Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à
moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus
grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait
accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même
supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il
espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son vœu le plus cher
donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter
victorieusement contre sa cruelle maladie.
Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que
l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur
éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard
vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des
forces vitales.
C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois!
L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une
apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait
rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière
l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante,
elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son
mariage.
Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une
seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait
avec une rapidité nouvelle.
Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne
jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en
plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et
d'une étonnante vivacité.
Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et
je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées
entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait
cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me
faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de
pénible compassion. Elle lisait au fond de mon cœur. Dès qu'une vague
pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle
fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et
me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive
en la vie éternelle de l'âme.
M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur
qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois
qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure
par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en
abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de
la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son
esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la
séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement.
Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en
grande hâte.
M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que
possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous
assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour
solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à
l'improviste, avant que son dernier vœu fut rempli.
Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à
une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette
que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient
parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui
ornerait sa tête.
Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait
plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour
aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux
sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son
corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec
une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche
couronne de mariée!
Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient
précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus,
hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité!
En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit;
son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme
si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son
sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible
signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps!
Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour
solennel!
Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la
bénédiction du prêtre?
Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de
crainte?
Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait
terrible!--Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle
avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu
pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille.
Elle exhalait son dernier souffle, son cœur ne battait pour ainsi dire
plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine....
Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres,
devant mes yeux terrifiés, tandis que, dans ma cruelle insomnie,
j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de
ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une
terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un
messager qui viendrait me dire:
--Elle est morte!
Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un
domestique arriva.
J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas
qu'il ne vînt me broyer le cœur par l'affreuse nouvelle; mais, au
contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore;
elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le
soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle!
Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une
foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux
époux. Rose l'avait voulu ainsi.
Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y
avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.
Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je
montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être
célébrée.
Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son
secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis.
Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me
sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de
lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;--mais,
moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais
parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration
stupide....
Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une
blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette
couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait
de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues
et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la
beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes
sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi dans ce
fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son
âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une
promesse chère!
Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de
mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis
que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns
se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un
à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le
bonheur et le ravissement....
La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour
nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase.
Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha
sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque
éteints, la voix du maire....
Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui
fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle
ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du
fauteuil....
Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes
jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la
mourante.
La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit....
J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien
mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait--il sa
bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la
tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?...
Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de
lui donner fit refluer vers le cœur de la malade le peu de sang qui
circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit
au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le
serment solennel.
Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur
nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une
fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon cœur
comme une voix des cieux:
--Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis!
Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me
pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:
--Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la
terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse.
Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la
lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire
ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu!
Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais
de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait
s'accomplir.
Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son cœur,
le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi
immobile....
Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante,
je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase.
Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une
couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits
souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son
regard immobile!
Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix
du prêtre résonnait dans le silence de la chambre.
--Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au
ciel!
Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers
le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa
bonté infinie.