LE FORGERON

I

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant

D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant,

Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,

Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,

Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour

Que le peuple était là, se tordant tout autour

Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.

Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,

Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,

Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait

Car ce maraud de forge aux énormes épaules

Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,

Que cela l'empoignait au front, comme cela!

«Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la

Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres.

Le Chanoine, au soleil, filait des patenôtres

Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or;

Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor;

Et l'un, avec la hart, l'autre, avec la cravache,

Nous fouaillaient. Hébétés comme des yeux de vache,

Nos yeux ne pleuraient plus. Nous allions, nous allions;

Et quand nous avions mis le pays en sillons,

Quand nous avions laissé dans cette terre noire

Un peu de notre chair... nous avions un pourboire:

On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,

Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.

«Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises.

C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.

Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin,

Dans les granges entrer des voitures de foin

Énormes; de sentir l'odeur de ce qui pousse,

Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse;

De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,

De penser que cela prépare bien du pain?...

Oh! plus fort on irait, au fourneau qui s'allume,

Chanter joyeusement en martelant l'enclume,

Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,

Étant homme à la fin, de ce que donne Dieu!

Mais, voilà, c'est toujours la même vieille histoire...

«Mais je sais, maintenant! Moi, je ne peux plus croire,

Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,

Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau,

Et me dise: «Mon gars, ensemence ma terre»;

Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,

Me prendre mon garçon, comme cela, chez moi!

Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi?

Tu me dirais: «Je veux»? Tu vois bien, c'est stupide.

Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,

Tes officiers dorés, tes mille chenapans,

Tes palsembleus bâtards tournant comme des paons?

Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles

Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,

Et nous dirions: «C'est bien; les pauvres, à genoux!»;

Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous,

Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête,

Et ces Messieurs riraient, les reins sur notre tête?

«Non. Ces saletés-là datent de nos papas.

Oh! le Peuple n'est plus une putain. Trois pas,

Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.

Cette bête suait du sang par chaque pierre;

Et c'était dégoûtant, la Bastille debout

Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout

Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre!

Citoyen, citoyen, c'était le passé sombre

Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour!

Nous avions quelque chose, au cœur, comme l'amour;

Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines,

Et, comme des chevaux, en soufflant des narines,

Nous allions fiers et forts, et ça nous battait là!

Nous marchions au soleil, front haut, comme cela,

Dans Paris; on venait devant nos vestes sales;

Enfin, nous nous sentions hommes! Nous étions pâles

Sire; nous étions soûls de terribles espoirs.

Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,

Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,

Les piques à la main, nous n'eûmes pas de haine.

Nous nous sentions si forts: nous voulions être doux!

«Et, depuis ce jour-là, nous sommes comme fous!

Le tas des ouvriers a monté dans la rue,

Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue

De sombres revenants, aux portes des richards.

Moi, je cours avec eux assommer les mouchards;

Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,

Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle;

Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!

«Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais

Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes

Pour se les renvoyer comme sur des raquettes,

(Et tout bas les malins se disent: «Qu'ils sont sots!»),

Pour mitonner des lois, coller des petits pots

Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,

S'amuser à couper proprement quelques tailles,

Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux,

(Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux!),

Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...

C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes!

Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats

Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats

Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,

Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses?...»

Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés · 第 172 / 220 题