_Dimanche, 24 novembre 1901._
Mon petit bateau à vapeur toute la nuit a refoulé le courant du fleuve
majestueux, et marché vers le Nord. Le lever du jour nous trouve
continuant la même navigation paisible, le long de cette brousse
indo-chinoise dont les interminables rideaux étaient si noirs sous les
étoiles, mais sont devenus si éclatants sous le soleil. Des bananiers,
des cocotiers, des palétuviers, des bambous, des joncs, serrés les uns
aux autres en masse compacte et sans fin. A première vue, on croirait
qu'il est inhabité, ce pays; à mieux regarder, cependant, on s'aperçoit
combien son opulent manteau vert est déjà sournoisement travaillé en
dessous par le microbe humain. De distance en distance, des espèces de
foulées, comme en tracent les fauves, débouchent de dessous bois et vont
au fleuve; c'est elles qui dénoncent d'abord la présence des villages;
quand on passe tout auprès, des puanteurs animales viennent se mêler aux
senteurs des plantes; de pauvres cabanes se révèlent, blotties parmi les
branches, et des hommes apparaissent, bien humbles et comme négligeables
sous l'éternelle verdure souveraine. Annamites grêles, au torse couleur
de safran. Jeunes filles souvent gracieuses de corps et de visage, mais
repoussantes dès qu'elles sourient, à cause de ces dents laquées de noir
qui font ressembler leur bouche à un trou sombre. Une très petite
humanité enfantine et déjà vieillotte qui n'a guère évolué depuis
l'ancêtre préhistorique, et que la puissante flore tropicale dissimule
depuis des siècles dans ses feuillées.
Beaucoup de pirogues sur ce fleuve, des pirogues faites chacune d'un
tronc d'arbre creusé. Et, partout contre les berges, des engins
primitifs pour la pêche, sortes de claies en jonc, en bambou, affectant
diverses formes singulières; la plupart ressemblent à d'énormes cocons
et sortent à peine du fouillis vert pour ne plonger qu'à moitié dans
l'eau; presque l'on s'imaginerait voir les chrysalides d'où naissent ces
bonshommes jaunes: sortes de vers, de mites, qui rongent ici l'admirable
revêtement des plaines. Et, en plus de tant de pièges tendus, il y a les
innombrables oiseaux pêcheurs, aux longues pattes, au long cou, au long
bec cruel toujours prêt à saisir. Hommes et échassiers guettent ces
myriades de vies silencieuses, rudimentaires, qui passent dans le
fleuve; de toute antiquité leur chair s'est nourrie de la chair plus
froide des poissons.
Plus d'une fois mon pilote s'égare, dans la monotonie de ses rives sans
cesse pareilles; il s'engage dans des petits affluents trompeurs,
bordés toujours des mêmes rideaux de verdure. Et là nous nous échouons,
il faut rebrousser chemin.
Sur le soir, le type humain change. Ces rares habitants des berges,
entrevus dans les roseaux, ont le type plus hindou, plus aryen; les yeux
sont grands et _droits_, avec des sourcils bien dessinés; des moustaches
ombragent les lèvres des hommes. Les habitations changent en même temps,
se font plus hautes, élevées sur pilotis. Nous ne sommes plus en
Cochinchine; nous venons d'entrer au Cambodge.
Et, à une heure après minuit, nous nous amarrons à un quai, devant la
ville de Pnom-Penh qui dort sous les étoiles.