Le lendemain, un simple mot de Simone donnait son adresse à Raymond,
là-bas, dans un petit coin de l’Anjou qu’il ne connaissait pas. Il lui
écrivit aussitôt une petite lettre d’une timidité hésitante; elle
répondit avec simplicité et assurance, intellectualisant ses sentiments
en un style d’une miraculeuse sûreté. Cela fit presque peur à Raymond:
il craignit tout d’un coup que l’on aime en lui plus son intelligence
que sa sensualité, davantage ses pensées que ses baisers.
--Mais non, rectifia-t-il, c’est bien que ce soit d’abord le cerveau qui
soit pris, c’est du cerveau que descend l’excitation de la chair.
Il attendait le retour de Simone, annoncé d’une façon incertaine.
Certains jours, cette attente se faisait inquiète et presque
douloureuse, comme s’il craignait d’être la dupe d’une hallucination. Il
écrivait alors des lettres spontanées qu’il n’envoyait pas, mais qu’il
lui communiquerait plus tard, lorsque par sa présence, elle aurait
raffermi la première certitude de son amour: «Ce seront, disait-il en
souriant, des témoignages de ma sincérité du moment. Et même si ces
pages doivent demeurer secrètes, elles resteront près de moi la notation
d’une minute de ma vie.»
Le silence de Simone se prolongeait. Raymond eut alors l’impulsion de
partir, de s’égarer quelques jours dans l’inconnu, de se perdre pour
mieux se retrouver et d’échapper ainsi à ce doute qui affaiblissait son
orgueil. Mais voyager?
--Il y a, dit-il, des êtres qui partent seuls, vers des paysages, des
monuments, des souvenirs historiques; ils prennent des trains et des
voitures à heure fixe pour aller contempler des cathédrales ou des
sculptures célèbres. Ils croient naïvement qu’il y a une émotion
esthétique pure; non, il n’y a d’émotion esthétique qu’associée à un
état de sentiment, à un état de désir. Je ne me souviens que des
paysages et des monuments contemplés au bras d’une amie; et telle voûte
de verdure, telle avenue gothique suspendue au-dessus d’un baiser
gardent pour moi, dans mon souvenir, ce caractère d’émotion esthétique
que ne m’ont pas donné les chefs-d’œuvre classés dans les guides.
«Je ne veux partir, s’affirma Raymond, que pour domestiquer mon
obsession, la promener par la main dans le calme d’un bois, vérifier sa
puissance et sa sincérité.
Il se laissa donc emmener en auto par une amie de lettres trop occupée à
équilibrer ses rythmes poétiques pour dérouter ses propres méditations.
Mais dès qu’il fut là, dans cette maison inconnue, dans ce paysage sans
aucune réverbération de souvenirs, il eut peur de cet isolement et de ce
silence si lourd de ses propres pensées qu’il en était assourdi. Il
n’eut qu’une idée: fuir, revenir à Paris où peut-être Simone
l’attendait. Prétextant alors un important rendez-vous d’affaires.
Raymond se fit conduire à la gare prochaine. Il souriait en pensant que
s’il avait exprimé à ses hôtes le véritable motif de sa fuite
précipitée, on l’aurait jugé peu sérieux. Se hâter vers des combinaisons
d’affaires qui assureront le confort d’une existence inutile, cela est
en effet admis et admiré; mais mépriser ces contingences pour ne plus
s’intéresser qu’au parfum et aux sentiments d’une femme, n’est-ce pas
puérilité et folie?
C’était bien vers une lettre de Simone que s’était embarqué Raymond et
que le train, scandant le bruit de ses roues et trouant la verdure déjà
fanée de septembre, le menait de tout son essoufflement. Il lui semblait
maintenant qu’il n’arriverait jamais assez vite, et le taxi qu’il prit à
la gare de l’Est dut, pour lui obéir, accélérer son allure et fendre les
flots des promeneurs indignés. Des petits groupes de femmes se
soulevaient comme des vagues et déferlaient, écume bariolée, sur les
trottoirs.
La lettre de Simone était là qui l’attendait. Raymond monta chez lui et
s’enferma avec son mystérieux trésor. Son cœur battait à coups
précipités: cette lettre était déjà une présence; il la baisa
religieusement avant de l’ouvrir.
En quelques mots d’une simplicité volontaire, Simone fixait un
rendez-vous prochain et disait sa certitude que cette minute du revoir
allait renouer sans heurt leur soirée merveilleuse à leur vie tout
entière. Il faut toujours affirmer ce que l’on désire et capter les
êtres dans sa propre suggestion. «Elle avait, écrivait-elle encore,
trouvé dans la solitude de son petit fief provincial, de nouvelles
raisons sur lesquelles appuyer son sentiment: elle voulait, en effet,
donner à son impulsion l’assentiment de son intelligence.»
«Les femmes, elles, ne doutent jamais d’elles-mêmes, observa Raymond:
c’est ce qui fait leur force. Elles savent toutes qu’elles sont chacune
la plus belle, la seule vraiment belle: elles nous le persuadent
facilement lorsque leur chair a tenté nos mains, nos lèvres et nos
yeux.»