AVERTISSEMENT

Ces écritures-ci sont d'un jeune, tout jeune _homme_, dont la vie s'est

développée n'importe où; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce

qu'on connaît, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs

pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu'il

ne fit que s'amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale.

N'ayant pas aimé de femmes,--quoique plein de sang!--il eut son âme et

son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes.

Des rêves suivants,--ses amours!--qui lui vinrent dans ses lits ou dans

les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations

religieuses se dégagent peut-être. Se rappellera-t-on le sommeil

continu des Mahométans légendaires,--braves pourtant et circoncis!

Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il

faut sincèrement désirer que cette Âme, égarée parmi nous tous, et qui

veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations

sérieuses, et soit digne.

1

Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la Ville, et à qui j'ai

parlé et qui me parle.

J'étais dans une chambre, sans lumière. On vint me dire qu'elle était

chez moi: et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière! Je fus

très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille: aussi une

détresse me prit! J'étais en haillons, moi, et elle, mondaine qui se

donnait: il lui fallait s'en aller! Une détresse sans nom: je la pris,

et la laissai tomber hors du lit, presque nue; et, dans ma faiblesse

indicible, je tombai sur elle et me traînai avec elle parmi les tapis,

sans lumière! La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les

chambres voisines. Alors, la femme disparut. Je versai plus de larmes

que Dieu n'en a pu jamais demander.

Je sortis dans la ville sans fin. Ô fatigue! Noyé dans la nuit sourde

et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une

neige pour étouffer le monde décidément. Les amis, auxquels je criais:

où reste-t-elle, répondaient faussement. Je fus devant les vitrages

de là où elle va tous les soirs: je courais dans un jardin enseveli.

On m'a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin, je suis

descendu dans un lieu plein de poussière, et, assis sur des charpentes,

j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit.--Et

mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J'ai compris qu'Elle était à sa vie de tous les jours; et que le tour

de bonté serait plus long à se reproduire qu'une étoile. Elle n'est pas

revenue, et ne reviendra jamais, l'Adorable qui s'était rendue chez

moi,--ce que je n'aurais jamais présumé. Vrai, cette fois j'ai pleuré

plus que tous les enfants du monde.

2

C'est, certes, la même campagne. La même maison rustique de mes

parents: la salle même où les dessus de portes sont des bergeries

roussies, avec des armes et des lions. Au dîner, il y a un salon avec

des bougies et des vins et des boiseries antiques. La table à manger

est très grande. Les servantes! elles étaient plusieurs, autant que

je m'en suis souvenu.--Il y avait là un de mes jeunes amis anciens,

prêtre et vêtu en prêtre; maintenant: c'était pour être plus libre. Je

me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune: et ses

livres, cachés, qui avaient trempé dans l'océan!

Moi, j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin: lisant

dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux

conversations du salon: ému jusqu'à la mort par le murmure du lait du

matin et de la nuit du siècle dernier.

J'étais dans une chambre très sombre: que faisais-je? Une servante

vint près de moi: je puis dire que c'était un petit chien: quoiqu'elle

fût belle, et d'une noblesse maternelle inexprimable pour moi: pure,

connue, toute charmante! Elle me pinça le bras.

Je ne me rappelle même plus bien sa figure: ce n'est pas pour me

rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts; ni sa

bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant

sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins

et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son

pantalon à dentelles blanches.

Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre des arbres, et

je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse de la nuit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oeuvres de Arthur Rimbaud: Vers et proses Revues sur les manuscrits originaux et les premières éditions mises en ordre et annotées par Paterne Berrichon; poèmes retrouvés · 第 43 / 220 题