VALERAND DE LA VARANNE M. ERNEST PRAROND [35]

[Note 35: Ernest Prarond, _la Voie Sacrée_, 1 vol. in-18.--_Valerandi

Varanii: De gestis Joannæ virginis Francæ egregiæ bellatricis_, poème de

1516, remis en lumière, analysé et annoté par E. Prarond, 1 vol. in-18.]

On peut dire de M. Ernest Prarond, poète et savant abbevillois, qu'il

aime de tout son coeur sa ville et les lettres. Il a consacré de longues

années à peindre et à conter, son Abbeville et toutes les antiquités du

Ponthieu. C'est une puissante douceur que de sentir revivre en soi les

vieux âges. Je suis sûr que M. Ernest Prarond l'a éprouvée pleinement.

Il possède cette ardente patience, cette curiosité toujours vive, cet

amour ingénieux du passé, qui sont récompensés par des visions

admirables. Il y a deux ans, en traversant Abbeville, je songeais sous

les voûtes ruinées de l'élégante et frêle collégiale et à l'ombre du

noir donjon carré de la maison de ville. Ces murs, me disais-je, vieux

témoins des combats et des désirs des hommes, ces pierres parlantes

dont, passant distrait, je devine à peine le sens vulgaire, que de

secrets touchants n'ont-elles pas confié à l'historien poète des cinq

villes et des trois cents villages du Ponthieu! Heureux ceux pour qui

les pierres tombales n'ont que des paroles de vie et qui, sous la mousse

qui recouvre des images à demi brisées, retrouvent des symboles

éternels! Heureux les rares archéologues en qui la lettre n'a pas tué

l'esprit!

C'est hier, il me semble, que j'ai vu M. Ernest Prarond pour la première

fois; hier, vraiment, en 1871, au lendemain de la guerre et de la

Commune, dans ce petit logis de la rue du Four-Saint-Germain où Charles

Asselineau finissait de vivre avec la politesse d'un bourgeois de Paris

et la grâce d'un lettré. Depuis, la vie ne m'a pas ménagé beaucoup de

rencontres avec le poète abbevillois. Pourtant, la physionomie de M.

Prarond est restée dans ma mémoire et j'aime à me la rappeler. C'est

celle d'un homme robuste, très simple et très fin et de grand ton: un

large visage ouvert où brille un oeil fâché. Cet oeil-là, je le retrouve

dans les vers généreux du poète, vers parfois irrités. M. Prarond eut à

ses débuts, aux environs de 1848, une manière gaie, un peu narquoise; ce

que M. Philippe de Chennevières appelle «la leste bonhomie des vieux

conteurs du nord de la France». Il s'est fait depuis un nouveau style,

savant, compliqué, tourmenté, et certes original. Le bon public ne

saurait se frotter, à ces doctes buissons sans s'y piquer un peu; mais

les connaisseurs y goûtent, sous des écorces de formes bizarres, plus

d'un fruit savoureux.

C'est hier, disions-nous, que j'ai rencontré M. Ernest Prarond dans le

petit cabinet de travail où le bon Asselineau, entouré de dessins de

Nanteuil, feuilletait les éditions romantiques qui lui rappelaient sa

jeunesse. Pendant la Commune, il avait fait son service à la

bibliothèque Mazarine avec une exactitude héroïque. Quand les fédérés

roulaient dans la galerie, pleine de trésors littéraires, des tonneaux

de pétrole, ils trouvaient devant eux un vieux monsieur très poli et

très entêté qui les déterminait par la force du raisonnement à remporter

leurs engins incendiaires. La bibliothèque fut sauvée, mais Asselineau

mourut l'année suivante de douleur et de stupeur. Je me rappelle encore

ce galant homme frappé mortellement dans son patriotisme et dans ses

habitudes; mais poli, mais souriant, faisant en sage les honneurs de sa

table modeste et songeant, j'imagine, à reprendre pour lui l'épitaphe

que Boufflers fit mettre sur sa tombe: «Mes amis, croyez que je dors.»

Ce jour-là, je goûtai non sans infiniment de plaisir le tour imprévu de

l'esprit de M. Ernest Prarond. Avec quelle subtilité son intelligence

pénétrait les choses, et comme il savait rendre original même le

patriotisme! Sa conversation avait l'éclat brisé de l'éclair.

Depuis--car il y a de cela dix-huit ans qui se sont écoulés comme un

jour--M. Prarond, retiré sous quelque vieux toit d'Abbeville, a

poursuivi paisiblement ses sorcelleries de poète érudit et fait paraître

d'innombrables ombres dans son miroir magique. Il est de la race de

Faust et veut voir Hélène. Mais le diable n'a pas de pouvoir sur lui.

En fils pieux d'Abbeville, il s'est voué, dans ces dernières années, à

l'illustration d'un vieux poème latin que publia en 1516, un autre fils

d'Abbeville, Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté

de Paris, _De gestis Joannæ virginis, francæ egregiæ bellatricis_. Ce

poème, composé sur les gestes de Jeanne d'Arc, par un clerc qui avait pu

voir dans sa jeunesse des vieillards contemporains de la Pucelle,

méritait d'être tiré de l'oubli et l'oeuvre est angélique que de nous en

donner une édition lisible, correcte, surtout aimable. C'est ce qu'a

fait, en Abbeville, M. Prarond, scoliaste d'une espèce singulière. Les

gloses, sous sa plume, se tournaient en vers et c'est en sonnets et en

odes qu'il illustrait son auteur. Il y prit garde à temps, et, détachant

ces enluminures des marges, du vieux texte, il en fit un petit recueil à

part, qu'il appela _la Voie Sacrée_, ne voulant pas, par un pieux

scrupule, mettre le nom de l'héroïne sur les poésies qu'elle avait

inspirées. Ce respect, joint à l'assiduité du culte, a été récompensé.

_La Voie Sacrée_ est peut être ce que Jeanne d'Arc a dicté de plus vrai

à un poète. L'inspiration de M. Ernest Prarond y garde, sans doute, ce

je ne sais quoi de détourné, de sinueux, de fuyant qui destine toutes

ses oeuvres à l'ombre douce des productions ésotériques: rien là qui

puisse devenir populaire. Mais, pour les initiés, quel charme d'y

découvrir çà et là des sens profonds et des vérités rares! Quand on a

vécu comme j'ai fait plusieurs années avec la Pucelle et ses compagnons,

on ne peut lire les quatorze poèmes de _la Voie Sacrée_, sans dire à

l'auteur: «Eh! quoi, mon frère, vous avez donc vu aussi cet arbre des

fées où Jeanne allait avec les filles du pays, le dimanche des

Fontaines, alors qu'il était beau comme un lis, au dire des laboureurs.

Vous étiez donc à Poitiers, quand Jeanne y parut dans sa victorieuse

innocence; dans Orléans délivré, à la joie de Patay, à Reims, à

Compiègne. Hélas! vous avez donc entendu la mer battre le pied de cette

tour du Crotoy où Jeanne était prisonnière des Anglais?

»Oui, vous l'avez vue aux jours exécrables, cette baie de Somme si grise

et si douce, étincelante d'oiseaux, où l'écume de la mer brodait une

frange au royaume des lis, et vous avez entendu la voix de la sainte se

mêler à la voix de l'Océan. Oui, vous avez vu la bannière de Jeanne

d'Arc et vous l'avez décrite avec la simplicité d'un témoin véridique.

Je l'ai vue comme vous, que n'ai-je su le dire? Au moins je veux répéter

vos paroles tout empreintes de l'esprit des vieux âges:

La vie littéraire. Deuxième série · 第 50 / 63 题