Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe
_d'après nature_, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à
l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques
allaient être terminées.
Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude
de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en
terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un
travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage
d'autres figures.
Cette fois, je voulais faire une œuvre consciencieuse, lentement, en y
appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection
que mon savoir me permettait d'y donner.
Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre
enfant, et allumé ainsi dans son cœur le feu sacré de l'amour des arts.
Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez
confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.
A qui la première œuvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon
à celle qui était la cause unique et la source de son existence
intellectuelle, de son génie et de son espoir?
Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique
mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne
parvinsse à produira un chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre dont les
formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je
l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et
une foi profonde.
Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon
œuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à
la fin du mois de janvier.
C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes
travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec
le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M.
Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je
pouvais les surprendre à l'improviste par une belle œuvre d'art bien
réussie.
Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante
sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me
décidai enfin pour un groupe qui devait représenter _la Protection_, et
je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition
définitive.
Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon,
agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et
qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau
endormi, et sa houlette était à ses pieds.
A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre
enfant,--une petite fille,--dont la main droite était posée en signe de
protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche
s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:
--Prends courage! là-bas resplendit l'étoile de ton avenir.
J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui
vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me
donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.
Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans
leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui
s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus
immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne
à tort l'épithète d'art gothique.
A mesure que mon œuvre avançait et que les têtes des statues que
j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à
sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures
entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la
main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la
jeune protectrice.
Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle
avait une âme qui était en communication avec la mienne.
Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous
devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois
si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les
ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui
m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille
sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si
profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais
le sourire de ma statue.
Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même
expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour
la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.
Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient
autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée
éternellement dans mon cœur? Oh! les années avaient sans doute bien
changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans
cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère
création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et
charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.