CHAPITRE SEPTIÈME

Églantine et Fontranges ne bougeaient pas de Paris, bien que les

vacances fussent venues. Bien plus, dans Paris même ils bougeaient à

peine, n’entrant jamais dans une nouvelle rue, ne s’écartant jamais de

leur unique promenade. Chacun sentait que la première divagation hors de

leurs habitudes pouvait les mener hors de leur raison, et plus loin

encore. Ils vivaient ramassés sur eux-mêmes, avec des gestes atténués;

Églantine enfonçait son chapeau de feutre avec autant de précaution

qu’un masque pour les gaz, et Fontranges se fût plus gardé de lever son

bras droit en l’air que de se promener par l’orage avec un paratonnerre.

Ce qu’ils préféraient, c’était encore se parler sans bouger, étendus

dans les fauteuils du salon, faisant les morts vis-à-vis de cette

fatalité qu’ils sentaient au-dessus d’eux jusqu’à fermer les yeux pour

prononcer une phrase et laisser la responsabilité de leurs paroles aux

tableaux et aux meubles. Tous les moyens utilisés en province par des

cousins amoureux pour vivre quarante ans dans la même maison sans

s’avouer une passion mutuelle, ils y eurent recours en un mois; le

dernier debout venait dire bonne nuit à la première couchée; dans aucune

promenade ils ne s’éloignaient d’un pas, ne laissaient un étranger ou un

taxi passer entre eux et tendre subitement cette chaîne qui les liait et

qu’il leur suffisait de s’approcher, de se toucher, pour ne pas sentir.

Le jour, ils éteignaient en eux toute pensée trop claire; la nuit, ils

chassaient d’eux toute pensée trop obscure; deux lumières, deux

obscurités à la fois, ils n’auraient pu les supporter. Chacun d’eux

affectait vis-à-vis de l’autre des occupations, une vie originale,

arrivait au déjeuner, semblait-il, couvert de particularités; en fait

ils se levaient exactement à la même heure, s’endormaient à peu près à

la même minute, et de toute la journée ne faisaient rien, attendant les

repas qui se présentaient juste à la seconde précise où la faim et la

soif les prenaient tous deux. S’ils sortaient ensemble, ils se bornaient

à se peser aux bascules en plein air, à se mesurer devant les glaces,

satisfaits des différences, comme si, tant qu’ils n’auraient pas le même

poids et la même taille et la même apparence, ils ne couraient aucun

danger. Cette existence prodigieusement active qu’ils simulaient l’un

vis-à-vis de l’autre consistait, pour Églantine à rendre visite à une

amie sourde-muette et à remuer une heure les lèvres sans émettre une

parole, dans un exercice primaire de baisers, pour Fontranges à

accompagner le frère du Prétendant, le futur roi, petit-cousin et

camarade de pension, dans sa promenade habituelle. Toutes les

occupations auxquelles on se livre dans l’attente de la couronne de

France, le quinquina sec au Rigollet’s bar, le Saint-Raphaël étendu

d’eau aux Gaufres, Fontranges les accomplissait aussi, heureux d’être

cette fois au compte d’un autre à la remorque d’une espérance

impossible. Il faisait les cent pas, cent fois les cent pas, à la gauche

du duc, de l’avenue Marigny au Rond-Point, parcours habituel de

l’héritier du trône, sur une espèce de trottoir roulant royal de la

nostalgie et de l’attente qui lui épargnait toute fatigue. Il rentrait

heureux. Le rôle même de prétendant vis-à-vis de tout ce qu’il avait

attendu de la vie, le bonheur, l’amour, lui paraissait non seulement un

rôle honorable, suffisant pour lui, mais une faveur, une fonction. Celui

qui avait en France le plus de droit à l’amour était comme celui qui

avait le plus de droit à la France même, le seul qui n’y pût pénétrer.

Bien des gens d’ailleurs ne s’y trompaient pas, et, à cause de certain

reflet sur lui, respectaient Fontranges comme le vrai héros de

sentiments qu’eux-mêmes avaient éprouvés jusqu’à la suprême lie ou la

suprême douceur, et que lui n’avait point connus. Complètement libres,

complètement d’accord, il vivait avec Églantine cette vie de réserves et

de contraintes que la haine des parents, la persécution du pape, ou des

liens antérieurs, imposaient aux couples les plus illustres. Il y avait

même du côté de Fontranges un péril en plus: il ne voyait pas

qu’Églantine était ravissante. Il avait hérité de sa famille l’habitude

de ne voir belles que les femmes à nez aquilin, à chevilles minuscules,

et couvertes de soie. Églantine avait le nez petit et droit, et, à cause

de l’été et de la mode, paraissait toujours à demi vêtue. Fontranges,

qui, toute sa vie, n’avait découvert des parcelles de bonheur et de

beauté que sous des amas considérables d’obstacles ou de vêtements, ne

parvenait pas à estimer à leur vrai prix ces bras, ces épaules, ces

affleurements directs dans son existence de l’agrément et du nu. Un

prospecteur ne croit pas un sol en or. S’il avait pu soupçonner

qu’Églantine était la plus jolie fille de Paris, il eût fui sans tarder,

par modestie et par scrupule, mais pris d’une légère pitié, à la vue de

ces longues et vivantes mains, de cette bouche bien fendue, de cette

poitrine haute, prenant toute cette harmonie et cette nudité pour un

reste d’enfance, plus paternel à mesure que les jupes d’Églantine

devenaient plus courtes, il se sentait le seul protecteur de ce corps

sans corset. Sans méfiance, il prenait ce bras nu, il acceptait les

caresses d’Églantine, et laissait enfin presser par elle ses mains qui,

dans la voiture, pour lui échapper, s’étaient des semaines entières

consacrées sans arrêt aux vitres et aux rideaux. Il en était de l’âme

d’Églantine comme de son corps; à mesure qu’elle la dévêtait, Fontranges

appréciait moins l’amorce. Elle était arrivée à faire de son langage un

langage d’amoureuse, elle demandait le sel comme l’eût fait Juliette à

Roméo, mais Fontranges, par une ruse instinctive, pour éviter que les

mots tendres d’Églantine ne parussent dus à la tendresse même, les

adoptait lui aussi à tout propos. C’était d’ailleurs la première fois

qu’il les employait, il s’étonnait de voir avec quelle facilité ils

peuvent servir aux occupations les plus usuelles; jamais le mot aimer,

le mot amour n’avaient été autant utilisés dans un ascenseur ou à un

petit déjeuner.--Je t’aime, disait Églantine, en lui tendant le

pain.--Quel pain exquis, ma chérie! répondait Fontranges qui passait sur

le pain, sur la nourriture des hommes, son attendrissement. Malgré tout,

il n’était point sans appréhension. S’attendrir sur le vin, sur le veau

sauté, aliment peu sacré, c’était favoriser en soi quelque équivoque.

Bellita était absente: pour éviter ces effusions, il faisait déjeuner

son fils, le petit Aymon, entre Églantine et lui. Bellita au retour

trouva Aymon trop gras, le chien trop gras. C’est que Fontranges les

gavait, pour ralentir son dialogue avec Églantine. Il essayait aussi des

moyens les plus naïfs pour dépister cette affection dont il sentait

l’acharnement. Églantine avait déclaré adorer son parfum. Il en changea.

Il ne remarqua pas que son fournisseur, qui était celui de la famille,

lui passait le parfum d’Églantine. Pour elle, elle vit là un geste de

tendresse. Elle prit un autre parfum, le sien étant périmé pour elle sur

elle-même. Elle prit l’ancien parfum de Fontranges. Ils n’en furent pas

éloignés d’un mètre pour avoir changé de place dans ce domaine...

Églantine avait dit adorer le menton d’Aymon, qui était tout semblable,

avait-elle ajouté, au menton de son grand-père, rond avec une fossette.

Il laissa pousser sa barbe, la coupa en pointe. Mais des qualités que

jamais personne n’aurait soupçonnées chez Fontranges sortaient avec ces

poils. Tout ce qui justement lui manquait, l’énergie, l’intrépidité,

l’esprit belliqueux, il s’en était mis le masque. C’était maintenant un

reître indomptable et audacieux qui s’écartait peureusement de la main

tendue d’Églantine: elle était ravie. Des rides d’ailleurs en étaient

cachées. Il ne coupa plus les sourcils qui se rejoignaient au-dessus de

son nez; Églantine savait que ce pont de sourcils est signe de furieuse

jalousie, le jaloux furieux lui conseillait de ne pas délaisser ainsi

les lieux de danse: elle était charmée. Si bien qu’avec tous ces

changements, il arriva seulement à offrir, aux yeux d’Églantine qui les

avait jadis admirés et aimés séparément, un portrait composite de tous

les ancêtres de la galerie, et, tous les faisceaux de son âme à elle,

elle était enchantée de les sentir enfin fondus en un seul. Pour la

première fois, elle ne se sentait qu’un seul cœur. C’était n’en avoir

plus, moins un seul. C’était une tranquillité divine.

Un matin, Fontranges parut tellement à son aise, embrassa avec tant de

désinvolture la main d’Églantine, la félicita si naturellement de sa

robe, fit montre tout le jour de tant d’affection distraite qu’Églantine

en fut intriguée. Elle prit des informations et apprit qu’il avait eu le

matin soixante ans. Cette nouvelle la décida. Elle avait aimé jusque-là

Fontranges parce qu’il était ce qu’elle avait rencontré au monde de plus

immuable. Elle l’aima soudain parce qu’il était ce qu’il y avait de plus

instable. Églantine avait été trop jeune pour aimer les soldats de la

guerre pendant leur permission, mais pour elle, si jeune, la mort avait

encore l’aspect noble d’un combat, et elle voulait aimer avant ce départ

pour un front qui ne pardonne pas. Fontranges souvent n’écoutait plus

ses paroles, y répondait de travers. Il fallait retenir son attention

avant la distraction éternelle. Elle le força à la promener, à la sortir

du cercle de leur impuissance. Elle voulut visiter Paris, dont elle ne

connaissait que le centre. Cette promenade qu’il avait faite en 1914

lors de la maladie de Jacques, il la reprit avec elle... Il se méfiait,

il évitait les terrasses, les tours, il avait l’impression que toute vue

sur la ville entière augmenterait la vue qu’il avait de lui-même. Il

prenait vis-à-vis des beautés de Paris autant de protection qu’il en

prenait peu dans sa première visite; il n’avait plus à rejoindre un

horrible mal, il avait à éviter un bonheur indicible. Il évitait donc

les trésors. Il cacha donc à Églantine le Régent, le tableau de

Versailles où son aïeul montait l’illustre Majordome. Mais tout

secondait Églantine dans son œuvre de séduction. A cause de nouvelles

usines à gaz du côté de Levallois, les couchers de soleil avaient gagné

en fureur rouge et violette. Toute la poussière de l’été, cette

année-là, était colorée. Quand le prétendant touchait les lauriers des

Champs-Élysées, il lui restait aux mains la poussière que son oncle le

duc Henri le naturaliste attrapait sur les papillons de la Haute-Ménam.

Le Trocadéro était enfin réussi, tout ombre sur son côté bigarré, tout

or sur son côté noir. Tout Paris n’était qu’un mirage non renversé et

réel. Jadis Fontranges, sensible à la moindre attention de la nature,

l’en eût remerciée longuement en pensées et même en paroles. Mais, pour

ne pas se démentir, pour ne pas laisser croire qu’il voyait le manège

d’Églantine, il affectait maintenant vis-à-vis du manège de Paris, et

vis-à-vis d’ailleurs de tout ce qui lui plaisait et le touchait, la même

attitude de détachement et de bienveillante indifférence. Si Paris et

Églantine étaient de mèche, ils étaient bien pris. Par un surcroît de

modestie et une hypertrophie de la sensibilité, il en arrivait aux

sommets de l’indifférence. Les hommes très polis, les chevaux trop

beaux, devenaient pour lui aussi impersonnels que justement le vent, le

beau temps. Il regardait sans parler, et même sans se taire spécialement

à leur sujet, ces illuminations du soleil et du jour qui amenaient des

larmes aux yeux de sa compagne. Il regardait en souriant ces larmes. Le

langage de Paris et de l’été finissant était, comme celui d’Églantine,

un langage d’aveu, de dévotion pour Fontranges: il se gardait de

paraître remarquer cette affection des choses, surtout de la prendre au

sérieux; que n’eût-il pas été obligé ou alors de remarquer dans celle

d’Églantine! Si bien qu’à mesure que les flatteries de la lumière ou des

hommes s’amoncelaient autour de lui, temps inaltérable, premier prix au

concours des chiens, il avait une apparence plus insensible. Il en

devenait même impoli, il ne saluait plus les gens qui s’excusaient de

l’avoir bousculé, il ne remerciait plus ceux qui le félicitaient de sa

promotion dans le Mérite agricole, car les administrations françaises

aussi se mêlaient à ce jeu et le comblaient. Le futur roi lui offrit un

porte-cigarettes en or avec une mention gravée qui faisait allusion au

_Ferreum ubique_, devise des Fontranges et en aurifiait l’organe

principal. Il l’en remercia à peine, comme il eût remercié Églantine;

c’est tout juste s’il n’y eut pas dans son remercîment ces mots

habituels d’Amour et de Chéri. En rayant ainsi dans les opérations de

son esprit la compréhension et l’étonnement, il parvenait à vivre sa vie

habituelle, mais se trouvait par là même hissé dans un domaine où tout

devient possible, où les situations de légende doivent se poser à chaque

heure, et où l’on peut avoir recours, pour les résoudre, aux expédients

de la légende. Alors que la visite de quelque cousin des environs l’eût

autrefois surpris comme un événement, il trouvait naturel que des

Nouvelles-Hébrides un de ses oncles, Georges de Lamérouse, capitaine de

frégate disparu depuis quarante ans, revînt lui dire bonjour. Des races

de chiens qu’il croyait, elles aussi, rayées du monde, reparaissaient en

plein Cours-la-Reine. Il accueillait tous ces miracles comme les faits

les plus naturels, comme la tendresse d’Églantine. Quelque temps encore,

et les licornes, et les dragons allaient entrer en jeu.--La belle

licorne! eût-il dit simplement à sa vue, et il eût inspecté ses membres

et ses proportions d’après ce Manuel des licornes qui voisinait dans sa

bibliothèque avec le Manuel des chevaux arabes, et qui lui avait

d’ailleurs toujours semblé avoir la même valeur pratique: la licorne ne

se vise pas au défaut de l’épaule, mais à la corne elle-même, la licorne

s’attelle à sept... Tout dans ce monde s’était tellement transformé

depuis un mois, que rien en somme ne se trouvait transformé par rapport

à rien. Fontranges, qui était d’ailleurs assez partisan d’un univers de

ce genre, où les pauvres sont riches, les riches pauvres, mais

volontairement, les athées religieux, les dieux, par modestie, athées,

se contentait, dans cette atmosphère vingt fois surélevée et vingt fois

plus sensible, d’augmenter de vingt fois sa nonchalance naturelle. Mais

toutes ces recettes pour détourner de soi par générosité et surcroît

d’amour un amour, qui passent pour douteuses dans la vie moderne, et

dans les chansons de gestes au contraire sont des expédients courants,

se suicider, rendre Églantine amoureuse d’un autre, d’un plus jeune,

Fontranges maintenant les étudiait posément. Les petits-neveux à la mode

de Bretagne qu’il avait épars dans les entresols de la rue de Prony ou

les magasins d’autos de la Porte Maillot ne furent pas peu surpris, ce

mois-là, d’avoir la visite du chef de leur famille. Leur petite amie ou

leur dactylo dissimulée dans le cabinet voisin, ils devaient subir tout

un interrogatoire de l’oncle Fontranges sur leurs occupations, leur

service militaire, le tant pour cent qu’ils touchaient pour les voitures

elles-mêmes et la commission sur les accessoires. Il se renseignait sur

eux en se renseignant sur la meilleure marque de frein, de lanterne. Il

inspectait en même temps leurs dents, signe de franchise, leurs ongles,

signes de fidélité, leur teint et leurs yeux, signe de travail. Son

choix ne pouvait manquer de tomber sur le plus dissimulé, le plus

dissipé et le plus paresseux, et un soir, dans un lieu de danse,

Églantine se vit présenter par lui Melchior de Virmeux. Melchior, auquel

Fontranges avait parlé d’Églantine comme d’une fille charmante mais sans

grande beauté, fut ébloui. Ils dansèrent.

--Fontranges est votre amant? demanda Melchior. Mais quel est son âge?

Églantine appréciait la façon dont Melchior dansait. Les Virmeux

d’ailleurs étaient venus des Croisades en dansant. C’était une noblesse

de danse; tous leurs portraits de famille étaient des portraits de fête;

leurs dates de famille étaient les grands accidents de réjouissance

royale, le Bal des Ardents où Édouard de Virmeux mourut en costume de

gorille, non sans avoir sauvé Mahaut de Fontranges, le siège de Damiette

où l’un d’eux, déguisé en ours et dansant, pénétra seul dans la ville et

y périt après mille exploits, le Camp du Drap d’Or, où Charles de

Virmeux ramassa Charles-Quint, mais fut tué le soir dans le tournoi

qu’il disputait en Belzebuth. Entre ces déguisements animaux, Melchior

avait choisi la peau la plus blanche, de grands yeux bleus, un

extraordinairement attirant déguisement en homme. Il n’était pas fat. Le

sentiment de cette beauté si différente de son être lui donnait même la

modestie et la pétulance d’un homme masqué. Il plaisait à Églantine, qui

avait jugé tout de suite de ce qu’il contenait de vieux et d’usé, mais

qui se plaisait à toucher et à voir cette belle enveloppe toute neuve.

Elle y avait le même plaisir qu’à penser à Fontranges, à voir

Fontranges. Elle se laissait aller dans ces bras comme dans la pensée de

Fontranges. Ce brave Fontranges là-bas ne se doutait pas qu’il s’était

personnifié et qu’on dansait avec lui.

--Oui, répondit-elle. Mais vous, votre âge?

--Vingt-sept ans demain.

Il disait ce chiffre avec assez de fatuité, habitué qu’il était à en

tirer parti dans le cercle de ses amies précédentes. Il mentait même un

peu, c’était vingt-huit ans après-demain. Mais ce mensonge sur le jour

voilait à ses yeux le mensonge sur l’année. Églantine d’ailleurs savait

la vérité, car la première occupation de Fontranges avant sa tournée

avait été de faire la liste des petits-neveux par date de naissance.

Cette tricherie la toucha. Que ce colosse de jeunesse eût déjà cette

méfiance de l’âge, et ramenât sur lui si étroitement la couverture de sa

vie, que la vieillesse s’introduisît déjà dans ce beau corps sous forme

de cette année inavouée qui allait désormais y rouler sans but, bientôt

accompagnée, à mesure que le corps se flétrirait, de beaucoup d’autres

années inavouées et inutiles, Églantine en fut détournée d’être dure

pour Melchior et de lui donner une leçon, comme elle en avait fait

d’abord le projet. Ainsi c’était celui-là, cachant toute sa vie sous ses

vêtements une année qui le rongeait déjà, qui prétendait lutter avec

Fontranges! A cause de cette année nouvelle qu’il allait avoir demain,

elle en eut la même pitié que s’il allait avoir une année nouvelle

chaque matin. Fontranges là-bas, ne se doutait pas, qui la voyait les

yeux mi-clos aux bras de Melchior, qu’elle dansait maintenant avec plus

vieux que lui. Yeux mi-clos, mais qui voyaient, dans ce visage sans

rides, sous sa douce haleine, de chaque côté des yeux de son danseur les

pattes d’oie apparaître, et mettre entre terribles guillemets, les

prunelles et l’iris de la jeunesse. Églantine défaillait de plaisir. La

danse l’étourdissait. Par ce tournoiement de derviche, elle arrivait en

une minute, comme les derviches d’ailleurs, à sa philosophie suprême.

Elle se sentait orgueilleuse d’avoir été faite femme, pour vivre un peu,

pour mourir, pour partager le sort, non des minéraux, non des végétaux,

mais des danseurs, des hommes. Fille simple, fille sans mission, elle

ressentait,--à avoir ce corps qui plaisait aux seuls êtres de la terre

qui fussent après tout agréables,--le même espoir, la même vanité que

les héroïnes chargées de défendre des patries, des religions. Elle

n’était plus dans les bras de Melchior que chair, qu’honneur, et souffle

humains. Jamais elle n’avait eu pareille et heureuse conscience de son

incarnation. Ah? C’était Valencia?... Elle sentait gonflées d’amour pour

l’humanité toutes ces parties du corps jusque-là inutilisées par les

messies, sa bouche, ses seins, son oreille brûlante...

--Quel charmant garçon, lui dit Fontranges à son retour.

--Je t’aime, répondit-elle.

Dans le pays où vivait Fontranges, cette réponse équivalait à Merci

bien, à Bonsoir, à Oui.

--Cela va, pensa-t-il.

* * * * *

Fontranges, vers le milieu de septembre, éprouva le désir de voir la

mer.

Ce n’était pas un ressouvenir de Tristan qui lui avait donné cette idée,

mais la mort de Georges de Lamérouse, le cousin capitaine de frégate.

Son enterrement aux Invalides avait fait impression sur Fontranges. On

ne pouvait dire que la mort de ce brave homme fût pour lui une attention

particulière, aussi il l’avait ressentie. Il l’avait même ressentie

comme l’avertissement que les couchers de soleil allaient se ternir, le

Trocadéro devenir laid, Églantine disparaître. La saison favorable dans

les sentiments fabuleux approchait de son terme. Mais justement cette

cérémonie en semblait l’apothéose. Elle n’eût pas été différente à

l’étage du monde qu’habitait maintenant Fontranges. Elle avait réuni

tous les amis du mort, tous ceux qui avaient pu garder de l’amitié pour

un homme disparu pendant quarante ans, tous les collectionneurs de

silicates, tous ceux aussi qui ont nié ou accepté que l’éléphant rejoint

pour mourir un kraal spécial où tous les éléphants meurent, l’origine

des silicates et la mort des pachydermes étant les spécialités du

défunt,--tous des marins. La cérémonie avait lieu aux Invalides, et il

ne manquait aucun de ces détails par lesquels le destin souligne, de

façon comique ou tendre, les événements qu’il juge significatifs pour

l’humanité, détails qui manquent à la Proclamation des Droits de l’homme

et à la rédaction de la Constitution de Weimar, mais qui abondaient ce

jour-là: l’évêque avait sur sa calotte le même pompon rouge, exactement

le même, que sur leurs bérets les dix matelots qui avaient la charge du

cercueil; le corbillard était reparti aussitôt, Lamérouse devant être

inhumé dans la chapelle même, à l’étonnement des chevaux qui, pour la

première fois, laissaient leur cercueil dans une église sans avoir à en

reprendre un autre. Aucun terrien, à part Fontranges qui regardait

pieusement, dans cette lumière d’aquarium, s’assembler amiraux,

océanographes, mécaniciens-chefs, tous humains sauvés des tempêtes, et

la ville d’Ys se reconstituer au centre de la cité qui prétend ne jamais

sombrer. Étaient là tous ceux dans Paris pour qui le mot eau n’est pas

synonyme de rafraîchissement, mais de brûlure et de soif, tous ceux qui

allaient de Montmartre à Montparnasse avec le sens de la direction,

distinguant sur le Pont-Royal la brise du vent, avec des visages glabres

et jeunes, la vieillesse ne se manifestant que par les poils du nez tout

blancs. C’était un assemblage d’hommes naïfs, qui n’avaient pas plus

appris à se débattre dans la vie qu’à nager, pour pouvoir couler à pic

aussi bien dans la mort civile que dans les naufrages, mais tous avec

des yeux si parfaits qu’ils se reconnaissaient du parvis au chœur et

qu’ils voyaient dans le missel les mots que sautait l’évêque. Ce fut la

seule cérémonie, cette année-là, où les hommes savaient mieux que les

femmes se lever, s’asseoir et s’agenouiller à temps, comme au temps des

premières messes. Les bedeaux et les solistes chantaient un latin connu

et compris par l’assemblée, la seule en ce monde avec l’Académie de

Leyde sur laquelle le latin eût encore sa force, et l’acoustique

heureuse donnée aux opéras par des câbles pendus et des ficelles l’était

ici par les mille drapeaux pris aux ennemis de Nerwinden à Tananarive,

par la gloire même. Personne ne paraissait trop triste, car pour presque

tous cette mort d’un homme disparu depuis un demi-siècle et revenu

mourir, à l’inverse des éléphants, dans un kraal de quatre millions

d’hommes vivants, paraissait plutôt un retour. Il allait avoir

d’ailleurs dans la mort un vent constant, les lumières de tous les

cierges autour du catafalque s’inclinaient dans le même sens, c’était un

bon départ. On regrettait tout au plus de n’avoir revu qu’une fois à

peine ce brave Lamérouse, plus marin encore grâce à l’allitération de

son nom que son presque homonyme l’explorateur, alors que l’_English

Review for Liberty_ publiait justement ce mois-ci un long mémoire sur

les éléphants morts seuls. On avait aussi le sentiment, en voyant monter

du tombeau de Napoléon ces lueurs violettes qui donnaient à l’église

entière, au marbre, aux invités, car il était midi, la seule couleur

commune aux couchers et aux levers du soleil, que la marine française de

1802 à 1815 n’avait peut-être pas été, en effet, ce qu’elle eût dû être

pour cet homme, sinon marin, du moins né et mort dans des îles. Quand on

eut laissé aller, sans avoir à gagner un cimetière, le cercueil de

Lamérouse de la nef même comme par la trappe d’un pont, et qu’il eut

résonné sec en atteignant le fond de l’océan, Fontranges, parent le plus

proche, appuyé à cette petite grille du cimetière de Longwood d’où l’on

voyait jusqu’à la brume africaine, avait le sentiment que tous ces

gens-là venaient lui serrer la main et le plaindre de ce qu’il n’eût

jamais vu la mer.

* * * * *

Églantine le surprit à mettre dans une valise six mouchoirs, du savon,

et un chandail, comme un mousse. Elle le confessa. Il accepta de

l’emmener passer un samedi sur la Manche. Elle se chargea même de

retenir les chambres.

* * * * *

Maintenant Fontranges ne bougeait plus. Étendu dans le grand lit de la

chambre d’hôtel, il n’osait faire un mouvement: il n’était pas sûr

encore que le lit appartînt à lui seul. Il avait mal entendu la

conversation d’Églantine avec la directrice de l’hôtel; il se demandait

s’il avait bien compris, s’il n’y avait qu’une chambre pour tous deux.

Une appréhension, dont il rougissait, l’avait poussé à ne prendre dans

cette immense pièce que la plus petite moitié. Il ne l’habitait qu’à

demi, son nécessaire était massé sur l’angle de la toilette, ses

vêtements dans un coin de l’armoire... A part ce soupçon stupide, rien

encore, si ce n’est le cours logique de cette vie anormale qu’il menait

depuis deux mois, ne pouvait lui faire supposer qu’Églantine viendrait.

A la réflexion il se rassurait. Églantine ne lui avait pas parlé certes,

mais elle lui avait dit bonne nuit d’un mouvement de tête. Elle ne lui

avait pas serré la main. Mais peut-être était-ce un hôtel sévère où

l’expansion était de mauvais goût. On n’était pas loin de cette

Angleterre où les hôteliers n’admettent les couples que s’ils

reconnaissent sur eux ce vernis de l’union légitime, moins éclatant que

celui de la passion, mais indélébile. Sans doute, demain, aux repas,

Églantine saurait à nouveau ménager ses effusions et employer pour le

pain et les condiments un autre langage que celui de la tendresse. A peu

près au point d’où Tristan s’était embarqué, la vie des hommes habituels

et les bonnes façons des tables d’hôte allaient enfin renaître pour

Fontranges. Il en était soulagé. Il y avait donc un terme à cette

passion insensible! Il n’allait donc pas avoir à se perfectionner encore

dans l’absurde et le déraisonnable, à jouer ce soir la partie la plus

haute et la plus illogique dans ce rôle, c’est-à-dire dans le déshabillé

et la nudité. Il respirait. Il n’aurait pas à dormir, à se réveiller

près d’Églantine! Il y avait donc, il pouvait donc y avoir à nouveau,

dans la journée, un intervalle où reparaissait sa vie manquée et

solitaire, sa vie fausse,--la vraie vie. Il en fut réjoui, car du même

coup sa sensibilité reparaissait aussi. Rien n’empêchait la pensée

d’Églantine de reparaître là où Églantine elle-même disparaissait. Qu’il

était doux et normal de réserver la moitié de ce lit, de ce sommeil, de

cette nuit, à Églantine, pourvu qu’elle ne vînt pas! Grâce à cette

absence, à ce silence, muette et invisible, celle qu’il aimait reprenait

la densité des seuls êtres que Fontranges savait aimer, étalait un

nécessaire inexistant, pendait des vêtements irréels. Tombé subitement

dans le régime pudibond des hôtels, dans le domaine où Églantine ne

parlait plus amour, ne caressait plus, il reprenait sa liberté vis-à-vis

d’elle, sa liberté de sexagénaire rongé de passion... Il éteignait avec

joie sa lampe électrique, il se réfugiait dans cette ombre, dans ces

rêves, avec le sentiment de réalité de l’acteur qui va retrouver sa

brasserie et sa bonne amie. Cet abandon, ces imaginations, c’était le

terrain solide de Fontranges... Il sentait même que dans cet élan

libérateur il n’allait pas s’en tenir aux divagations de sa pensée, mais

bondir au plus vite vers le niveau supérieur, vers le sommeil, le vrai

rêve... Oui, le sommeil venait... Par les volets mal joints, une lueur

étincelante pénétrait toutes les quatre secondes, la gerbe du phare...

C’était le phare le plus simple de France, quatre secondes d’ombre, une

d’éclat; il ressemblait bien peu à tous ces phares à lumières

compliquées que l’oncle Dubardeau avait désiré lui montrer; Fontranges

ce soir l’eût préféré d’ailleurs aux éclipses ou aux rougeoiements qui

annoncent la peste, les bas-fonds, ou les Sanguinaires. Ces apparitions

toujours égales, qu’il sentait à travers les paupières mêmes, le

berçaient. C’était la première fois qu’il était bercé, au fond de la

nuit, par la lumière... Il s’endormait, quand la porte s’ouvrit.

Il lui sembla que le phare soudain n’avait plus d’éclipses,--que la mer

devait être belle sous cette nacre constante!--Églantine avait allumé.

Elle entrait doucement, comme une épouse en retard ou coupable. Il

l’entendit poser ses sacs, froisser doucement le _Figaro_ et l’attacher

au bec électrique pour en diminuer l’éclat avec une épingle qui devait

être, il le craignit, son épingle de cravate à fouet d’or. Dans la

demi-chambre laissée libre par Fontranges, respectant la limite

invisible, désinvolte tant qu’elle était chez elle, d’un pas déférent

dès qu’elle était obligée de franchir la frontière, elle combla les

vides de l’armoire ou de la toilette, de ses flacons et de son parfum,

attachant un rideau avec la chaîne de Fontranges. Tous les bijoux de

Fontranges servirent ainsi pour des opérations de première nécessité.

Fontranges l’entendait vider sa valise, s’interrompre pour vérifier,

comme il l’avait fait lui-même, le porte-manteau géant, s’y pendre.

Comme on perçoit facilement que celle que l’on aime ne touche plus à la

terre! Parfois un silence, un soupir, c’est qu’elle avait essayé, comme

Fontranges, de soulever la lionne blessée de la cheminée et de voir si

elle était en plâtre patiné ou en bronze. Elle était en bronze,

Églantine s’y était trompée, comme Fontranges d’ailleurs, et l’on

entendit le fracas du socle contre le marbre. Puis, après quelques

secondes interminables pendant lesquelles Églantine sembla avoir

disparu, s’être pendue pour toujours au porte-manteau obstiné, le lit,

le lit craqua sous un faix imprévu. Elle se penchait, elle allait

parler: il regretta de n’avoir pas ces boules Quiès dont on s’obture

justement les oreilles au bord de la mer. Il entendit tout. Il entendit

le fracas de la mer, car, maladroit à son habitude, il avait choisi pour

venir la voir le jour de l’équinoxe. Il entendit toutes les menaces des

éléments aux hommes. Bien qu’il se sentît sans reproche vis-à-vis d’eux,

il en prit pour sa part. Il entendit enfin, étouffant d’un coup ce

fracas, un souffle... «Je vous aime.» Il frémit de ce mot vous: pour la

première fois elle ne l’avait pas tutoyé, Églantine était sortie de ce

jeu convenu, de ce vocabulaire admis, pour rapporter sur lui ce terrible

pluriel. Puis cette phrase dite, par pudeur, avec tous ses vêtements,

elle se déshabilla. Fontranges n’avait pas entendu d’autre femme

qu’Indiana se déshabiller. Il redoutait la longueur de ce moment pendant

lequel Indiana, ses amants une fois couchés, se fardait pour la nuit,

tressait ses cheveux, essayait une fois nue avec bottines le chapeau du

lendemain sur le corps d’hier. Mais Églantine se déshabillait posément,

quittait son chapeau en premier, ses souliers en second, avec la méthode

d’un page qui rejoint au lit son seigneur. Un page? Ah! que cette idée

de page fut la bienvenue! Dès qu’elle eut traversé le cerveau de

Fontranges, Églantine en fut couverte pour toujours d’un travesti, et

Fontranges, incertain, non de ce qu’il allait faire, mais de ce qu’il

allait penser, se réjouissait, ayant vu soudain quelle était son

attitude dans cette épreuve. Puisque page il y avait, il attendit le

page. Il fit de toute cette tendresse, de tout ce passé de souvenirs

communs avec Églantine, une sorte de tendresse masculine, de passé

masculin. Églantine rajustait le _Figaro_ autour de la lampe et enlevait

sa robe, sans se douter qu’elle avait tout à coup changé de nature et de

rôle, et qu’elle n’était plus redoutable la nuit pour celui qui

l’aimait. Il y eut encore un silence, car le page était allé lire

au-dessus de la toilette la légende de la gravure qui représentait le

cardinal Bembo et sa nièce surveillant les fouilles dans la campagne

romaine. Plusieurs pages italiens justement étaient là à porter la cape

du prélat et la canne de la jeune fille. Puis un second silence, parce

que le page était nu et que le silence jaillit à pleins flots de sa peau

fraîche et blanche. Puis Fontranges sentit le phare constant s’éteindre,

le phare à éclipses repartir, et Églantine avancer lourdement vers le

lit, à travers ces haies de lumière et d’ombre. Elle heurta le cuivre du

genou, mais d’un coup si doux qu’il eût à peine dérivé un canot à

l’ancre, et elle s’étendit à la place vide, à sa place. Fontranges

maintenant, depuis cette idée du page, n’avait même plus l’impression

d’une aventure, d’un événement. Il se demandait tout au plus, mais par

hasard et sans que cette curiosité lui parût avoir le moindre rapport

avec la situation, si ces couples qui couchèrent ensemble quarante ans

dans la chasteté s’embrassaient avant de se coucher... C’est ainsi que

celui pour lequel une simple prévenance, un geste d’amitié étaient une

surprise et des égards si forts que son cœur ne pouvait impunément les

supporter, en arrivait, dans la légende d’Églantine, à ne ressentir ni

étonnement ni émotion lorsque celle qu’il aimait s’étendait près de

lui... Vivre nu avec Églantine, passer trente ans chaque nuit avec

Églantine... la perspective de ces dix mille veilles rendait tellement

simple et facile sa conduite, dans la première nuit.

D’ailleurs rien non plus ne décelait un trouble en Églantine. Elle

respirait doucement, d’un souffle qui, toutes les quatre secondes aussi,

à peu près, donnait au drap et au lit la caresse que le phare donnait à

l’ombre. On la sentait lourde, et appuyant de toute sa masse sur la

nuit. Celui qui serait venu la soupeser, comme la lionne, la croyant

d’une chair légère et de couleurs, eût été surpris de son poids.

Fontranges sentait qu’elle ne lui tournait pas le dos, par une

délicatesse qu’il comprenait, pour que ce lit ne donnât pas le tableau

d’un couple brouillé ou insensible. Tous deux étendus sur le côté droit

dans cette position qui ne donne pas de rêves, comme les deux statues du

cardinal Bembo retirées du fond de la terre et couchées côte à côte,

elle avait pris sa suite dans ce voyage immobile et se hâtait aussi vers

l’inconscience. Les murs gémissaient parfois, les portes craquaient sous

les bourrasques, et leurs menus mouvements, leurs menus soupirs

semblaient aussi n’avoir pour cause que ce déchaînement. Jamais couple

aussi calme n’avait été posé si avant dans la tempête. Églantine avait

eu moins l’impression de se coucher que d’embarquer pour son premier

voyage. Elle s’était glissée sans projets, sans regrets dans ce qui

était le lit le plus proche en France de la mer. Plus avant, il n’y

avait plus que les lits où l’on ne couche pas à deux, les hamacs. Elle

ouvrait parfois les yeux à la seconde du phare, ayant pris déjà ce

rythme de la côte qui sauvait les marins en perdition et les avertissait

des récifs; elle voyait toutes les quatre secondes la nuque de

Fontranges, et tout ce que peut évoquer une nuque d’homme, ce symbole

d’attente, de patience, de fatalité, lui venait à l’esprit, le dos de

l’Indou sur lequel la panthère va se laisser tomber de l’arbre, et le

dos d’Orphée ramenant Eurydice, et le dos des guides turcs qui ne se

retournent jamais vers celui qu’ils conduisent, par suprême politesse.

Il ne se retournait pas non plus, il la savait là. La nuit qui avait

couché Fontranges lui avait soustrait cette immense bulle d’air que

debout il semblait porter, Atlas qu’il était d’un globe sans matière. Il

ressemblait maintenant à ces cavaliers de plomb retirés de leur cheval.

On ne pouvait s’empêcher de penser au cheval. Églantine y pensait, et

surtout à Sebha, la préférée de Fontranges. Elle pensait à ces aubes, où

déjà levée, car c’était l’heure où elle distribuait des graines pour les

oiseaux dans la cour et le jardin, en variant les places pour que les

chats ne les repèrent pas, elle voyait Fontranges, debout devant Sebha

et amoureux d’elle, lui parler seulement de loin, sans la caresser, sans

l’embrasser, comme une vraie amante. Sebha tendait en vain vers lui ses

naseaux en velours qu’Églantine venait au retour embrasser en cachette,

et levait toujours le pied droit, signe de grand bonheur.

--Vous dormez? demanda-t-elle.

Fontranges lui sut gré de cette parole, de cette délicatesse. Elle se

forçait à parler, il le comprenait, pour que cette nuit ne restât pas un

souvenir équivoque.

--Non, dit-il. Et toi?

--Dormons, reprit-elle.

Le vent secoua la maison.

--Quel temps! dit Fontranges.

Il allait ajouter que cette pluie arrivait à point pour les champs. Il

pensa que cela ne signifiait rien ici; la pluie est-elle bonne pour la

mer?

De la mer venait un grand hennissement.

--Vous souvenez-vous de ce mot arabe que vous disiez autrefois à Sebha,

le soir, et qui signifiait bonne nuit?

Fontranges chercha dans les ruines de son vocabulaire arabe, bien

délaissé depuis la mort de Jacques, trouva le mot «Bonjour», la phrase

«Béni soit le soleil levant. Il ressemble au juste»,--pas le mot du

sommeil. Mais la voix d’Églantine avait dissipé tout ce qu’il sentait

d’obscur dans son esprit. Au fond, rien que de bien naturel dans cette

nuit. Il vaudrait mieux évidemment n’en pas parler, c’était un geste

d’une autre époque, une reconstitution, et si réussie, d’âmes, de cœurs.

D’ailleurs le nombre était plus considérable qu’on ne le croyait des

gens qui n’interpréteraient pas mal les paroles de Fontranges, s’il

disait: «Le soir où Églantine et moi avons couché ensemble»; ou, «Quand

Églantine à minuit juste me demanda si je dormais...»

Il s’interrompit dans sa divagation, car le mot arabe en lui arrivait.

Malgré le fracas des flots nordiques, la fraîcheur de l’iode, à travers

les couches d’ailleurs faciles à traverser des pensées de Fontranges sur

l’humanité ou l’école de Saumur, frôlant le seul mot étranger que

Fontranges connût, _gute Nacht_ (mot dont il était sûr, qui venait en

droite ligne d’une électrice de Cologne alliée aux Fontranges), le mot

arabe, d’une pression maintenant invincible, arrivait. D’habitude,

Fontranges ne trouvait qu’au réveil les mots qu’il avait cherchés

vainement la veille, mais le mot arabe qui veut dire bonne nuit, sachant

que son devoir était d’arriver avant l’aube, un peu loin encore,

arrivait. Dans le corps assoupi de Fontranges, la langue et la glotte se

livraient à une série de petits balbutiements et appels arabes.

Fontranges répétait au hasard les proverbes arabes où le mot aurait pu

se trouver. Précédé des expressions: Tiens-toi debout pour cueillir les

roses. Ne fais pas de grimaces aux aveugles, Fontranges sentait le mot

le percer lentement. Encore un vers de Saad bousculé au passage, le

dicton sur le trot du cheval semblable aux mouvements de la natation, et

le mot était là, aussi éclatant sous l’oubli de Fontranges que les

lettres saintes de Sainte-Sophie sous le plâtre des Turcs...

--_Ektab_, dit-il.

--Comment? murmura Églantine endormie.

--_Ektab_.

Il parlait toujours sans retourner la tête, aux guides d’un dur

coursier...

Églantine en croupe céda au sommeil.

* * * * *

Vers le milieu de la nuit, elle se réveilla, et il lui sembla que

Fontranges dormait. Il dormait en effet. Ce sommeil réputé qui avait

fait réveiller son aïeul Jean, le jour de Marignan, dix minutes après

François Ier, lui-même en retard, l’avait vaincu. C’était un sommeil

sans beaucoup de rêves. L’aïeul Jean avait rêvé à Marignan que son

cuissard était défait et qu’il ne pouvait l’agrafer. Bayard l’aidait

sans succès. Fontranges rêvait que son lacet de brodequin cédait et que

le garde-chasse se refusait à lui en donner un autre. C’était

inconcevable de la part d’un garde qui était né dans le château, qui

n’acceptait que de Fontranges le prénom de ses enfants et le nom de ses

jeunes chiens. Fontranges, espérant que c’était à cause d’un entêtement

soudain et non d’une hostilité, lui demandait, pour l’éprouver, les

objets les plus divers, sa bretelle de fusil, ses vraies bretelles.

L’autre refusait tout. Telles étaient actuellement les visions de

Fontranges, mais, quel qu’il fût, Églantine sentait le corps de son

voisin habité par le rêve. Elle rejeta doucement son drap. Avec cette

souplesse qui lui permettait tout geste sans qu’une jointure parlât,

sans qu’un muscle saillît, et lui laissait faire tout effort, toute

cabriole avec un corps de repos, offrant toutes les quatre secondes, par

sa tunique fendue sur le côté, ou cette bande déserte et inutile de

nacre, ou des ombres que pour la première fois en ce bas monde pénétrait

la lueur d’un phare, dans ce désordre qui rend sur les gravures en

couleur Psyché habillée plus visible que l’amour tout nu, elle

s’agenouilla sur le lit, et à travers les barreaux de nuit, elle

regardait Fontranges. C’était la projection de Fontranges que le phare

lui semblait envoyer maintenant toutes les quatre secondes aux marins

perdus, aux bateaux en détresse. Il était couché sur le dos, les mains

jointes et les coudes écartés, dans cette position recommandée à ceux

qui vont traverser une foule dense, ou à ceux qui sont morts. C’étaient

des coudes solides, ceux qui lui avaient permis de fendre sans les

remarquer la cohue des vivants, des préjugés, des désirs, et qui lui

ouvriraient bientôt celle des ombres sans foi, des ombres sans âme.

Jamais Églantine ne l’avait vu aussi semblable à ce qu’elle le croyait,

et en effet tout ce que Fontranges avait fait dans sa vie pouvait

passer, aux yeux du sort, pour n’avoir eu que ce but: être surpris

dormant au milieu de la nuit. Le soin avec lequel Fontranges avait

appris à respirer par le nez et forcé autour de lui gardes-chasse et

chambrières à l’imiter, leur expliquant sur Sebha qu’un cheval défaille

si on lui bouche les naseaux, avait enfin sa récompense: il n’avait pas

la bouche ouverte, il ne ronflait pas. La vigilance avec laquelle il

avait écarté de lui les livres à caractères trop fins, les livres en

général d’ailleurs, la lecture, portait aujourd’hui ses fruits: ses

paupières étaient à peine gonflées, à peine bleues. L’exigence avec

laquelle il choisissait son cosmétique était enfin justifiée: la raie

que l’on portait dans la famille au milieu exact du crâne, en mémoire du

Fontranges coupé de haut en bas à Azincourt, était restée parfaite, et

enlevait tout désir, en effet, de couper un Fontranges en tranches

horizontales. Visible enfin cette énorme broderie à ses armes sur la

pochette du pyjama, qui semblait l’écusson d’une équipe de football ou

de water-polo, équipe de nos rois dans laquelle Fontranges, au rôle

infime d’arrière, avait toujours au dernier moment plaqué la veulerie,

la tricherie. La bonté de Fontranges aussi était récompensée, il n’avait

sur le visage que les rides que donne le sourire, et en cette minute,

elles disparaissaient toutes, car il souriait: le garde-chasse, dans un

pathétique retour de générosité, lui passait son paletot même, qu’il

sentait lourd, par derrière, de gibier. Tel il était, tiré toutes les

quatre secondes du néant dans sa perfection, et c’était du regard de

Psyché qu’Églantine contemplait cet être sans ailes, sans joues roses,

et sans nombril ceint de lauriers,--car il était perdu.

Il n’y avait plus à s’obstiner, à lutter contre lui, à le repousser, de

ce domaine légendaire où il se réfugiait, dans un autre, dans le domaine

de la folie peut-être; il était perdu. Celui qui gardait les serments

non formulés, qui accomplissait les vœux non faits, qui respectait les

époux inexistants, pour qui s’étaient assemblés, autour de cette fille

libre et qui s’offrait, tous les obstacles invisibles et insurmontables,

celui-là ne voulait pas d’elle, la rejetait! Au dehors le vent soufflait

encore. Elle avait le cœur serré que donne l’atterrissage sur un rivage

hostile, l’angoisse de ce retour de l’île où elle avait vécu tout l’été

seule avec Fontranges. Il lui semblait que ce soir, en la ramenant à

Paris par le train des paquebots, Fontranges allait la ramener à chacun

des quatre millions de Parisiens. Elle sentait la lenteur volontaire de

ses sens, de ses pensées, tout cet heureux avenir de paresse, le seul

qu’elle convoitât, l’abandonner comme une honnêteté. Il lui semblait

que, pour la première fois, elle allait avoir un contact avec les

hommes, moisissure suprême de l’univers, dont la pensée de Fontranges

l’avait jusque-là isolée. Il n’allait plus lui être possible de croire

qu’il n’y avait qu’un seul homme. Le nombre des couleurs et des coupes

de cheveux, des différences de chaussures de tous ces êtres auxquels

elle allait avoir à se mêler demain l’accabla, elle pour qui la parure

humaine s’était toujours réduite à la raie et au veston de Fontranges.

Au lieu de cette taille immuable, calculée plus sûrement que le mètre

platine sur le rayon du méridien terrestre, il allait y avoir des petits

hommes, des moyens, des grands. Il allait la ramener aux bossus, aux

hydropiques, aux chauves. Chaque sentiment aussi allait devenir un

dédale. Les sens allaient avoir à se débrouiller dans ce terrible

élément, comme les ouïes d’un poisson dans la mer. Déjà, chaque fois que

l’ombre retombait sur la chambre et que Fontranges disparaissait,

c’était un homme étranger qu’elle sentait étendu sur le lit et dormant,

Melchior, Jacques, Alain. Une foule d’hommes qu’elle ne croyait même pas

avoir remarqués s’étendirent ainsi côte à côte près d’elle, invisibles,

séparés chacun l’un de l’autre par une série de Fontranges immobiles et

éblouissants... Ainsi donc cette veille était la veille avant l’entrée

dans le couvent terrible des humains. Elle frémit, mais elle sentit

combien il était inutile et cruel de s’obstiner... Elle jeta un dernier

regard sur ce corps, qui n’avait servi qu’à un usage bien habituel et

banal, mais qui comportait tous les accessoires d’un corps de héros, sur

la veine du cou légèrement gonflée qui se serait rompue en sonnant du

cor, sur la main qu’il eût solennellement grillée plutôt que de

commettre un parjure, s’étendit à nouveau, put s’endormir. Il était

maintenant tourné vers elle. Tous deux avaient le bras autour de la

tête, et ils semblaient supporter un pesant fardeau, comme d’ailleurs

tous les humains debout ou couchés, assis ou à genoux, cariatides du

vide...

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ CENT SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES

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Églantine · 第 11 / 13 题