Jeanne, en avril, commande au peintre sa bannière:
Je veux un tissu blanc, peint de telle manière
Que dans un champ de lys Messire notre Dieu,
Sur le trône du monde, y paraisse au milieu
D'anges agenouillés. Je veux qu'on puisse lire
Sur les côtés: Jésus, Marie. Il faut élire
Une étoffe légère et qui, se déployant,
Déroule bien ces noms, les fleurs, Dieu tout-voyant,
Et les anges. Frangez l'orle avec de la soie,
Afin de faire honneur à l'ordre qui m'envoie,
Et vous-même ainsi, peintre, ouvrez aux bons combats.
Mai fleurit. La Bastille est formidable. Au bas
Un gentilhomme dit, sous l'assiégé qui raille:
«Jeanne, votre étendard a touché la muraille.»
Jeanne s'écrie alors: «Tout est vôtre: y entrez!»
Et le flot des Français passe aux murs éventrés.
Voilà de quelle étrange et gracieuse façon M. Ernest Prarond commentait
le vieux poème de Valerand de la Varanne. Mais, comme je l'ai dit, il
publia à part sa glose poétique. Le texte latin, accompagné de notes et
suivi d'une analyse, s'imprimait cependant, et le voici publié
aujourd'hui. Remercions-en M. Prarond. Ce docteur en théologie de la
Faculté de Paris, qui célébra en trois mille hexamètres celle qu'il
nomme _Darcia progenies_ et _barricea dux_ était grand latiniste, mais
il était bon Français.
Il célébra par des poèmes la victoire de Fornoue et la prise de Gênes.
C'est en lisant le procès de Jeanne d'Arc, que l'idée lui vint de
composer une épopée des gestes de la Pucelle. Il dit dans une des
épîtres dédicatoires qui accompagnent son poème: «S'il plaît à quelqu'un
de connaître plus à fond cette histoire, qu'il demande à l'abbaye de
Saint-Victor le livre qui m'a été prêté pendant quelques jours.» Et l'on
sait que ce livre était une copie des deux procès. C'est là la source
véritable de cette merveilleuse histoire. Aussi le bon Valerand se
fait-il généralement une idée assez juste de son héroïne. Il n'est pas
trop extravagant et, à cela près qu'il veut toujours étaler sa science
et son génie, c'est un fort honnête homme. Il faut lui pardonner son
invocation à Apollon, aux Muses et à Pan, et souffrir qu'il mette les
noms de Phébus et de Nérée dans la bouche des anges du paradis. Il faut
surtout ne point s'étonner s'il compare sans cesse Jeanne à Camille et à
Penthésilée. Christine de Pisan et Gerson l'avaient fait avant lui. Les
beaux esprits du XVe siècle étaient beaucoup plus entêtés de la Grèce et
de Rome qu'on ne s'imagine. N'avez-vous pas vu à Pierrefonds la cheminée
des neuf preuses que Viollet-le-Duc a restituée d'après des monuments de
l'époque? Penthésilée, la main sur son écu, y figure avec une héroïque
élégance. En 1429, un clerc français habitait Rome et y rédigeait une
chronique. À la nouvelle de la délivrance d'Orléans, il mit par écrit
les exploits de la Pucelle et conclut que les hauts faits de la jeune
fille paraîtraient d'autant plus admirables qu'on les mettrait en
comparaison avec ceux des héroïnes sacrées ou profanes: Déborah, Judith,
Esther, Penthésilée. «Notre Pucelle, dit-il, les surpasse toutes.» Il
n'en est pas moins vrai que Valerand manque de naïveté, qu'il imite
beaucoup trop Ovide et Stace, et qu'enfin il est parfaitement ridicule
quand il fait dire à Jeanne d'Arc qu'elle n'est pas venue des rochers
scytiques, qu'elle n'a habité ni Ortygie, ni les champs du Phase.
_Scythicis non eruta veni
Rupibus...................................
... Nec Ortygiam colui, nec Phasidis agros_.
Par contre, il rend compte de l'enquête de Poitiers, qui malheureusement
ne nous a pas été conservée et on peut supposer que ce qu'il en rapporte
n'est pas entièrement imaginaire. Il paraphrase une lettre que Charles
VII aurait écrite au pape Calixte III, pour obtenir le rescrit qui
servit de base au procès de réhabilitation et il est vraisemblable qu'il
n'a pas inventé cette lettre dont toute trace est perdue. Enfin Valerand
peut être considéré comme un historien: il apporte des incertitudes
nouvelles.
C'est un esprit modéré. À en juger par les préceptes qu'il suppose
dictés à Charles VII par l'ombre de Charlemagne, il est partisan de la
monarchie tempérée, j'allais dire constitutionnelle. Voulez-vous un
résumé de ces préceptes?
«Sois pieux, honore la justice. Assure la liberté des juges; choisis-les
incorruptibles; constitue des corps législatifs. Frappe les méchants,
car l'indulgence encourage le crime. Châtie les orgueilleux. N'écoute
point les délations et crains la flatterie. Sache triompher de ta colère
et dis-toi: J'ai vaincu, dès que tu as pu vaincre. Sois chaste,
contente-toi de la reine! Aie pitié des pauvres. Demande tout aux seules
lois. Aime la paix et ne fais que des guerres justes. Protège le peuple
contre les violents. Fixe d'équitables lois et sois le premier à les
observer. Restreins le luxe: ce n'est pas la pourpre qui fortifie un
royaume. Si la guerre t'oblige à lever de nouveaux impôts, épargne
soigneusement par ailleurs. Le pouvoir royal a des bornes fixes. Fais
taire les inimitiés qui enfantent les divisions dans le royaume. Sois
clément aux vaincus; souvent la légèreté et la dureté du soldat français
ont excité les haines de l'étranger. Ne désire pas trop qu'on te
craigne; César et Néron furent redoutés: ils périrent. Ne te fie pas à
la jeunesse, crois aux vieillards. Ainsi tu égaleras les aïeux et
mériteras le ciel.»
Il n'est pas douteux que Valerand ne prête ses propres sentiments
politiques à l'empereur Charlemagne. Et il faut reconnaître que notre
docteur en théologie se fait une belle idée du souverain. Louis XI,
assurément, en fournit plus d'un trait. Il fut un roi selon le coeur de
Valerand, et par son amour pour les petits, et aussi, ce qui importe
moins, par la pureté de ses moeurs privées; car, conformément au
précepte de chasteté, assez déplacé dans la bouche de Charlemagne, le
roi Louis le Onzième se contenta de la reine sa femme, «encore qu'elle
ne fût pas telle, dit Comynes, qu'il ne pût y prendre un grand plaisir».
M. Prarond, dans son commentaire, compare le _Mystère du siège
d'Orléans_, au _De gestis Joannæ virginis_ et oppose très ingénieusement
«aux hexamètres du légionnaire trop armé les courtes lignes à rime
simplette de l'archer bourgeois». Et comme il préfère l'archer! Comme on
sent qu'il donnerait tout Varanius pour ces huit petits vers seulement: