_Le Collége de France.--La Sorbonne.--Les professeurs._
La fortune des cours publics de la Sorbonne et du collége de France a
bien décliné depuis dix ans: à l'ardeur commune des professeurs et des
élèves ont succédé de tièdes dispositions, qui souvent même se tournent
en une froideur réciproque. A qui la faute, d'ailleurs? Les hommes de
talent n'ont pas manqué au public, la jeunesse intelligente n'a point
fait défaut aux professeurs, cependant on ne saurait nier que
l'enseignement n'ait faibli, que la parole des maîtres n'ait perdu en
grande partie sa puissance et sa légitime autorité, et personne ne dira
que la Faculté puisse encore s'honorer de ces vives sympathies, de cette
communauté de zélés sentiments, de ces affections de disciples, en
lesquelles s'assuraient les professeurs de la restauration. Peut-être ne
suffit-il pas d'avoir du talent, de l'éloquence, de la bonne volonté
pour faire un grand professeur; peut-être est-il encore nécessaire de
trouver en soi et dans les autres une ardeur, un enthousiasme qui
rehausse le maître aux yeux des élèves, et les élèves aux yeux du
maître; peut-être faut-il avoir foi dans la vertu de son enseignement,
dans l'efficace de sa parole.
La passion s'est retirée des cours publics, chacun le sait: les leçons
d'histoire, de littérature, de philosophie ne sont plus animées par
cette manifeste pensée de lutte et d'opposition, qui vivifiait, en 1821,
les plus arides questions de la métaphysique et de la chronologie. La
science en elle-même n'a que de rares amants; ses charmes ne sont pas
assez puissants pour toucher les coeurs, et les amours de l'esprit sont
de tièdes amours.
Peut-être dira-t-on que les grands professeurs, comme les autres grands
hommes, n'ont point de successeurs? Peut-être aussi est-il dans les
conditions de la nature humaine qu'aux générations ferventes,
passionnées succèdent d'insoucieuses et nonchalantes générations. La
Sorbonne, depuis dix ans, s'est singulièrement attristée, cela est vrai;
la jeunesse des écoles s'éloigne des cours publies au bénéfice des
estaminets, cela est incontestable; mais faut-il accuser les hommes de
ce nouvel état de choses? Faut-il, comme quelques-uns, s'en prendre aux
nouveaux professeurs, et leur reprocher d'avoir laissé s'éteindre une si
belle flamme? Faut-il enfin, comme quelques autres, rejeter tout le
blâme sur les hommes éminents, qui, après avoir vaillamment professé dix
ou quinze années, ont cru pouvoir se reposer désormais sur des
suppléants, et prendre dans les affaires publiques une laborieuse
retraite?
L'enseignement se fait lourd avec les années; on nous cite sans cesse
ces professeurs allemands qui ont enseigné jusqu'à leur dernière heure,
qui sont morts sur la brèche; mais peut-être ne se représente-t-on pas
d'une manière bien exacte les cours publics des universités étrangères.
S'agit-il, comme chez nous, de tirer chaque année, chaque semestre, de
son érudition, de son intelligence, de nouvelles leçons, un nouveau
livre? de suffire chaque jour à la curiosité renaissante de l'auditoire,
de fuir toute répétition, d'éviter les moindres redites, de produire
incessamment et sans relâche? Nullement: les cours des universités
anglaises et allemandes, à très-peu d'exceptions près, ne sauraient être
mieux comparés qu'à nos cours de droit et de médecine. Une fois la
matière épuisée, le professeur reprend ses leçons par le commencement,
et ses élèves passent dans un cours supérieur; tel professeur enseigne
les bacheliers, tel autre les licenciés. Et cependant eux aussi ils
s'épuisent; la répétition continuelle les fatigue et les appauvrit aussi
vite peut-être que la nécessité d'une incessante production. Vieillir
dans une chaire de professeur semble même aux Allemands même une bien
triste condition.
Soyons donc justes envers ces hommes considérables qui se sont dévoués
avec passion à l'enseignement de la jeunesse, et montrés dans leur
chaire non-seulement de grands professeurs, mais encore d'illustres
penseurs et d'éminents écrivains. Ils se retirèrent lorsqu'ils crurent
leur tâche accomplie, laissant à de plus jeunes le soin de poursuivre
l'oeuvre si bien commencée; et ce n'est pas leur faute si la plupart de
leurs héritiers les ont fait regretter.
Nous avons cru devoir présenter d'abord ces quelques considérations
rétrospectives, qui, dans notre pensée, ne sont pas une critique, mais
plutôt une justification de l'affaiblissement momentané des cours
publics: la Sorbonne et le collége de France sont écrasés aujourd'hui
sous leur passé; les professeurs actuels ont contre eux de trop glorieux
souvenirs, et semblent pâlir de tout l'éclat de leurs devanciers.
Maintenant, faut-il en croire certains contempteurs qui affirment que
les sables du désert ont envahi la Sorbonne et le collége de France;
qu'un morne silence règne dans leurs vastes salles, et qu'à l'exception
des vieillards ruinés qui se pressent autour des poêles universitaires,
comme autrefois à Athènes dans les chauffoirs publics, il n'y a plus un
seul auditeur autour des chaires? C'est là l'histoire de ce dandy qui se
rase, et proclame aussitôt qu'on ne porte plus de barbe; certaines gens
ont la fatuité de se croire en tout et toujours les derniers des
Romains: du jour où ils ont quitté la Sorbonne, les cours durent devenir
et demeurer déserts; du jour où ils partirent, il ne dut rester
personne. Si néanmoins ils voulaient prendre la peine, à certaines
heures, d'émigrer vers les hauteurs du quartier latin, ils verraient que
les immenses amphithéâtres de la Sorbonne et du collége de France ne
peuvent suffire aux auditeurs de M. l'abbé Coeur et de M. Michelet; que
l'on se bat et l'on s'étouffe à la porte du cours de M. Saint-Marc
Girardin; que M. Edgard Quinet a grand'peine à fendre la foule pour
arriver à sa chaire.
Cette affluence fait mieux l'éloge du talent de ces professeurs que
toutes les glorifications imaginables. On ne saurait nier que la
curiosité est aujourd'hui singulièrement blasée, que l'ennui profond et
le désoeuvrement de la plupart se montrent de plus en plus dédaigneux et
difficiles à l'endroit des spectacles de toute sorte: à une époque aussi
industrieuse que la nôtre, on n'est pas, Dieu merci, sans armes
défensives contre le temps, et Paris offre bien des moyens de tuer
l'_ennemi_, comme l'appelle un Anglais. Honneur donc à celui qui sait
réveiller à son profit la curiosité endormie et lasse du public, qui a
assez d'esprit ou d'éloquence pour offrir à l'ennui une heure de
distraction intellectuelle, pour attirer de loin la flânerie à ce
spectacle intéressant et sérieux, chose rare, amusant et honnête, chose
plus rare encore! Oui, n'y vînt-on que pour voir, pour regarder, une
journée passée à la Sorbonne et au collége de France aurait, pour le
plus dégoûté, son charme et sa singularité; et la curiosité trouverait
son compte à cette succession rapide de professeurs, à ce changement
perpétuel de visages, de paroles, de gestes; à cette variété
d'enseignements si divers, depuis la langue turque jusqu'à la théologie,
depuis la modeste philologie jusqu'à la métaphysique transcendentale. Il
ne manque vraiment à cette vivante encyclopédie qu'une chaire de
musique, comme aux universités d'Oxford et de Cambridge.
Nous ne nommerons ici que quelques-uns des principaux cours, ne pouvant
passer en revue ces innombrables chaires de la Sorbonne et surtout du
collége de France; nous voulons seulement donner une idée de la
physionomie générale de l'enseignement.
_Littérature_.--M. SAINT-MARC GIRARDIN ET M. E. QUINET. M. Saint-Marc
Girardin traite à la Sorbonne de l'usage des passions au théâtre, et M.
Quinet, au collége de France, fait l'histoire de la littérature
espagnole. M. Saint-Marc est un critique, M. Quinet un poète. Assis
commodément dans son fauteuil, regardant son auditoire avec une
bienveillante familiarité, M. Saint-Marc, d'une voix claire et quelque
peu nasillarde, lit spirituellement ses spirituelles leçons des années
dernières, aujourd'hui rédigées avec soin et considérablement enrichies;
souvent, au milieu d'un alinéa, au commencement d'une phrase, il
interrompt sa lecture pour communiquer à son public une pensée, un
rapprochement qui lui viennent à l'esprit; il possède au plus haut degré
le talent de la digression, et s'en sert habilement pour amuser quand le
manuscrit devient trop sérieux, pour ramener la gravité quand le
manuscrit devient trop gai. Debout comme à la tribune, le regard et le
geste ferme, la parole lente et solennelle, M. Quinet domine son
auditoire, lui impose ses vives impressions poétiques, ses sympathies
d'artiste; son style s'anime et se colore avec sa pensée, sa voix
s'attendrit en parlant des souffrances du génie, des conceptions
harmonieuses des poètes, devient grave et austère en disant les hautes
pensées des philosophes et des docteurs de la foi. M. Saint-Marc
s'adresse au bon sens, il se dit l'homme du lieu commun, il veut faire
justice de toutes les exagérations littéraires et morales de notre
époque, et à cette fin il les ridiculise finement, plaide leur cause,
puis la sienne, et met toujours les rieurs de son côté. M. Quinet veut
élever l'esprit et le coeur de ses disciples; il ne parle point de
morale, ne donne point de conseils pratiques; mais il s'efforce de
montrer l'idéal, en lequel viennent se confondre et s'unir le beau et le
bien. En un mot, M. Saint-Marc a surtout de l'esprit, et M. Quinet de
l'éloquence; l'un fait de la littérature au profit de la raison, et
l'autre au profit de la littérature même et de la poésie.
_Philosophie_.--M. SIMON ET M. DAMIRON (_Sorbonne_).
Jean Paul raconte qu'Emmanuel Kant, le grand métaphysicien, était fort
mal assuré dans sa chaire: il avait l'habitude de tenir ses yeux
invariablement fixés sur le même point de la salle; là venait toujours
s'asseoir un étudiant à l'habit duquel il manquait un bouton. Un jour le
bouton se trouva remis, et Kant resta court. M. Damiron, sur cette
autorité, peut bien paraître interdit et troublé dans sa chaire, sa
parole peut bien être difficile et saccadée, ses yeux enfin peuvent bien
demeurer timidement baissés. Une excessive modestie tient M. Damiron
toujours en garde contre lui-même, et nuit assurément à son excellente
appréciation de la philosophie de Malebranche: il semble hésiter quand
il est sur, et craindre d'affirmer ce qu'il sait pertinemment. M. Simon,
au contraire, parle avec la plus heureuse facilité. L'élégante
correction de son style et même de ses gestes donne un prix singulier à
ses savantes leçons: il suit le précepte du divin Platon, qui
conseillait au philosophe Xénocrate de sacrifier aux Grâces, et sait
plaire en examinant, au point de vue de l'école alexandrine, les idées
rationnelles de cause, de durée, d'espace, de substance. Les esprits
sérieux trouvent leur profit au cours de M. Simon, et les gens frivoles
y trouvent leur plaisir.
(La suite à une prochaine livraison)