À LA MUSIQUE

_Place de la Gare, Charleville._

Sur la place taillée en mesquines pelouses,

Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,

Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs

Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

L'orchestre militaire, au milieu du jardin,

Balance ses shakos dans la valse des fifres:

Autour, aux premiers rangs, parade le gandin,

Le notaire pense à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs,

Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames,

Auprès desquelles vont, officieux cornacs,

Celles dont les volants ont des airs de réclames.

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités,

Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,

Fort sérieusement discutent les traités,

Puis prisent en argent et reprennent: «En somme...»

Étalant sur son banc les rondeurs de ses reins,

Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,

Savoure son onnaing d'où le tabac par brins

Déborde,--vous savez, c'est de la contrebande!

Le long des gazons verts ricanent les voyous,

Et, rendus amoureux par le chant des trombones,

Très naïfs et fumant des roses, les pioupious

Caressent les bébés pour enjôler les bonnes.

--Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,

Sous les marronniers verts les alertes fillettes.

Elles le savent bien et tournent en riant

Vers moi leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot; je regarde toujours

La chair de leur cou blanc brodé de mèches folles;

Je suis, sous leur corsage et les frêles atours,

Le dos divin après la courbe des épaules.

Je cherche la bottine et je vais jusqu'aux bas;

Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres.

Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas.

Et je sens des baisers qui me viennent aux lèvres.

[Août 1870.]

Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés · 第 191 / 220 题