INTRODUCTION.

S'il est difficile de définir le mot _Prostitution_, combien est-il

plus difficile de caractériser ce qui est son histoire dans les temps

anciens et modernes! Ce mot _Prostitution_, qui flétrit comme avec un

fer rouge une des plus tristes misères de l'humanité, s'emploie moins

au propre qu'au figuré, et il reparaît souvent dans la langue parlée

ou écrite, sans y prendre sa véritable acception. Les graves auteurs

du Dictionnaire de l'Académie (dernière édition de 1835) n'ont pas

trouvé pour ce mot-là une meilleure définition que celle-ci:

«Abandonnement à l'impudicité.» Avant eux, Richelet s'était contenté

d'une définition plus vague encore: «Déréglement de vie;» mais peu

satisfait lui-même de cette explication, dont l'insuffisance accuse la

modestie, il en avait complété le sens par une phrase moins

amphibologique: «C'est un abandonnement illégitime que fait une fille

ou femme de son corps à une personne, afin que cette personne prenne

avec elle des plaisirs défendus.» Cette phrase, dans laquelle les

auteurs du Dictionnaire de l'Académie ont puisé leur définition, ne

dit pas même tout ce que renferme le mot _Prostitution_, puisque

l'_abandonnement_ dont il s'agit s'est étendu, en certaines

circonstances, aux personnes des deux sexes, et que les plaisirs

défendus par la religion ou la morale sont souvent autorisés ou

tolérés par la loi. Nous pensons donc que ce mot _Prostitution_ doit

être ramené à son étymologie (_Prostitum_) et s'entendre alors de

toute espèce de trafic obscène du corps humain.

Ce trafic sensuel, que la morale réprouve, a existé dans tous les

siècles et chez tous les peuples; mais il a revêtu les formes les

plus variées et les plus étranges, il s'est modifié selon les

moeurs et les idées; il a obtenu ordinairement la protection du

législateur; il est entré dans les codes politiques et même parfois

dans les cérémonies religieuses; il a presque toujours et presque

partout conquis son droit de cité, pour ainsi dire, et il est encore,

de nos jours, sous l'empire du perfectionnement philosophique des

sociétés, il est l'auxiliaire obligé de la police des villes, il est

le gardien immoral de la moralité publique, il est le triste et

indispensable tributaire des passions brutales de l'homme.

C'est là, il faut l'avouer, une des plus honteuses plaies de

l'humanité; mais cette plaie, aussi ancienne que le monde, s'est

déguisée tantôt dans les ténèbres du foyer hospitalier, tantôt dans

les mystères des temples du paganisme, tantôt sous les voiles décents

de la tolérance légale; cette plaie infâme, qui ronge plus ou moins le

corps social, a trouvé dans la philosophie antique et dans la religion

chrétienne un puissant palliatif, sinon un remède absolu, et à mesure

que le peuple s'éclaire et s'améliore, le mal inévitable de la

Prostitution diminue d'intensité et circonscrit, en quelque sorte, ses

ravages. On ne peut espérer qu'il disparaisse tout à fait, puisque les

instincts vicieux auxquels il répond sont malheureusement innés

dans l'espèce humaine; mais on doit prévoir avec certitude qu'il se

cachera un jour au fond des sentines publiques et qu'il n'affligera

plus les regards des honnêtes gens.

Déjà, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis à

un gouvernement régulier, la Prostitution voit décroître

progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes;

elle recule, comme si elle était accessible à un sentiment de pudeur,

devant le développement de la raison morale; elle n'abdique pas, mais

elle se sait détrônée et s'enveloppe dans les plis de sa robe de

courtisane, en ne songeant plus à reconquérir son royaume impudique.

Le moment n'est pas loin où elle rougira d'elle-même, où elle sortira

pour jamais du sanctuaire des moeurs, où elle tombera par degrés

dans l'obscurité et l'oubli. Il en est de ces maladies du coeur

humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et

par perdre leur caractère contagieux ou épidémique sous l'influence du

régime de vie. La lèpre ne nous est plus connue que de nom, et si l'on

rencontre ça et là quelques rares vestiges de cette terrible peste du

moyen âge, on reconnaît avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de

s'étendre et de se propager: ce sont seulement des témoignages

redoutables du fléau qui sévissait jadis sur la population entière, et

qui attaque à peine maintenant certains individus isolés.

L'heure est donc venue d'écrire l'histoire de la Prostitution,

lorsqu'elle tend de plus en plus à s'effacer dans les souvenirs des

hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des

temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mortes; il ranime, il

fait vivre le passé, pour l'enseignement du présent et de l'avenir; il

donne un corps et une voix à la tradition. Le vaste et curieux sujet que

nous allons traiter avec le secours de l'érudition et sous la censure de

la prudence la plus sévère, ce sujet, délicat et suspect à la fois, se

rattache de tous côtés à l'histoire des religions, des lois et des

moeurs; mais il a été constamment mis à l'écart et comme à l'index par

les historiens qui s'occupaient des moeurs, des lois et des religions

anciennes et modernes. Les archéologues seuls, tels que Meursius,

Laurentius, Musonius, etc., ont osé l'aborder, en écrivant des

dissertations latines où la langue de Juvénal et de Pétrone a pu tout à

son aise _braver l'honnêteté_ et dans les mots et dans les faits.

Quant à nous, tout archéologue que nous sommes aussi, nous

n'oublierons pas que nous écrivons en français, et que nous nous

adressons à un public français qui veut être instruit, mais qui en

même temps veut être respecté. Nous ne perdrons jamais de vue que ce

livre, préparé lentement au profit de la science, doit servir à la

morale et qu'il a pour principal objet de faire détester le vice en

dévoilant ses turpitudes. Les Lacédémoniens montraient à la jeunesse

le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre à fuir

l'ivrognerie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, même

en le montrant couronné de fleurs chez les peuples de l'antiquité!

C'est là, surtout, que nous nous distinguerons des archéologues et des

savants proprement dits, qui ne se préoccupent pas de la moralité des

faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des conséquences

philosophiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes

scandaleux d'Isis, d'Astarté, de Vénus et de Priape; ils en dévoilent

les monstruosités, ils en retracent les infamies, mais ils oublient

ensuite de nous purifier la pensée et de nous tranquilliser l'esprit,

en opposant à ces images impures et dégradantes les chastes leçons de

la philosophie et l'action bienfaisante du christianisme.

La Prostitution, dans l'histoire ancienne et moderne, revêt trois

formes distinctes ou se traduit à trois degrés différents, qui

appartiennent à trois époques différentes de la vie des peuples:

1º la Prostitution hospitalière; 2º la Prostitution sacrée ou

religieuse; 3º la Prostitution légale ou politique. Ces trois

dénominations résument assez bien les trois espèces de Prostitution,

que M. Rabutaux caractérise en ces termes, dans un savant travail sur

le sujet que nous nous disposons à traiter après lui, sous un point de

vue plus général: «Partout, aussi loin que l'histoire nous permet de

pénétrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons,

comme un fait plus ou moins général, la femme, acceptant le plus

odieux esclavage, s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales

ardeurs qui la convoitent et la provoquent. Parfois, toute lumière

morale venant à s'éteindre, la noble et douce compagne de l'homme perd

dans cette nuit funeste la dernière trace de sa dignité, et, devenue,

par un abaissement suprême, indifférente à celui même qui la possède,

elle prend place comme une chose vile parmi les présents de

l'hospitalité: les relations sacrées d'où naissent les joies du foyer

et les tendresse de la famille n'ont chez ces peuples dégradés

aucune importance, aucune valeur. D'autres fois, dans l'ancien Orient,

par exemple, et de proche en proche chez presque tous les peuples qui

y avaient puisé d'antiques traditions, par un accouplement plus hideux

encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la femme aux dogmes

d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les

divinisant; il devient un rite sacré d'un culte étrange et dégénéré,

et le salaire payé à d'impudiques prêtresses est comme une offrande

faite à leurs dieux. Chez d'autres peuples enfin, chez ceux qui

tiennent sur l'échelle morale le rang le plus élevé, la misère ou le

vice livrent encore aux impulsions grossières des sens et à leurs

cyniques désirs une classe entière, reléguée dans les plus basses

régions, tolérée mais notée d'infamie, de femmes malheureuses pour

lesquelles la débauche et la honte sont devenues un métier.»

Ainsi, M. Rabutaux regarde comme un odieux esclavage la Prostitution

que nous considérons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois

formes principales, elle nous apparaît plus vénale encore que servile,

car elle est toujours volontaire et libre. Hospitalière, elle

représente un échange de bons procédés avec un étranger, un inconnu,

qui devient tout à coup un hôte, un ami; religieuse, elle achète, au

prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la

consécration du prêtre; légale, elle s'établit et se met en pratique à

l'instar de tous les métiers: comme eux, elle a ses droits et ses

devoirs; elle a sa marchandise, ses boutiques et ses chalands; elle

vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus honnêtes, elle

n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois

sortes de Prostitution pussent être rangées dans la catégorie des

servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalité, la

Religion et la Loi les eussent violemment créées, et leur imposassent

la nécessité d'être, en dépit de toutes les résistances et de tous les

dégoûts de la nature. Mais, à aucune époque, la femme n'a été une

esclave qui ne fût pas même maîtresse de son corps, soit au foyer

domestique, soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les

lupanars des villes.

La véritable Prostitution a commencé dans le monde, du jour où la

femme s'est vendue comme une denrée, et ce marché, de même que la

plupart des marchés, a été soumis à une multitude de conditions

diverses. Quand la femme se donnait en obéissant aux désirs du coeur

et aux entraînements de la chair, c'était l'amour, c'était la volupté,

ce n'était pas la Prostitution qui pèse et qui calcule, qui tarife et

qui négocie. Comme la volupté, comme l'amour, la Prostitution remonte

à l'origine des peuples, à l'enfance des sociétés.

Dans l'état de simple nature, lorsque les hommes commencent à se

chercher et à se réunir, la promiscuité des sexes est le résultat

inévitable de la barbarie qui n'a pas encore d'autre règle que

l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle végète l'âme humaine

lui cache les notions élémentaires du bien et du mal. Alors, la

Prostitution peut exister déjà: la femme, afin d'obtenir de l'homme

une part du gibier qu'il a tué ou du poisson qu'il a pêché, consentira

sans doute à se livrer à des ardeurs qu'elle ne ressent pas; pour un

coquillage nacré, pour une plume d'oiseau éclatante, pour un lingot de

métal brillant, elle accordera sans attrait et sans plaisir à une

brutalité aveugle les priviléges de l'amour. Cette Prostitution

sauvage, on le voit, est antérieure à toute religion comme à toute

législation, et pourtant, dès ces premiers temps de l'enfance des

nations, la femme ne cède pas à une servitude, mais à son libre

arbitre, à son choix, à son avarice. Quand les peuplades s'assemblent,

quand le lien social les divise en familles, quand le besoin de

s'aimer et de s'entr'aider a fait des unions fixes et durables, le

dogme de l'hospitalité engendre une autre espèce de Prostitution qui

doit être également antérieure aux lois religieuses et morales.

L'hospitalité n'était que l'application de ce précepte, inné peut-être

dans le coeur de l'homme, et procédant d'une prévoyance égoïste

plutôt que d'une générosité désintéressée, qui a fait depuis la

charité évangélique: «Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît à

toi-même.» En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait,

l'homme sentait la nécessité de trouver toujours et partout, chez son

semblable, place au feu et à la table, lorsque ses chasses ou ses

courses vagabondes le conduisaient loin de sa hutte de branchages et

loin de sa couche de peaux de bêtes: c'était une condition d'utilité

générale qui avait donc fait de l'hospitalité un dogme sacré, une loi

inviolable. L'hôte, chez tous les anciens peuples, était accueilli

avec respect et avec joie. Son arrivée semblait de bon augure; sa

présence portait bonheur au toit qui l'avait abrité. En échange

de cette heureuse influence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait

partout où il avait passé, n'était-ce pas justice de s'efforcer à lui

plaire et à lui être agréable, chacun dans la mesure de ses moyens? De

là l'empressement et les soins dont il était l'objet. Un mari cédait

volontiers son lit et sa femme à l'hôte que les dieux lui envoyaient,

et la femme, docile à un usage qui flattait sa curiosité capricieuse,

se prêtait de bonne grâce à l'acte le plus délicat de l'hospitalité.

Il est vrai qu'elle y était entraînée par l'espoir d'un présent que

l'étranger lui offrait souvent le lendemain en prenant congé d'elle.

Ce n'était pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution

autorisée, prescrite même par ses parents et par son époux; elle

courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un génie qui

la rendrait mère et la doterait d'une glorieuse progéniture; car, dans

toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la

Grèce et de l'Égypte, c'était une croyance universelle que le passage

et le séjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce

voyageur, ce mendiant, cet être difforme et disgracié, qui faisait

partie de la famille dès qu'il avait franchi le seuil de la maison

ou de la tente, et qui s'y installait en maître au nom de

l'hospitalité, ne pouvait-il pas être Brama, Osiris, Jupiter ou

quelque dieu déguisé descendu chez les mortels pour les voir de près

et les éprouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifiée par

les embrassements d'une divinité? Voilà comment la Prostitution

hospitalière, commune à tous les peuples primitifs, s'était perpétuée

par tradition et par habitude dans les moeurs de la civilisation

antique.

La Prostitution sacrée était presque contemporaine de cette première

Prostitution, qui fut en quelque sorte un des mystères du culte de

l'hospitalité. Aussitôt que les religions naquirent de la crainte

qu'imprimait au coeur de l'homme l'aspect des grandes commotions de

la nature; aussitôt que le volcan, la tempête, la foudre, le

tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les

dieux, la Prostitution s'offrit d'elle-même à ces dieux terribles et

non pas implacables, et le prêtre s'attribua pour son compte une

offrande dont les dieux qu'il représentait n'auraient pu profiter. Les

hommes ignorants et crédules apportaient sur les autels tout ce qu'ils

avaient de plus précieux: le lait de leurs génisses, le sang et

la chair de leurs taureaux, les fruits et les moissons de leurs

champs, le produit de leur chasse et de leur pêche, les ouvrages de

leurs mains; les femmes ne tardèrent pas à s'offrir elles-mêmes en

sacrifice au dieu, c'est-à-dire à son idole ou à son prêtre; prêtre ou

idole, c'était l'un ou l'autre qui recevait l'offrande, tantôt la

virginité de la fille nubile, tantôt la pudeur de la femme mariée. Les

religions païennes, nées du hasard et du caprice, se formulèrent en

dogmes et en principes, se façonnèrent selon les moeurs et

s'assimilèrent aux gouvernements des États politiques: les philosophes

et les prêtres avaient préparé et accompli d'intelligence cette

oeuvre de fraude ingénieuse; mais ils se gardèrent bien de porter

atteinte aux vieux usages de la Prostitution sacrée: ils ne firent que

la réglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourèrent de

cérémonies bizarres et secrètes. La Prostitution devint dès lors

l'essence de certains cultes de dieux et de déesses qui l'ordonnaient,

la toléraient ou l'encourageaient. De là, les mystères de Lampsaque,

de Babylone, de Paphos, de Memphis; de là, le trafic infâme qui se

faisait à la porte des temples; de là, ces idoles monstrueuses

auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; de là, l'empire

obscène que les prêtres s'arrogeaient sous les auspices de leurs

impures divinités.

La Prostitution devait inévitablement passer de la religion dans les

moeurs et dans les lois: ce fut donc la Prostitution légale qui

s'empara de la société et qui la corrompit jusqu'au coeur. Cette

Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait à

l'ombre des autels et des bois sacrés, se montrait sans voile à tous

les yeux et ne se couvrait pas même d'un prétexte spécieux de

nécessité publique: elle eut pour fille la débauche qui engendra tous

les vices. C'est alors que des législateurs, frappés du péril que

courait la société, eurent le courage de s'élever contre la

Prostitution et de la resserrer dans de sages limites; quelques-uns

essayèrent inutilement de l'étouffer et de l'anéantir; mais ils

n'osèrent pas la poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui

ouvrait la religion à certaines fêtes et en certaines occasions

solennelles. Cérès, Bacchus, Vénus, Priape, la protégeaient contre

l'autorité des magistrats, et d'ailleurs elle avait pénétré si avant

dans l'habitude du peuple, qu'il n'eût pas été possible de l'en

arracher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle

religion pouvait seule venir en aide à la mission du législateur

politique et faire disparaître la Prostitution sacrée en imposant un

frein salutaire à la Prostitution légale. Telle fut l'oeuvre du

christianisme, qui détrôna les sens et proclama le triomphe de

l'esprit sur la matière.

Et pourtant Jésus-Christ, dans son Évangile, avait réhabilité la

courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pécheresse au

banquet de la parole divine, Jésus-Christ avait appelé à lui les

vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant l'ère du

repentir et de l'expiation, il avait enseigné la pudeur et la

continence. Ses apôtres et leurs successeurs, pour faire tomber les

faux dieux de l'impudicité, annoncèrent au monde chrétien que le vrai

Dieu ne communiquait qu'avec des âmes chastes et ne s'incarnait que

dans des corps exempts de souillures. A cette époque de civilisation

avancée, la Prostitution hospitalière n'existait plus; la Prostitution

sacrée, qui rougissait pour la première fois, se renferma dans ses

temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins

sensuel. Le paganisme, menacé, attaqué de toutes parts, ne tenta même

pas de défendre, comme une de ses formes favorites, cette Prostitution

que la conscience publique repoussait avec horreur. Ainsi, la

Prostitution sacrée avait cessé d'exister, du moins ouvertement, avant

que le paganisme eût abdiqué tout à fait son culte et ses temples. La

religion de l'Évangile avait appris à ses néophytes à se respecter

eux-mêmes; la chasteté et la continence étaient désormais des vertus

obligatoires pour tout le monde, au lieu d'être comme autrefois le

privilége de quelques philosophes; la Prostitution n'avait donc plus

de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se

blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. Cependant elle s'était

depuis tant de siècles infiltrée si profondément dans les moeurs

religieuses, elle avait procuré tant de jouissances cachées aux

ministres des autels, qu'elle survécut encore çà et là au fond de

quelques couvents et qu'elle essaya de se mêler au culte indécent de

quelques saints. C'était toujours Priape qu'un vulgaire grossier et

ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon:

c'était toujours, dans l'origine du christianisme, la Prostitution

sacrée qui mettait les femmes stériles en rapport direct avec les

statues phallophores de ces bienheureux malhonnêtes.

Mais la noble morale du Christ avait illuminé les esprits,

assoupi les passions, exalté les sentiments, purifié les coeurs. Aux

commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution

s'effacerait dans les moeurs comme dans les lois, et qu'il ne serait

pas même nécessaire d'opposer des digues légales aux impuretés de ce

torrent fangeux que saint Augustin compare à ces cloaques construits

dans les plus splendides palais pour détourner les miasmes infects et

assurer la salubrité de l'air. La société nouvelle, qui s'était fondée

au milieu de l'ancien monde et qui se conduisait d'abord selon la

règle évangélique, fit une rude guerre à la Prostitution, sous quelque

forme qu'elle osât demander grâce; les évêques, les synodes, les

conciles la dénonçaient partout à la haine des fidèles, et la

forçaient de se cacher dans l'ombre pour échapper à des châtiments

pécuniaires et corporels. Mais la sagesse des législateurs chrétiens

avait trop présumé de l'autorité religieuse; ils s'étaient trop hâtés

de réprimer tous les élans de la convoitise charnelle; ils n'avaient

pas fait la part des instincts, des goûts, des tempéraments: la

Prostitution ne pouvait disparaître sans mettre en péril le repos et

l'honneur des femmes de bien. Elle rentra dès lors effrontément dans

ses ignobles domaines, et elle brava souvent la loi qui ne la

tolérait qu'à regret, qui la retenait dans les bornes les plus

étroites, et qui s'efforçait de l'éloigner des regards honnêtes.

C'était encore le christianisme qui lui opposait les barrières les

plus réelles et les plus respectées. Le christianisme, en faisant du

mariage une institution de sérieuse moralité, et en relevant la

condition de la femme vis-à-vis de l'époux qui la prenait pour

compagne devant Dieu et devant les hommes, condamna la Prostitution à

vivre hors de la société dans des repaires mystérieux et sous le sceau

de la flétrissure publique.

Cependant la Prostitution, malgré les rigueurs de la loi qui la

tolérait, mais qui la menaçait ou la poursuivait sans cesse, n'en

avait pas une existence moins assurée ni moins nécessaire: elle était

expulsée des villes, mais elle trouvait refuge dans les faubourgs, aux

carrefours des routes, derrière les haies, en rase campagne; elle se

distinguait au milieu du peuple par certaines couleurs réputées

infâmes, par certaines formes de vêtement à elle seule affectées, mais

elle affichait ainsi son abominable métier; elle faisait horreur aux

personnes pieuses et pudiques, mais elle attirait à elle les jeunes

débauchés, les vieillards pervers et les gens sans aveu. On peut

donc dire qu'elle n'a jamais cessé d'être et de mener son train de

vie, lors même que les scrupules moraux ou religieux d'un roi, d'un

prince ou d'un magistrat, en étaient venus à ce point de l'interdire

tout à fait et de vouloir la supprimer par un excès de pénalité. Les

lois qui avaient prononcé son abolition ne tardaient pas à être

abolies elles-mêmes, et cette odieuse nécessité sociale restait

constamment attachée au corps de la nation, comme un ulcère incurable

dont la médecine surveille et arrête les progrès. Tel est le rôle de

la Prostitution depuis plusieurs siècles dans tous les pays où il y a

une police prévoyante et intelligente à la fois. C'est là ce qu'on

doit appeler la Prostitution légale: la religion la défend, la morale

la blâme, la loi l'autorise.

Cette Prostitution légale comprend non-seulement les créatures

dégradées qui avouent et pratiquent officiellement leur profession

abjecte, mais encore toutes les femmes qui, sans avoir qualité et

diplôme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi

commerce de leurs charmes à divers degrés et sous des titres plus ou

moins respectables. Il y a donc, à vrai dire, deux espèces de

Prostitution légale: celle qui a droit et qui porte avec elle une

autorisation dûment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui

s'autorise du silence de la loi à son égard: l'une dissimulée et

déguisée, l'autre patente et reconnue. D'après cette distinction entre

deux sortes de prostituées qui profitent du bénéfice de la loi civile,

on peut apprécier à combien de catégories différentes s'étend cette

Prostitution de contrebande sur laquelle le législateur a fermé les

yeux et que le moraliste hésite à livrer aux jugements de l'opinion

dont elle relève à peine. Plus la Prostitution perd son caractère

spécial de trafic habituel, plus elle s'éloigne du poteau légal

d'infamie auquel l'enchaîne sa destinée; quand elle est sortie du

cercle encore indéfini de ses marchés honteux, elle s'égare,

insaisissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la

volupté. On voit qu'il n'est point aisé d'assigner des bornes exactes

et fixes à la Prostitution légale, puisqu'on ne sait pas encore où

elle commence, où elle finit.

Mais ce qui doit être désormais clairement établi dans l'esprit de nos

lecteurs, c'est la distance énorme qui sépare de la Prostitution

ancienne la Prostitution moderne. Celle-ci, purement légale,

tolérée plutôt que permise, sous la double censure de la religion et

de la morale; celle-là, au contraire, également condamnée par la

philosophie, mais consacrée par les moeurs et par les dogmes

religieux. Avant l'ère du christianisme, la Prostitution est partout,

sous le toit domestique, dans le temple et dans les carrefours; sous

le règne de l'Évangile, elle n'ose plus se montrer qu'à certaines

heures de nuit, dans les lieux réservés et loin du séjour des honnêtes

gens. Plus tard cependant, pour avoir la liberté de paraître au grand

jour et d'échapper à la police des moeurs, elle prit des emplois,

des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les

oreilles, et elle se fit un masque de décence pour avoir le privilége

d'exercer son métier librement, sans contrôle et sans surveillance.

Mais toujours, lors même que la loi est impuissante ou muette,

l'opinion proteste contre ces métamorphoses hypocrites de la

Prostitution légale.

Nous en avons dit assez déjà pour laisser deviner le plan de cet

ouvrage, fruit de longues recherches et d'études absolument neuves.

Quant à son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire

comprendre; vis-à-vis d'un pareil sujet, un écrivain, qui se

respecte autant qu'il respecte ses lecteurs, doit s'attacher à faire

détester le vice, quand bien même le vice se présenterait sous les

dehors les plus séduisants. Il suffit, pour rendre le vice haïssable,

d'en étaler les tristes conséquences et les redoutables enseignements.

Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austère et glacée; c'est

une histoire curieuse, pleine de tableaux dont nous voilerons la

nudité, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les

auteurs grecs et romains. Mais, à toutes les époques et dans tous les

pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des

législateurs ont protesté contre les débordements des passions

sensuelles. Moïse inscrivait la chasteté dans le code qu'il donnait

aux Hébreux; Solon et Lycurgue sévissaient contre la Prostitution,

dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le sénat romain

flétrissait la débauche, en face des sales mystères d'Isis et de

Vénus; Charlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient

comme des _pasteurs d'hommes_, suivant la belle expression d'Homère,

travaillaient à épurer les moeurs de leurs peuples et à contenir la

Prostitution dans une obscure et abjecte servitude. Ce n'était là

que l'action vigilante de la loi. Mais en même temps la philosophie,

dans ses leçons et dans ses écrits, prêchait la continence et la

pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, prêtaient une voix

entraînante ou persuasive à la morale la plus pure. Lorsque l'Évangile

eut réhabilité le mariage, lorsque la chasteté fut devenue une

prescription religieuse, la philosophie chrétienne ne fit que répéter

les conseils de la philosophie païenne. Depuis dix-huit siècles, la

chaire de Jésus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitution.

Ici la fange et les ténèbres; là une onde sainte où le coeur lave

ses souillures, une lumière vivifiante qui vient de Dieu.

Ce livre se divise en quatre parties dont la réunion présentera

l'histoire complète de la Prostitution dans les temps anciens et

modernes, ainsi que chez tous les peuples.

La première partie, qui nous offrira la Prostitution sous ses trois

formes particulières, suivant les lois de l'hospitalité, de la

religion et de la politique, ne comprend que l'antiquité grecque et

romaine. Les sources et les matériaux sont si abondants et si riches

pour cette première partie, qu'elle pourrait à elle seule, en

recevant tous les développements qu'elle comporte, embrasser l'étendue

de plusieurs volumes. Les Lettres d'Alciphron, les Déipnosophistes

d'Athénée et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la

perte des traités historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane,

Apollodore, Aristophane et d'autres écrivains grecs avaient rédigés

sur la vie et les moeurs des courtisanes ou hétaires. Meursius,

Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur

Jacobs, de Gotha, n'ont pas jugé ce sujet indigne de leurs graves

dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laissé de livre consacré

spécialement à un sujet qui ne lui était pourtant point étranger; mais

les auteurs latins, les poëtes principalement, renferment plus de

matériaux que nous ne pourrons en employer. D'ailleurs, des savants en

_us_, tels que Laurentius, Choveronius, etc., n'ont pas manqué de

compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine.

Nous avons si peu de chose à dire de la Prostitution chez les

Égyptiens, chez les Juifs, chez les Babyloniens, que nous ne nous

ferons pas scrupule de rattacher aux antiquités grecques les chapitres

que nous consacrerons à ces anciens peuples, chez lesquels la

Prostitution hospitalière avait laissé des traces si profondes.

La seconde partie de notre ouvrage, la plus considérable, la plus

intéressante des quatre qui le composent, appartient tout entière à la

France. Nous y suivons pas à pas, province par province, ville par

ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu'à nos

jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges à peine

reconnaissables de la Prostitution sacrée; mais c'est la Prostitution

légale qui, dans cette partie de l'ouvrage, se dégagera de l'histoire

de la jurisprudence, de la police, de la religion et des moeurs. Ce

sujet de haute moralité n'avait été mis en oeuvre que pour la

période de temps contemporaine: Parent-Duchatelet, qui était un

observateur et non un historien et un archéologue, n'a vu, n'a jugé la

Prostitution que sous le rapport de l'administration, de l'hygiène et

de la statistique. Les ouvrages du même genre que le sien, publiés par

A. Béraud et par Sabatier, renferment quelques faits historiques de

plus que le volumineux traité _de la Prostitution dans la ville de

Paris_; mais ils n'ont d'importance qu'au point de vue de la

législation sur la matière. L'histoire des moeurs et de leurs

aspects variés est encore à faire, et nous l'avons tirée pièce à

pièce des historiens, des chroniqueurs, des poëtes et de tous les

auteurs qui ont enregistré, en passant, un fait, un détail, une

observation, relativement au sujet si vaste et si complexe que nous

abordons pour la première fois. Quelques pages du _Traité de la

Police_, de Delamarre; du _Répertoire de Jurisprudence_, de Merlin;

des Encyclopédies et des recueils analogues, voilà tout ce qui

existait sur ce sujet, avant la savante monographie que M. Rabutaux

publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitulé _Le

Moyen Age et la Renaissance_. M. Rabutaux a borné son travail

d'érudition à ce qu'il nomme le _service des moeurs_. Nous y

ajouterons l'historique de la Prostitution en France, et la peinture

mitigée de ses caractères extérieurs et de son culte secret, d'après

les documents les plus authentiques. Nous pénétrerons, le flambeau de

la science à la main, dans les clapiers de la rue Baillehoë ou de

Huleu; nous serons introduits, par les érotiques du dix-huitième

siècle dans les petites maisons des _impures_; nous nous glisserons

jusque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs; nous descendrons, en

nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal; et

toujours et partout, nous écrirons sur la muraille, en lettres de

feu, cet arrêt plus intelligible que celui du festin de Balthazar:

_Sans les moeurs, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni repos, ni

bonheur._

La troisième partie de ce livre est réservée à l'histoire de la

Prostitution dans le reste de l'Europe. L'Italie, l'Espagne,

l'Angleterre, l'Allemagne, etc., apporteront tour à tour leur

contingent de faits singuliers dans cette galerie de moeurs, que

nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matériaux, pour

cette partie de notre ouvrage, sont dispersés comme ceux qui

concernent la France, et n'ont jamais été recueillis, à l'exception

d'un traité fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni

seule les monstrueux éléments. Son auteur, Ryan, ne s'est occupé que

de ce qu'il a vu, et l'histoire du passé ne lui a pas même apparu.

L'Espagne, avec sa _Célestine_, nous fait connaître cette Prostitution

savante et raffinée, qu'elle avait puisée certainement à la coupe

amère de l'Italie. C'est à l'Italie, ce brillant gynécée de

courtisanes et de ruffians, que nous attribuerons l'origine de cette

terrible peste de l'amour, que les Italiens du seizième siècle avaient

le front de nommer _mal français_, comme si Charles VIII n'était

point allé le prendre à Naples. Nous n'aurons garde d'oublier la

Laponie, qui est le seul point en Europe où la Prostitution

hospitalière soit encore pratiquée aujourd'hui.

Enfin, la quatrième partie de cette histoire, souvent douloureuse et

navrante, nous conduira dans tous les pays situés hors de l'Europe: en

Asie, en Afrique, en Amérique, et nous rencontrerons partout, dans

l'Inde civilisée comme chez les sauvages de la mer du Sud, les trois

formes principales de la Prostitution: hospitalière, sacrée et légale.

Cette dernière forme, néanmoins, s'y montrera plus rarement que les

deux autres, avant que la civilisation moderne ait passé son niveau

sur les moeurs religieuses et domestiques des quatre parties du

monde. Les religions de l'Inde, l'hospitalité d'Otaïti, la législation

des filles publiques aux États-Unis, donneront lieu à des contrastes

que la distance des lieux et des époques ne rendra que plus

intéressants pour l'observateur. Nous chercherons en vain un peuple

qui n'ait pas accepté, comme un fléau nécessaire, la lèpre de la

Prostitution.

La lecture de notre ouvrage, nous persistons à le déclarer d'avance,

sera d'un grave enseignement et d'une utilité réelle. On y

apprendra surtout à remercier la Providence, qui nous a permis de

vivre à une époque où la Prostitution s'efface de nos moeurs et où

les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mêmes dans les

coeurs. Il faut voir ce qu'a été la Prostitution chez nos pères,

pour juger des améliorations sociales que chaque jour nous apporte et

dont l'avenir étendra encore les bienfaits. La Prostitution est une

maladie publique: en décrire les symptômes et en étudier les causes,

c'est en préparer le remède.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6 · 第 4 / 43 题