypriennes sur le
rivage; mais, à cette époque, le produit de leur prostitution n'était
pas déposé, comme dans l'origine, sur l'autel de la déesse: ce salaire
malhonnête s'entassait dans un coffre, de manière à former une dot
qu'elles apportaient à leurs maris et que ceux-ci recevaient sans
rougir.
Quant aux fêtes de Vénus, qui attiraient en Cypre une innombrable
foule d'adorateurs zélés, elles n'en étaient pas moins accompagnées
d'actes, ou du moins d'emblèmes de Prostitution. On attribuait au roi
Cinyras la fondation du temple de Paphos, et les prêtres du lieu
prétendaient que la maîtresse de ce roi, nommée Cypris, s'était fait
un tel renom d'habileté dans les choses de l'amour, que la déesse
avait voulu qu'on lui donnât son nom. Cette Vénus, qu'on adorait à
Paphos, était donc l'image de la nature femelle, de même que la
Mylitta de Babylone: aussi, dans les sacrifices qui lui étaient
offerts, on lui présentait, sous le nom de _Carposis_ (+Karpôsis+),
qui signifiait _prémices_, un phallus ou une pièce de monnaie.
Les initiés ne s'en tenaient pas à l'allégorie. La déesse était
représentée d'abord par un cône ou pyramide en pierre blanche,
qui fut transformée plus tard en statue de femme. La statue du temple
d'Amathonte, au contraire, représentait une femme barbue, avec les
attributs de l'homme sous des habits féminins: cette Vénus-là était
hermaphrodite, selon Macrobe (_putant eamdem marem ac feminam esse_);
voilà pourquoi Catulle l'invoque en la qualifiant de _double
déesse d'Amathonte_ (_duplex Amathusia_). Les mystères les plus
secrets de cette Astarté se passaient dans le bois sacré qui
environnait son temple, et dans ce bois toujours vert on entendait
soupirer l'iunx ou _frutilla_, oiseau dédié à la déesse. Cet oiseau,
dont les magiciens employaient la chair pour leurs philtres amoureux,
n'était autre que notre trivial _hochequeue_; s'il nous est venu de
Cypre, il a eu le temps de changer en chemin. Cette île fortunée avait
encore d'autres temples, où le culte de Vénus suivait les mêmes rites:
à Cinyria, à Tamasus, à Aphrodisium, à Idalie surtout, la Prostitution
sacrée prenait les mêmes prétextes, sinon les mêmes formes.
De Cypre, elle gagna successivement toutes les îles de la
Méditerranée; elle pénétra en Grèce et jusqu'en Italie: la marine
commerçante des Phéniciens la portait partout où elle allait chercher
ou déposer des marchandises. Mais chaque peuple, en acceptant un culte
qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses moeurs
et de son caractère. Dans les colonies phéniciennes la Prostitution
sacrée conservait les habitudes de lucre et de mercantilisme qui
distinguaient cette race de marchands: à Sicca-Veneria, sur le
territoire de Carthage, le temple de Vénus, qu'on appelait dans la
langue tyrienne _Succoth Benoth_ ou _les Tentes des Filles_, était, en
effet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays
allaient gagner leur dot à la peine de leur corps (_injuria
corporis_, dit Valère-Maxime); elles n'en étaient que plus honnêtes
femmes après avoir fait ce vilain métier, et elles ne se mariaient que
mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce
temple, comme ceux d'Astarté à Sidon et à Ascalon, était tout
environné de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises
se consacraient à la Vénus phénicienne. Elles s'y rendaient de tous
côtés en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort réciproquement et
qu'elles ne retournaient pas à Carthage aussi vite qu'elles l'auraient
voulu pour y trouver des maris. Les temples de Vénus étaient
ordinairement situés sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les
nautoniers, fatigués de leur navigation, pussent apercevoir de loin,
comme un phare, la blanche demeure de la déesse, qui leur promettait
le repos et la volupté. On comprend que la Prostitution hospitalière
se soit d'abord établie au profit des marins, le long des côtes où ils
pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacrée, lorsque le
prêtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte, en quelque sorte, du
voile de la déesse qui la protégeait. Saint Augustin, dans sa _Cité de
Dieu_, a précisé les principaux caractères du culte de Vénus, en
constatant qu'il y avait trois Vénus plutôt qu'une, celle des vierges,
celle des femmes mariées et celle des courtisanes, déesse impudique, à
qui les Phéniciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles,
avant qu'elles fussent mariées.
Toute l'Asie-Mineure avait embrassé avec transport un culte qui
déifiait les sens et les appétits charnels: ce culte associait souvent
Adonis à Vénus. Adonis, dont les Hébreux firent le nom du Dieu
créateur du monde, _Adonaï_, personnifiait la nature mâle, sans
laquelle est impuissante la nature femelle. Aussi, dans les fêtes
funèbres qu'on célébrait en l'honneur de ce héros chasseur, tué par un
sanglier et tant pleuré par Vénus, sa divine amante, on symbolisait
l'épuisement des forces physiques et matérielles, qui se perdent par
l'abus qu'on en fait, et qui ne se réveillent qu'à la suite d'une
période de repos absolu. Durant ces fêtes, qui étaient fort célèbres à
Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population
cosmopolite autour du grand temple de Vénus, les femmes devaient
consacrer leurs cheveux ou leur pudeur à la déesse. Il y avait la fête
du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant l'un
l'autre avec la main ou avec des verges; il y avait ensuite la fête de
la joie, qui annonçait la résurrection d'Adonis. Alors, on exposait en
plein air, sous le portique du temple, la statue phallophore du dieu
ressuscité, et aussitôt, toute femme présente était forcée de livrer
sa chevelure au rasoir ou son corps à la Prostitution. Celles qui
avaient préféré garder leurs cheveux étaient parquées dans une espèce
de marché, où les étrangers seuls avaient le privilége de pénétrer;
elles restaient là _en vente_, dit Lucien, pendant tout un jour, et
elles s'abandonnaient à ce honteux trafic autant de fois qu'on
voulait bien les payer. Tout l'argent que produisait cette laborieuse
journée s'employait ensuite à faire des sacrifices à Vénus. C'était
ainsi qu'on solennisait les amours de la déesse et d'Adonis. On peut
s'étonner que les habitants du pays fussent si empressés pour un culte
où leurs femmes avaient tout le bénéfice des mystères de Vénus; mais
il faut remarquer que les étrangers n'étaient pas moins qu'elles
intéressés dans ces mystères qui semblaient institués exprès pour eux.
Le culte de Vénus était donc, en quelque sorte, sédentaire pour les
femmes, nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pouvaient visiter tour
à tour les fêtes et les temples divers de la déesse, en profitant
partout, dans ces pèlerinages voluptueux, des avantages réservés aux
hôtes et aux étrangers.
Partout, en effet, dans l'Asie-Mineure, il y avait des temples de
Vénus, et la Prostitution sacrée présidait partout aux fêtes de la
déesse, qu'elle prît le nom de Mylitta, d'Anaïtis, d'Astarté,
d'Uranie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le
Pont, à Zela et à Comanes, deux temples de Vénus-Anaïtis, qui
attiraient à leurs solennités une multitude de fervents adorateurs.
Ces deux temples s'étaient prodigieusement enrichis avec l'argent de
ces débauchés, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des
voeux (_causa votorum_, dit Strabon). Pendant les fêtes, les abords
du temple à Comanes ressemblaient à un vaste camp peuplé d'hommes
de toutes les nations, offrant un bizarre mélange de langages et de
costumes. Les femmes qui se consacraient à la déesse, et qui faisaient
argent de leur corps (_corpore quoestum facientes_), étaient aussi
nombreuses qu'à Corinthe, dit encore Strabon, qui avait été témoin de
cette affluence. Il en était de même à Suse et à Ecbatane en Médie;
chez les Parthes, qui furent les élèves et les émules des Perses en
fait de sensualité et de luxure; jusque chez les Amazones, qui se
dédommageaient de leur chasteté ordinaire, en introduisant d'étranges
désordres dans le culte de leur Vénus, qu'elles nommaient pourtant
Artémis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacrée
entra le plus profondément dans les moeurs. Ces Lydiens, qui se
vantaient d'avoir inventé tous les jeux de hasard et qui s'y livraient
avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, éternelle
conseillère de la débauche. Tout plaisir leur était bon, sans avoir
besoin d'un prétexte de religion ni de l'occasion d'une fête sacrée.
Ils adoraient bien Vénus, avec toutes les impuretés que son culte
avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient à Vénus et
pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus éhontée:
«Elles y gagnent leur dot, dit Hérodote, et continuent ce commerce
jusqu'à ce qu'elles se marient.» Cette dot si malhonnêtement acquise
leur donnait le droit de choisir un époux qui n'avait pas toujours le
droit de repousser l'honneur d'un pareil choix. Il paraît que les
filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il
fut question d'ériger un tombeau à leur roi Alyattes, père de Crésus,
elles contribuèrent à la dépense, de concert avec les marchands et les
artisans de la Lydie. Ce tombeau était magnifique, et des inscriptions
commémoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construction,
chacune des trois catégories de ses fondateurs; or, les courtisanes
avaient fourni une somme considérable et fait bâtir une portion du
monument bien plus étendue que les deux autres, bâties aux frais des
artisans et des marchands.
Les Lydiens, ayant été subjugués par les Perses, communiquèrent à
leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui
avaient dans leurs armées une foule de danseuses et de musiciennes,
merveilleusement exercées dans l'art de la volupté, apprirent aux
Perses à faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre, du tambour,
de la flûte et du psaltérion. La musique devint alors l'aiguillon du
libertinage, et il n'y eut pas de grand repas où l'ivresse et la
débauche ne fussent sollicitées par les sons des instruments, par les
chants obscènes et les danses lascives des courtisanes. Ce honteux
spectacle, ces préludes de l'orgie sans frein, les anciens Perses ne
les épargnèrent pas même aux regards de leurs femmes et de leurs
filles légitimes, qui venaient prendre place au festin, sans voile et
couronnées de fleurs, elles qui vivaient ordinairement renfermées
dans l'intérieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voilées,
même pour aller au temple de Mithra, la Vénus des Perses. Échauffées
par le vin, animées par la musique, exaltées par la pantomime
voluptueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces épouses
perdaient bientôt toute retenue et, la coupe à la main, acceptaient,
échangeaient, provoquaient les défis les plus déshonnêtes, en présence
de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. Les
âges, les sexes, les rangs se confondaient sous l'empire d'un vertige
général; les chants, les cris, les danses redoublaient, et la sainte
Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'étaient plus respectés, fuyait
en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible promiscuité
s'emparait alors de la salle du festin, qui devenait un infâme
_dictérion_. Le banquet et ses intermèdes libidineux se prolongeaient
de la sorte jusqu'à ce que l'aurore fît pâlir les torches et que les
convives demi-nus tombassent pêle-mêle endormis sur leurs lits
d'argent et d'ivoire. Tel est le récit que Macrobe et Athénée nous
font de ces hideux festins, que Plutarque essaie de réhabiliter en
avouant que les Perses avaient un peu trop imité les Parthes, qui se
livraient avec fureur à tous les entraînements du vin et de la
musique.
Au reste, dès la plus haute antiquité, les rois de Perse avaient des
milliers de concubines musiciennes attachées à leur suite, et
Parménion, général d'Alexandre de Macédoine, en trouva encore
dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui étaient
restées après la défaite d'Arbelles, avec deux cent soixante dix-sept
cuisiniers, quarante-six tresseurs de couronnes et quarante
parfumeurs, comme un dernier débris de son luxe et de sa puissance.