_Samedi, 30 novembre 1901._
Il y a eu déluge encore cette nuit de deux heures à quatre heures du
matin et, bien que le chaume du toit nous ait fidèlement garantis, l'air
est si imprégné d'eau que nous nous éveillons mouillés comme par
l'averse même.
Cependant le jour se lève dans une pure splendeur; le ciel tout bleu ne
se souvient plus de rien. Je fais donc atteler nos sautillantes petites
charrettes, pour retourner dans la forêt et visiter ce temple du Bayon,
que je n'ai fait qu'entrevoir avant-hier sous le pluvieux crépuscule.
Le soleil surgit à peine quand nous sortons du bocage enclos pour nous
enfoncer, au trot de nos boeufs, dans la futaie profonde. Tout de suite
l'ombre verte s'étend sur nos têtes et il se fait autour de nous un
grand tapage d'oiseaux ou d'insectes en délire de joie matinale. Le long
du sentier, au-dessus des impénétrables fourrés pleins de fougères, de
cycas, d'orchidées, les arbres s'élancent gigantesques. Il en est de
meurtris par les hommes--pourtant bien rares par ici et bien
furtifs--qui les ont entaillés afin de recueillir, dans des pots en
terre, je ne sais quelle essence précieuse, à la manière dont les
Landais chez nous recueillent la résine de leurs pins. Il y en a
d'autres dont le tronc est tout égratigné, jusqu'à deux mètres de haut,
tout labouré de déchirures cruelles; et ce sont ceux que les tigres,
maniaques autant que les chats, ont adoptés pour s'y étirer les pattes
et s'y dégourdir les griffes, en se réveillant le soir après la longue
sieste du jour.
Il fait déjà intolérablement chaud, d'une chaleur humide et malsaine,
saturée des exhalaisons de la terre grasse et des plantes fougueuses.
Dans les rais de soleil qui çà et là traversent les feuillées, on voit
des insectes danser en rond, et leurs petits corps à reflets de métal
jettent des feux. Les moustiques, porteurs de la fièvre, tourbillonnent
partout, en nuages de fine poussière. Des papillons, au corps trop léger
pour leurs longues ailes de soie, volent à la dérive, comme s'ils
étaient le jouet du moindre souffle, puis vont s'abattre sur quelque
singulière fleur d'ombre, aux nuances pâlies. Et tant d'oiseaux, qui
s'enfuient devant nous, semblent des fusées bleues ou rouges, que nous
lancerions au passage dans cette demi-obscurité de dessous bois.
Au bout d'une heure à peu près, la muraille à créneaux de la ténébreuse
ville d'Angkor-Thôm est là devant nous, sans que la voûte des arbres en
soit interrompue, et nous mettons pied à terre, toujours dans la nuit
verte, devant cette Porte de la Victoire au-dessus de laquelle sourit
un colossal visage humain à chevelure de lianes.
Les remparts franchis, c'est par les sentiers plus vagues, à travers la
brousse plus épaisse, que nous continuons de nous avancer.
Une demi-heure de marche environ, dans cette forêt semée de débris, qui
est le linceul d'une ville et où chaque pierre porte la trace d'une
antique sculpture, où des cailloux que l'on ramasse dans l'herbe
représentent un masque humain. Et puis nous voici en présence d'un
informe amas de rochers, d'une sorte de montagne sur laquelle les
figuiers des ruines déploient superbement leurs grands parasols verts:
c'est là. Ces rochers furent érigés jadis par la main des hommes; ils
sont factices, ils sont les restes de l'un des plus prodigieux temples
du monde.
La destruction en est stupéfiante; comment ces masses ont-elles pu se
déjeter ainsi, se pencher, crouler, se confondre en chaos? Il y a des
tours qui semblent avoir glissé d'un seul bloc; tout d'une pièce, elles
sont descendues de leurs soubassements. Et les lourdes terrasses ont
fléchi. Et le sol a monté alentour; l'humus, au cours des siècles, a
commencé d'escalader les larges escaliers pour essayer de tout
engloutir.
Les grandes figures de Brahma, «les vieilles dames débonnaires», si
sournoises et peu rassurantes l'autre soir dans le crépuscule, je les
retrouve là partout au-dessus de ma tête, avec ces sourires qui tombent
sur moi, d'entre les fougères et les racines. Elles sont bien plus
nombreuses que je croyais; jusque sur les tours les plus lointaines,
j'en aperçois toujours, coiffées de couronnes et le cou ceint de
colliers. Mais, en plein jour, combien elles ont perdu de leur pouvoir
effarant! Ce matin elles semblent me dire: «Nous sommes bien mortes, va,
et bien inoffensives; ce n'est pas d'ironie que nous sourions ainsi les
paupières closes; non, c'est parce que nous avons à présent la paix sans
rêves...»
Le temple dont les méconnaissables ruines sont devant moi représente la
conception prime-sautière, naïve et farouchement puissante d'un peuple à
part, sans analogue au monde et sans voisins: le peuple khmer, rameau
détaché de la grande race aryenne, qui vint s'implanter ici par aventure
et s'y développa loin de la souche originelle, séparé de tout par
d'immenses étendues de forêts et de marécages. Vers le neuvième siècle,
environ quatre cents ans plus tôt qu'Angkor-Vat, ce sanctuaire, plus
énorme et plus rude, était dans toute sa gloire. Pour essayer de se
représenter ce que fut sa magnificence terrible, il faut d'abord, par la
pensée, le déblayer de la forêt, supprimer l'inextricable enlacement de
ces racines, et de ces branchages verdâtres aux mouchetures blanches qui
sont pour ainsi dire les tentacules du figuier des ruines; non plus dans
cette éternelle nuit verte, mais à air libre, en plein ciel, il faut
redresser les tours à quatre visages--environ cinquante tours!--les
replacer d'aplomb sur leur monstrueux piédestal, qui avait trois gradins
comme le piédestal d'Angkor-Vat. Imaginer ensuite, aux environs,
beaucoup d'espace vide permettant de voir de loin l'écrasante stature
d'ensemble; reconstituer les terrasses successives, les marches, les
somptueuses avenues qui menaient ici et que bordaient tant de colonnes,
de balustres, de divinités, de monstres effondrés aujourd'hui dans
l'herbe.
Ces tours, avec leurs formes trapues et leurs rangs superposés de
couronnes, on pourrait les comparer en silhouette, à de colossales
pommes de pin, mises debout. C'était comme une végétation de pierre qui
aurait jailli du sol, trop impétueuse et trop touffue: cinquante tours
de taille différente qui s'étageaient, cinquante pommes de pin
fantastiques, groupées en faisceau sur un socle grand comme une ville,
accolées presque les unes aux autres et faisant cortège à une tour
centrale plus géante, de soixante ou soixante-dix mètres, qui les
dominait, la tête fleurie d'un lotus d'or. Et, du haut de l'air, ces
quatre visages, qu'elles avaient chacune, regardaient aux quatre points
cardinaux, regardaient partout, entre les pareilles paupières baissées,
avec la même expression d'ironique pitié, le même sourire; ils
affirmaient, ils répétaient d'une façon obsédante l'omniprésence du
dieu d'Angkor. Des différents points de l'immense ville, on ne cessait
de voir ces figures aériennes, les unes de face, les autres de profil ou
de trois quarts, tantôt sombres sous les ciels bas chargés de pluie,
tantôt ardentes comme du fer rouge quand se couchait le soleil torride,
ou bien bleuâtres et spectrales par les nuits de lune, mais toujours là
et toujours dominatrices. Aujourd'hui cependant leur règne a passé: dans
la verdâtre pénombre où elles se désagrègent, il faut presque les
chercher des yeux, et le temps approche où on ne les reconnaîtra même
plus.
Pour orner ces murailles du Bayon, des bas-reliefs sans fin, des
enroulements de toute sorte ont été conçus avec une exubérante
prodigalité. Et ce sont aussi des batailles, des mêlées en fureur, des
chars de guerre, des processions interminables d'éléphants, ou des
groupes d'Apsâras, de Tévadas aux pompeuses couronnes; sous la mousse,
tout cela s'efface et meurt. La facture en est plus enfantine, plus
sauvage qu'à Angkor-Vat, mais l'inspiration s'y révèle plus violente,
plus tumultueuse. Et une telle profusion déconcerte; à notre époque de
mesquinerie versatile, on arrive à peine à comprendre ce que furent la
persévérance, la richesse, la foi, l'amour du grandiose et de l'éternel,
chez ce peuple disparu.
Sous la tour centrale au lotus d'or, à une vingtaine de mètres au-dessus
de la plaine, se cache le Saint des Saints, un réduit obscur, étouffé
comme une casemate dans l'épaisseur de la pierre. On y arrivait de
plusieurs côtés, par tout un jeu de galeries convergentes, lugubres
autant que des chambres sépulcrales. Mais l'accès aujourd'hui en est
difficile et dangereux, tant il y a eu d'éboulements aux abords. On sent
que l'on est là sous la forêt--puisque la forêt couvre même les
tours--sous le réseau multiple et innombrable des racines. Il y fait
presque noir; une eau tiède y suinte de toutes les parois, sur quelques
dieux fantômes qui n'ont plus de bras ou qui n'ont plus de tête; on y
entend glisser des serpents, fuir d'imprécises bêtes rampantes, et les
chauves-souris s'éveillent, protestent en vous fouettant de leurs
membranes rapides que l'on n'a pas vues venir. Aux temps brahmaniques,
ce Saint des Saints a dû être un lieu où les hommes tremblaient, et des
siècles de délaissement n'en ont pas chassé l'effroi; c'est bien
toujours le refuge des antiques mystères; les bruits que des bêtes
furtives y faisaient quand on y est entré cessent dès que l'on ne bouge
plus, et tout retombe aussitôt dans on ne sait quelle horreur
_d'attente_, à forme par trop silencieuse.
Dans la forêt d'ombre, quantité d'autres ruines s'indiquent, en amas
disjoints et bouleversés, sous les belles ramures triomphantes: débris
de palais, de temples, de piscines où se baignaient des hommes et des
éléphants; ils attestent encore la splendeur de cet empire des Khmers,
qui brilla pendant mille cinq cents ans, ignoré de l'Europe, et puis
s'éteignit après un brusque déclin, épuisé par tant de batailles contre
le Siam, l'Annam, ou même la grande Chine immémoriale et stagnante.
Pour mes yeux d'Occidental, c'est surtout une impression
d'incompréhensible et d'inconnu qui se dégage de ces choses mortes. La
moindre sculpture, le moindre linteau sur un portique, le moindre de ces
couronnements imitant des flammes, sont pour me causer une stupeur,
comme la révélation d'un monde lointain et hostile. Des monstres, en
pierre verdâtre, assis dans des poses de chien et coiffés à la mode sans
doute de quelque planète sans communication avec la nôtre,
m'accueillent avec des regards par trop étranges, avec des rictus
jamais vus même dans les vieux sanctuaires chinois d'où j'arrive: «Nous
ne te connaissons pas, me disent-ils. Nous sommes des conceptions à
jamais inassimilables pour toi. Que viens-tu faire chez nous? Va-t'en!»
Du reste, à mesure que le soleil monte et flamboie davantage au-dessus
de la voûte épaisse des branches, une lourdeur progressive ralentit nos
pas; nous marchons comme enveloppés de plus en plus par une sorte
d'agressive poussière, dansante et scintillante, qui est un tourbillon
de moustiques, et c'est avec une lassitude un peu fiévreuse que nous
continuons d'errer dans cette forêt des sombres enchantements. Assez! Il
est l'heure de nous replier vers la Porte de la Victoire, pour rentrer
avant midi dans l'enclos d'Angkor-Vat.
L'heure brûlante est proche quand nous sommes abrités à nouveau sous ce
toit des pèlerins, où s'entend du matin au soir, comme une incantation,
la psalmodie des bonzes en robe jaune.
Et, après le repas de midi, l'irrésistible langueur tropicale revient
comme chaque jour nous engourdir. Mieux vaut alors quitter notre hangar
où l'on étouffe et, malgré la morsure du soleil, franchir les quelque
dix mètres qui me séparent des premières galeries du temple: dans
l'ombre et l'humidité perpétuelles des plafonds de pierre je trouverai
peut-être un semblant de fraîcheur; que l'on étende là pour moi une
natte, après avoir balayé une place en un point où la voûte ne sera pas
trop tapissée de chauves-souris, et je dormirai sur les dalles
relativement froides, en me couvrant la figure d'un éventail pour me
garantir de ce qui pourrait tomber d'en haut.
Cependant le sommeil est lent à m'anéantir, parce que je me suis couché
au pied même de l'immense bas-relief des batailles et que, malgré moi,
mes yeux alourdis s'y intéressent longuement: tourmente silencieuse;
fureur des grandes luttes passées et oubliées, tueries que chantèrent
les poètes du Ramayana, mais dont personne ne se souvient plus;
confusion de bras et de jarrets musculeux, choc de l'armée des Géants
contre celle du Roi des Singes, chars de guerre écrasant des blessés par
centaines... Dans l'ombre du lieu, tout cela qui est noirâtre et comme
verni d'humidité, s'éclaire par endroits de demi-lueurs frisantes, et
ainsi les reliefs s'accentuent, un peu de vie revient aux rictus
effacés, aux contorsions mortes. J'ai perdu la notion de l'énorme masse
architecturale d'alentour, mais je me sens devenu intime avec ceux des
guerriers ou des guerrières qui se débattent à toucher ma tête... Tout
près, une Apsara me sourit dans la mêlée; c'est elle que je perçois
comme dernière image; quelques minutes encore je vois luire sa belle
gorge que l'on dirait moite, où semble perler une sueur tiède... et
puis c'est fini, je sombre dans l'inconscience...
J'ai dormi une heure peut-être, quand l'un de mes Siamois m'apporte les
cartes de trois visiteurs. Des noms français!... Oui, il faut les faire
entrer,--et ici même, dans ma salle de réception splendide; mais c'est
bien la dernière chose que j'aurais attendue: recevoir des visites à
Angkor!
Trois Français en effet. On les a envoyés au Siam pour des études
archéologiques et depuis hier ils campent non loin de moi, sous un abri
de chaume, dans le saint enclos[3]. Ils sont érudits et aimables.
D'ailleurs, après des jours de solitude et de silence, en voyage sans
compagnons, c'est une détente d'échanger des pensées avec des hommes de
France.
[Note 3: L'un d'eux, fils d'un célèbre sculpteur français, n'a pas
tardé à y mourir de la fièvre des bois.]
--Je devrais rester, me disent-ils, car la forêt est pleine de ruines
inconnues; en plus des grands temples où tout le monde vient, on trouve
un peu partout, au bord des rivières ou des marécages, quantité de
monuments en terre cuite, d'un art plus singulier, remontant au
quatrième siècle ou aux premiers âges du vaste empire khmer.
--Mais non, je persisterai à partir aujourd'hui, au déclin du soleil.
D'abord il y a les éléphants du bon roi Norodon avec lesquels j'ai pris
rendez-vous pour après-demain à Kampong-Luong. Et puis, surtout,
comment oublierais-je que je ne suis en somme qu'un modeste aide de camp
dont la permission est limitée et que je dois rentrer, dans les délais
voulus, à bord du cuirassé qui m'attend à Saïgon?
J'ai donné l'ordre de préparer le départ pour cinq heures. Et, pendant
que l'on attelle mes charrettes à boeufs, pendant que l'on replie mon
bagage, une dernière fois je monte au temple.
Aucun déluge n'est tombé depuis cette nuit, pour désaltérer les plantes
suspendues, mouiller les monceaux de pierres, et en ce moment c'est une
intolérable chaleur de braise qui émane des terrasses, des murailles,
des sculptures sur lesquelles le soleil vient de darder tout le jour;
mais les divines Apsâras, qui depuis des siècles ont l'habitude d'être
ainsi brûlées de rayons, me sourient pour l'adieu, sans se départir de
leur aisance ni de leur gracieuse ironie coutumière.--En prenant congé
d'elles, je ne m'imaginais pas que bientôt, par le fastueux caprice du
roi de Pnom-Penh, j'allais les revoir, une nuit, au son évocateur des
vieilles musiques de leur temps; les revoir non plus mortes, avec ces
sourires pétrifiés, mais en pleine vie et jeunesse; non plus avec ces
gorges de grès rigide, mais avec de palpitantes gorges de chair, et
coiffées de véritables tiares d'or, et constellées de véritables
pierreries...
Le soleil est déjà bas et commence d'éclairer rouge quand mon petit
cortège de charrettes se met en marche, s'éloignant pour toujours
d'Angkor, par l'avenue dallée, entre les broussailles aux fleurs
blanches qui embaument le jasmin. Après les larges fossés pleins de
roseaux et de lotus, après le pont, les derniers portiques et les grands
serpents à sept têtes gardiens du seuil, voici le sentier du départ qui
se présente à nous: il plonge sous des arbres, prêts à nous cacher
aussitôt le mystérieux temple. Je me retourne alors pour jeter derrière
moi un regard d'adieu. Ce pèlerinage, que depuis mon enfance j'avais
souhaité faire, est donc maintenant une chose accomplie, tombée dans le
passé comme y tombera demain ma brève existence humaine, et jamais plus
je ne reverrai se dresser dans le ciel les grandes tours étranges. Je ne
puis même pas, cette dernière fois, les suivre longtemps des yeux, car
la forêt tout de suite se referme sur nous, amenant soudain le
crépuscule.
Vers sept ou huit heures, nous sommes rentrés au village siamois de
Siem-Reap, au bord de la rivière, dans la région des grandes palmes. Il
fait nuit noire, et les gens, qui circulent demi-nus sous les voûtes
d'arbres, s'éclairent en agitant des brandons enflammés, comme il est
aussi d'usage aux Indes, à la côte du Malabar. Ils s'empressent à nous
accueillir, et nous installent au bord de l'eau dans la maisonnette des
voyageurs pèlerins, qui a l'air d'avoir des échasses tant elle est haut
perchée sur pilotis.
X
_Dimanche, 1er décembre 1901._
Une heure encore en charrettes à boeufs, le long de la petite rivière, à
la fraîcheur de l'extrême matin, traversant des villages édéniques,
parmi des palmes et des guirlandes de lianes fleuries.
En un point de la berge, nous attendait le sampan qui nous avait amenés,
le grand sampan dont la toiture est en forme de couvercle de cercueil.
Alors, quittant nos attelages, nous commençons de redescendre au fil de
l'eau, frôlés par les joncs, les graminées gigantesques. D'abord des
marais, de plus en plus inondés. Et puis, la forêt noyée, qui nous
enlève le peu d'air respirable, en nous enveloppant de son ombre
empoisonnée; une heure et demie à l'aviron, pour traverser le presque
sombre dédale, naviguant à mi-hauteur des arbres énormes, parmi les
branches emmêlées de lianes. C'est vers midi seulement que nous
échappons à l'oppression de cette forêt, et que le grand lac, s'ouvrant
enfin devant nous, déroule à nos yeux, tout à coup éblouis, l'étendue
d'une mer d'étain luisant.
La mouche à vapeur qui doit me ramener au Cambodge est là, seule,
amarrée aux branches de ce semblant de rivage, comme perdue au milieu de
ce désert de verdure et d'eau chaude. Qu'on allume les feux et partons
dès qu'il sera possible.
Tout l'après-midi, tout le soir se passent à glisser, d'un mouvement
rapide et monotone, sur ce lac qui aujourd'hui n'a pas de limites
visibles, tant il dégage de brume, pour estomper l'horizon; le soleil
semble le vaporiser, le boire,--un soleil tout embué d'humidité lui
aussi presque trouble, mais sournois et terrible. Pas un souffle nulle
part, et une tension électrique à en mourir. Notre course dessine sur
l'eau morne des rides toujours pareilles qui se font et se défont en
silence; nous naviguons sur je ne sais quel métal fondu, sans doute trop
nonchalant ou trop lourd pour bruire comme de l'eau ordinaire; et ainsi
nous berçons au passage des compagnies de pélicans, posés en longues
bandes d'un blanc rose, qui dorment et qui se dérangent à peine à notre
approche. Partout, somnolence et torpeur, sous une lumière à la fois
excessive et diffuse. De temps à autre il se joue devant nous des
fantasmagories pour nous effrayer; c'est vers l'Ouest toujours; nous
voyons des choses sombres qui surgissent dans le lointain presque aussi
vite que monteraient les fumées d'un volcan; elles enténèbrent tout un
côté du ciel, elles prennent des nuances de cuivre, elles affectent des
airs de rochers qui croulent, de montagnes qui vont s'ébouler en chaos:
ébauches d'orages qui n'éclatent pas, mais qui tout aussitôt se
transforment, s'atténuent et disparaissent comme les visions des rêves.
Pas une barque en vue, pas une jonque, nous sommes seuls sur ce lac sans
bords. A travers toutes ces inconsistances du ciel et de l'eau, où ne
s'indique jamais un point de repère, notre pilote--un Siamois--se dirige
d'instinct sans doute, comme font les oiseaux voyageurs. Au crépuscule
cependant, quand il s'agit de trouver l'entrée du grand fleuve dans
lequel nous devons nous engager, il est perplexe, il hésite et change de
route. Aucun danger d'ailleurs, mais seulement le risque d'être retenus
là jusqu'au lever du jour.
Voici la nuit qui tombe, moite et languide, et nous ne savons plus guère
où nous sommes. L'eau n'a toujours pas de contours précis. Des masses
noires, qui sont des nuées d'orages traînant sur le lac, simulent çà et
là des rives proches; nous voyons surgir des fantômes de montagnes, des
fantômes de forêts.
De vagues étoiles, embuées aussi comme était le soleil, se dégagent
enfin des brumes pour nous conduire; le pilote croit s'y reconnaître et
nous continuons notre marche à toute vitesse... Une secousse violente!
Le bateau se cabre et s'arrête, en même temps qu'éclate un fracas de
branches brisées. Une masse d'ombre, qu'il avait prise pour un de ces
nuages trompeurs, était réellement la berge; nous nous y sommes jetés,
l'avant en plein dans les arbres, et, de la secousse, mille bestioles
qui dormaient dans la verdure tombent comme une pluie sur nous,
sauterelles, scarabées, lézards ou mauvais petits serpents... Machine en
arrière, et nous nous dégageons, sans avoir de mal; c'était de la vase
molle et de frêles palétuviers. Le Siamois d'ailleurs n'avait manqué
l'entrée du fleuve que de quelques mètres, et maintenant nous y voici,
sûrs de notre marche, qui s'accélère, aidée par le courant. C'est bien
le Mékong, et tout est pour le mieux. Allons dormir.