IV

Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de

nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique

créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.

Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les

chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore

signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui

devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais

avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui

se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais

du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille,

gage de leur confiance dans le retour du beau temps.

Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande

joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la

nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du

midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de

pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de

l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la

lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur

feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de

fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche

atmosphère du mois de mai.

Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose

pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un

temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller

promener aux champs.

Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je

sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète

descendre dans mon cœur, à mesure que le moment désiré approchait.

Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge

de la honte au front, le cœur plein de dépit et de chagrin, il me

faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une

fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et

dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre.

Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait

surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en

entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas

encore parler»?

Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.

Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des

figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais

donné les moins réussies à mes sœurs, et j'en avais fait de nouvelles,

et de meilleures, à mon avis.

Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais

plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant

plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y

toucher.

Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché,

nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite

fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret

me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt

fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et

elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont

bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma

singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin

de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude

pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas

encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me

poursuivait comme une accusation.

Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de

Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les

bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais

entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin

qu'elle devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai

qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais

à la même place, presque sans en avoir conscience.

Un certain jour--c'était le 20 mai de l'année 1806--j'avais erré dans

les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du

château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les

bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre

un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses

réflexions.

Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé

tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un

accent de joie:

--Léon! Léon!

C'était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes

rêves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tête, car je croyais

à une nouvelle illusion de mes sens.

Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui,

entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait

du jardin da château et entrait dans l'avenue.

Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le

monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut

plus qu'à quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus

longtemps l'impatience de sa fille.--Elle bondit en avant, et saisit ma

main tremblante; j'étais blême, et je voyais déjà avec inquiétude

sortir de ses lèvres la question; si redoutée.

En effet, ses premiers mots furent:

--Eh bien, Léon, savez-vous parler?

Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses

lui apprirent que j'étais muet comme auparavant.

--Pauvre Léon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour

cela.... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon

nom. Vous apprendrez à parler petit à petit.

Dans l'intervalle, ses parents s'étaient rapprochés de nous. Son père

mit sa main sur ma tête et me força, par un doux mouvement, à lever les

yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance:

--C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé

et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est

un joli enfant.--Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un

garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce

serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit?

Quelqu'un t'a-t-il fait du mal?

--Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la

petite demoiselle en soupirant.

--Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit

pas lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner

un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à

l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la

parole.

En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation

qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes

de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la

bonne volonté ne m'avait pas manqué, et que, pendant des mois, j'avais

fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa

fille.

Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente; mes

yeux étincelaient; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et

j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais

volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me

prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea à me tenir tranquille;

puis je l'entendis qui disait à la dame:

--Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien

intéressant! Et la femme Wolvenaer prétend qu'il y a quelque chose de

dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet

enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et

éveillé.

Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute

d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant

monsieur en fut profondément touché.

Je me sentais tout à fait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je

me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose

avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour

elle.

Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et

je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en

avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu'elles étaient à la maison

enfermées dans une armoire.

Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se

hâter, pour qu'elle pût voir plus tôt les petites figures.

Ses parents cédèrent à son désir; quelques instants après, M. Pavelyn

entrait avec sa famille dans notre humble demeure.

Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je

m'élançai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail

de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande

table.

Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement,

comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant,

que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus

de place pour mes petites maisons et mes églises.

Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle,

et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'œil toute cette richesse

et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit

abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement

heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement

admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes

efforts.

J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce

que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches

sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du

berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais

les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le

clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol.

Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les

petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une

joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon cœur. Mes

parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères

et sœurs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés

que de nous; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes

jeux....

La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour

lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer.

Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui

va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux

soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre.

Je jouai sans doute cette scène d'une manière très-vive et

très-compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand

l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute,

il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres

et de liaisons, nous poussâmes tous deux un long éclat de rire, et Rose

dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à

sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.

Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de

Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et

parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et

rougissait de plaisir.

Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus

singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina

avec bienveillance et hocha la tête d'un air content; puis il me frappa

sur l'épaule en disant:

--As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes

pas très-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans

ces deux gendarmes qui s'avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et

que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bêtes?

Je montrai du doigt sa fille.

--Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah! comme je vais

pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns

derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant.

--Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de

tous ses joujoux?

Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j'y rassemblai

mes figurines et je le tendis à Rose. Elle hésitait à accepter mon

cadeau et regardait son père d'un air interrogateur. Je prévoyais un

refus et je frémissais de crainte; mais je joignis les mains devant M.

et madame Pavelyn d'un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se

lisait une prière si ardente, qu'ils appelèrent leur bonne, qui était

restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes

œuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri

de triomphe.

Notre propriétaire s'entretint encore un instant de Rose et de moi avec

mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse,

c'est que leur fille était d'une santé délicate et que l'air des champs

lui ferait du bien.

Ils exprimaient aussi la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir Rose,

qui ordinairement montrait si peu d'ardeur au jeu, s'amuser de si bon

cœur et avec tant d'animation.

Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d'un ton

fort aimable:

--Nous devons partir maintenant, Léon; mais viens demain au château,

vers une heure; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites

figures. C'est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi.

Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le

beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon.

--Léon, Léon, s'écria la petite fille en sortant, à demain, à demain!

Oh! comme nous nous amuserons!

Je tombai tout tremblant sur une chaise.--Quoi! je dînerais au château,

à la même table que Rose! Ses parents me témoignaient autant d'amitié et

de compassion qu'elle-même! Moi, le muet, j'étais donc choisi et préféré

entre mes frères et sœurs?--Demain! demain!

V

Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la

main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le

paradis, que ma mère m'avait souvent décrit. Mous courions, nous

dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une

béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles,

et moi, malheureux! dans mon rêve, j'avais le don de la parole, et je

lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de

sentiment.

Puis la scène changeait de nouveau; j'étais assis à une grande table et

je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises,

que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la

boutique du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil

régal.

D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre l'énigme qui

occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose

m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être

ce cadeau? il m'était impossible de faire une supposition probable. Je

pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand

gâteau, et à beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je

me trompais assurément.

Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que

c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le

jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que

j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortît de la

commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que

je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une

demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la

chambre, l'œil fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé

deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que

l'horloge était arrêtée et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit

par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les

pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher.

J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je

tournai autour de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille

paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le premier coup de midi

retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.

Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma

place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien

entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en

riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là; mes frères et mes

sœurs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical.

L'épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que

d'habitude, et plus d'une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans

leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en

plaisantant d'oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je

ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions

alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui,

sur l'aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi.

Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à

me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et

mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps

avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que

possible, quoique mon père prétendît qu'il était absurde de me revêtir

de mes habits de fête pour aller jouer.

Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un

air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que

je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais

soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant

les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le

mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais

pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je

ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela

était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais

pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance.

Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu,

et que, frémissant d'impatience, je m'élançai hors de la maison.

Je courus tout d'une haleine à travers le village et l'avenue du

château; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je

n'aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrète.

J'entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis,

regardant de tous côtés si je ne voyais personne.--Qu'elle était belle

la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large

pelouse, pareille à une prairie s'étendait de tous côtés jusqu'au pied

des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que

j'aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison;

mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un

arc gigantesque s'élançait d'un bord à l'autre. Ce pont était formé de

branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je

n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompît sous mon

poids.

Autour du jardin s'élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt

impénétrable; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si

grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le

jardin comme une immense guirlande et parfumaient l'air de l'odeur la

plus délicieuse.--Partout où je promenais mes regards, le long des

sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui

m'étaient totalement inconnues, et qui m'étonnaient par leurs formes

bizarres et leurs brillantes couleurs.

La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent

peur. Je ne m'approchai du château que pas à pas. Mon cœur battait dans

ma poitrine, et assurément je n'eusse pas osé aller plus loin; mais une

porte s'ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma

rencontre. Elle me prit par la main, m'entraîna vers le bâtiment et dit

en me grondant:

--Pourquoi restes-tu si longtemps? Ce n'est pas bien à toi, Léon. Nous

avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché.

Elle lut sur mon visage que ces paroles me faisaient peur.

--Allons, allons! s'écria-t-elle, c'est pour rire que je dis cela. Il ne

faut pas avoir peur; sois gai. Ah! comme nous allons tout à l'heure

jouer et courir dans le beau jardin, n'est-ce pas? Quel dommage que tu

ne saches point parler! Mais, c'est égal, je te comprends bien.

Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un

long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j'essuyais mes

pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien

que Rose s'écriait en plaisantant:

--Mais, Léon, qu'as-tu donc aux pieds? Finis donc, c'est assez.

Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés

d'argent. J'ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif;

mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant

laquelle il se tenait.

Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d'or.

Les parents de Rose étaient assis autour d'une table. Je restai debout

sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les

paroles de bienvenue que m'adressaient M. et madame Pavelyn.

Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m'obligea à m'y

asseoir. La tête me tournait; je tenais les yeux baissés, confus et

tremblant.

Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine,

de façon que je pouvais à peine remuer les bras.

Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s'amuser beaucoup

de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule

tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.

M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je

baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau

de pain à côté de mon assiette.

J'étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le cœur

me battait si fort que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe

fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais

j'étais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un œil hébété.

Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa

chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément

la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main.

D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite,

grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu.

Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle

fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit

quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette

et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il

fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot,

elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et

une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon cœur de reconnaissance.

Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un

parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je

mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur

les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait

dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son

éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait

irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se

trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne

pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à

moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui

paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes

derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main

droite deux serpents entrelacés.

Déjà Rose, voyant mon étonnement, m'avait dit que cette statue

représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter

mon catéchisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu semblable,

l'explication ne m'apprit rien. Ce n'était pas, d'ailleurs, la

signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette œuvre

d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la

pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car

plus d'une fois j'avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce

dieu inconnu ne sautât sur moi. J'examinai aussi avec une attention

curieuse comment la statue était faite, et je m'efforçai d'en graver les

formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eût été possible de tailler

dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât.

Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en

avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu'on

servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me

plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha

de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement

ce qu'il allait faire avec une espèce de pince qu'il tenait à la

main....

Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu;

et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand

cri, je crus qu'il lui était arrivé malheur.

Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur

sortit de ma poitrine, et je criai distinctement:

--Rose! Rose!

--Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec

joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom

aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler.

Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre

chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force

du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait

semblant d'être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la

main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque

entièrement.

Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'étrange phénomène

dont ils venaient d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une

fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître,

lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'était devenu de

nouveau tout à fait impossible d'articuler un son déterminé par la seule

force de ma volonté.

--C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une émotion violente que ce

garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu

plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré

la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose

pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque

chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui

donner complètement et définitivement la parole?

Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me

firent tomber dans de profondes réflexions, d'où je ne fus tiré que

lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le

donner.

La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra

bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d'un papier. Pendant

qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le

mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait

comme de l'argent, et le manche était fait d'une sorte de coquille où la

lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.

Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes

lames qu'il portait, elle me dit:

--Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu

m'as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec

lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en

voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et

une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en

acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant

que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi

moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau

avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand

gâteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus

de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n'est-il pas vrai?

Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux

mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux

parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous

ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés

de la reconnaissance qu'ils y lisaient.

Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose; je fermais et

j'ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite

scie, et déjà je m'en servais en imagination. Quelle richesse! Des

outils de toute espèce! tout un atelier! Comme désormais je pourrais

tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice!

et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments

choisis et donnés par elle!

J'étais tellement agité par la joie et par l'admiration, que je

n'entendis pas ce que M. Pavelyn me disait:

--Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau

couteau à Rose pour qu'elle le mette de côté jusqu'au moment où tu

retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez

ensemble au jardin maintenant, courez et sautez tant que vous pourrez.

Le temps est doux et sain; nous prendrons le café dehors, en plein air,

et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.

Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits

filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l'escalier; elle m'en

donna un, et m'expliqua que nous allions à la chasse aux papillons.

Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec

Rose, la timidité, qui pesait sur mon cœur comme un plomb, disparut, et

je respirai à longs traits.

Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après

les papillons sans pouvoir en attraper un seul; mais que, moi qui étais

fort et leste, j'en prendrais bien quelques-uns pour elle.

A peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs

sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un

cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos

désirs.

Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les

papillons; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier

le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l'adresse de

nous éviter, il y avait plus d'un quart d'heure que nous courrions sans

le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de

plaisir et d'ardeur.

M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse,

prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose,

par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre.

Enfin j'attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie

et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose

courut vers ses parents, qui riaient de bon cœur de son émotion. On

alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans.

M. Pavelyn dit qu'il était très-content, et que je pourrais venir jouer

souvent si Rose continuait à s'amuser de si bon cœur; mais la jeune

fille n'eut pas la patience d'attendre que son père eût fini de parler.

Elle m'entraîna vers la pelouse en s'écriant:

--Vois, là-bas! deux papillons, trois papillons, quatre papillons! Vite!

vite!

Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois,

nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie

triomphante, et qui tenait la boîte prête.

Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses

ailes au soleil sur le tronc d'un arbre. C'était un papillon d'un rouge

foncé avec des taches d'argent et d'azur.

Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée,

elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité,

que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la

resplendissante petite bête; il lui semblait que désormais aucun

papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de

nouveau avec passion.

Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame

Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café.

Pendant que je bondissais, le filet en l'air, devant le bosquet de

seringats, Rose en poursuivant un papillon dans une direction opposée,

s'était éloignée de moi.

Tout à coup j'entends un violent craquement.... Je tourne les yeux vers

l'endroit d'où ce bruit étrange était parti! Ciel! quel horrible

tableau! j'aperçois Rose qui tombe par-dessus l'appui brisé du pont et

qui s'enfonce dans l'eau en poussant un cri de détresse!--Ma langue se

déchire; le sang jaillit hors de ma bouche; je crie avec toute la force

qu'un muet peut donner à ses cris; mais ce sont des paroles qui sortent

de mon gosier, des paroles claires et distinctes:

--Rose, Rose! du secours, du secours! Dieu, Dieu!...

Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les

appartements du château.

Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre.... Du haut du

pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma

bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans

l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens

que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je

prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de

l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma

poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je

suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la

certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la

crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est

la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière

convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que

le regret et la douleur du malheur de Rose....

Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.

Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et

madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient

sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui

était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le

château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques

s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui

flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha

Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.

Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa

fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de

terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se

précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille.

Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré

aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à

donner signe de vie et à rouvrir les yeux.

Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de

voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait

repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été

obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui

semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva

sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on

s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même.

C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie

devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant

noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment

et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit

garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour

toujours.

M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence

d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des

jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la

grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait

d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie,

afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à

faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses

domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son

enfant.

Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me

rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun

signe de vie.

Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit

chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la

fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi,

me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui

avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais

sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher

de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également

revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où

elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.

M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était

très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des

literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de

laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour

ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il

réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques

mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et,

quoique l'on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit,

je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi.

Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec

toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le

froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé.

Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En

me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et

exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.

Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de

laine, m'emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.

Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction

s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour

la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne

produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes

souffrances.

Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta

peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur

déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir

affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma

mère et ma sœur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.

La tombe de fer · 第 12 / 41 题