LES TORTS DE L'HISTOIRE[14]

[Note 14: _L'Histoire et les Historiens_, essai critique sur l'histoire

considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8°;

Alcan, éditeur.]

Les philosophes, ont, en général peu de goût pour l'histoire. Ils lui

reprochent volontiers de procéder sans méthode et sans but. Descartes la

tenait en mépris. Malebranche disait n'en pas faire plus de cas que des

nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune

d'Aguesseau et le favorisait même de quelques entretiens sur la

métaphysique; mais un jour, l'ayant surpris un Thucydide à la main, il

lui retira son estime: la frivolité de cette lecture le scandalisait.

Avant-hier encore, étant assez heureux pour causer avec un philosophe

dont l'entretien m'est toujours profitable, M. Darlu, j'eus grand'peine

à défendre contre lui l'histoire; qu'il tient pour la moins honorable

dès oeuvres d'imagination.

Aussi n'ai-je pas éprouvé trop de surprise en ouvrant, ce matin, le

livre tout à fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau

rejette les oeuvres des historiens au rang des fables, avec les contes

de ma Mère l'oie. D'après M. Bourdeau, comme d'après le moraliste

Johnson, l'histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent

prétendre à une plus haute dignité que celle de faiseurs d'almanachs.

«L'histoire, dit M. Louis Bourdeau, n'est et ne saurait être une

science.» Les raisons qu'il en donne ne sont pas sans faire impression

sur mon esprit; et il y a, peut-être, quelque raison à cela. Pour tout

dire, j'avais essayé de les indiquer avant lui. Je les avais jetées

légèrement et par badinage il y a dix ans, dans un petit livre intitulé

_le Crime de Sylvestre Bonnard_. Je n'y tenais point. Mais maintenant

que je vois qu'elles valent quelque chose, je m'empresse de les

reprendre.

«Et d'abord, avais-je dit, dans ce petit livre, qu'est-ce que

l'histoire? L'histoire est la représentation écrite des événements

passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non

pas? C'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait

est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son

caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas,

de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques.

Mais un fait est quelque chose d'extrêmement complexe. L'historien

représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est

impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités

qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce

qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas.

Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou

plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment

l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits?

«Et je suppose que l'historien a sous les yeux des témoignages certains,

tandis qu'en réalité, il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que

par des raisons d'intérêt ou de sentiment. L'histoire n'est pas une

science, c'est un art, et on n'y réussit que par l'imagination.»

Ce sont là, précisément, si je ne me trompe, les idées fondamentales sur

lesquelles M. Louis Bourdeau s'appuie pour refuser à l'histoire toute

valeur scientifique. Il reproduit cette définition du _Dictionnaire de

l'Académie_: «L'histoire est le récit des choses dignes de mémoire.»

Et il ajoute:

«Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des

historiens, ne saurait suffire à l'institution d'une science et, plus on

la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans

l'ensemble des développements de la vie humaine, les choses «dignes de

mémoire»? Ont-elles une essence propre, des caractères fixes? Nullement.

Cette qualification résulte d'une appréciation arbitraire qui échappe à

toute règle... Jusqu'où doivent s'étendre, dans le détail, les tenants

et aboutissants des choses célèbres? Cela n'est pas indiqué. La

frontière reste indécise. Chacun place des bornes à sa fantaisie.»

Puis venant à examiner la valeur des témoignages et la créance due à la

tradition, M. Bourdeau établit aisément que la constatation des faits

par l'historien est toujours une opération malaisée et de succès

incertain.

Nous voilà parfaitement d'accord, M. Bourdeau et moi. J'en suis fier,

car je tiens l'esprit de M. Bourdeau pour ferme et assuré. Donc il n'y a

pas, à proprement parler, de science historique.

Du moins, cette vérité qu'on poursuit en vain quand il s'agit d'établir

un événement ancien, pourra-t-on l'atteindre si l'on se borne à

constater un fait contemporain? Si le passé nous échappe, pouvons-nous

saisir le présent? M. Bourdeau ne le croit pas. Il défend bien aux

chroniqueurs et aux mémorialistes de ne point mentir, et il raconte à ce

propos l'aventure de Walter Raleigh. Enfermé à la Tour de Londres, cet

homme d'État s'occupait à écrire la seconde partie de son _Histoire du

monde_. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d'une

querelle qui éclatait sous les fenêtres de sa prison. Il suivit d'un

regard attentif les incidents de la rixe et crut s'en être bien rendu

compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en

avait aussi été témoin et même y avait pris une part active, il fut

contredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors à la

difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il

avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au

feu le manuscrit de son histoire.

Il est à remarquer, toutefois, que cette difficulté de connaître la

vérité la plus prochaine a frappé tous les historiens et qu'ils n'ont

pas tous brûlé leurs écrits. Entre les esprits pénétrés de l'incertitude

universelle, M. Renan se distingue par un sentiment particulier de

défiance résignée. Il ne s'est jamais fait d'illusions sur

l'irrémédiable incertitude des témoignages historiques:

«Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens

d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé

tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont

tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des auteurs;

nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé, pour ma part, comme

expérience de critique historique, de me faire une idée complète

d'événements qui se sont passés presque tous sous mes yeux, tels que les

journées de Février, de Juin, etc. Je n'ai jamais réussi à me

satisfaire.»

Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de l'histoire.

Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus dès

que nous savons qu'elle nous trompe. Le doute constant sera notre

certitude. Prudemment nous nous acheminerons d'erreurs en erreurs vers

une vérité relative. Un mensonge même est une sorte de vérité.

Quant à M. Bourdeau, il ne veut pas être trompé, même sciemment, et il

répudie absolument l'histoire. Il la chasse comme décevante, impudique

et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois,

ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la

statistique, qui est proprement «la science des faits sociaux exprimés

par des termes numériques». Plus de beaux récits, plus de narrations

émouvantes, seulement des chiffres.

«Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et

d'interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune.

L'activité de la raison se résout toujours en actes, et l'unique manière

de s'en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions

définies, de les constater au moment où ils s'accomplissent, de les

dénombrer dans des conditions déterminées de population, d'époque et de

territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés où successifs, de

noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions

qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que

font les multitudes dont l'humanité se compose.»

Désormais, les seuls documents historiques seront les tables de

population, les tarifs des douanes, les états de commerce, les bilans

des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte

qu'ils tromperont moins que les témoignages invoqués par des historiens

tels que Tacite ou Michelet. Il peut avoir raison, bien que la

statistique soit elle-même soumise à beaucoup d'incertitudes. Il n'y a

pas que les Muses qui mentent.

M. Bourdeau veut que l'histoire, exclusivement consacrée jusqu'ici aux

personnages illustres et aux événements extraordinaires, s'attache

désormais aux actes journaliers de la vie des peuples. À cet égard, il

faut le reconnaître, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent

mieux que le récit d'une bataille ou de l'entrevue de deux souverains.

M. Bourdeau veut qu'on sache comment ont vécu les millions d'êtres

obscurs dont l'énergie harmonieuse fait la vie d'un peuple. Il veut que

cette grande activité collective soit décomposée, étudiée pièce à pièce,

méthodiquement, notée, chiffrée.

«Voilà, dit-il, l'histoire qu'il faudra faire désormais, non seulement

pour les jeunes États qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le

Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais même

pour les vieilles sociétés d'Europe qui aspirent, à se régler aussi sur

un idéal d'ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous

sommes parvenus, toute autre manière d'étudier l'histoire est inexacte

et puérile. Une réforme s'impose et se fera par les historiens ou contre

eux. L'âge de l'historiographie littéraire touche à son terme; celui de

l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous

retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra

qu'aucun récit ne présente autant d'intérêt, d'enseignement et de

grandeur.»

Je n'y contredis point. Créez la science de l'histoire: nous y

applaudirons. Mais laissez-nous l'art charmant et magnifique des

Thucydide et des Augustin Thierry.

M. Bourdeau sent lui-même qu'il est cruel. Il nous ôte nos belles

histoires; mais il nous les ôte à regret. «Puisqu'il nous faut choisir

entre la beauté et la vérité, dit-il, préférons sans hésiter la

seconde.» Pour ma part, s'il me fallait choisir entre la beauté et la

vérité, je n'hésiterais pas non plus: c'est la beauté que je garderais,

certain qu'elle porte en elle une vérité plus haute et plus profonde que

la vérité même. J'oserai dire qu'il n'y a de vrai au monde que le beau.

Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu'il nous soit

permis de connaître. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer

l'histoire statistique à l'histoire narrative? C'est remplacer une rose

par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les

fleurs de la poésie et ces «racines nourrissantes qui rendent les âmes

savantes», comme disait le bon M. Lancelot. Je sais aussi bien que vous

que l'histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hérodote

jusqu'à Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fâche

pas. Je veux bien qu'un Hérodote me trompe avec goût; je me laisserai

éblouir par le sombre éclat de la pensée aristocratique d'un Tacite; je

referai avec délices les rêves de ce grand aveugle qui vit Harold et

Frédégonde. Je regretterais même que l'histoire fût plus exacte. Je

dirai volontiers avec Voltaire: Réduisez-la à la vérité, vous la perdez,

c'est Alcine dépouillée de ses prestiges.

Elle n'est qu'une suite d'images. C'est pour cela que je l'aime; c'est

pour cela qu'elle convient aux hommes. L'humanité est encore dans

l'enfance. On a déterminé récemment, ou cru déterminer, d'une manière

approximative l'âge de la terre. La terre n'est pas vieille. Elle existe

à l'état solide depuis 25 millions d'années au plus et il n'y a guère

que 12 millions d'années qu'elle a donné la vie à des herbes marines et

à des coquillages. Une lente évolution a produit les plantes et les

animaux. L'homme est venu le dernier: il est né d'hier. Il est encore

dans le feu de la jeunesse. Il ne faut pas lui demander d'être trop

raisonnable. Il a besoin d'être amusé par des contes. Ne lui ôtez pas

l'histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. S'il faut des

contes à l'humanité, répondra M. Bourdeau, n'avons-nous pas les poètes.

Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup

plus faux. M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les

chroniqueurs et généralement pour tous les mémorialistes, garde, au

contraire, dans son coeur, des trésors d'indulgence pour les poètes.

Comme ils ne tirent point à conséquence, il leur pardonne tout. J'ai

remarqué que les philosophes vivaient généralement en bonne intelligence

avec les poètes. Les philosophes savent que les poètes ne pensent pas;

cela les désarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les

historiens pensent, et qu'ils pensent autrement que les philosophes.

C'est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie

à l'_Iliade_ et à _Peau d'Ane_. Ce sont là de beaux contes. Mais nous

n'y croyons plus guère. Nous voulons des contes que nous puissions

croire, l'histoire de la Révolution française, par exemple. Laissez-nous

le roman de l'histoire. S'il n'est pas vrai tout entier, il contient

quelque vérité. Je dirai même qu'il renferme des vérités que votre

statistique ne contiendra jamais. La vieille histoire est un art; c'est

pourquoi elle a, dans sa beauté, une vérité spirituelle et idéale bien

supérieure à toutes les vérités matérielles et tangibles des sciences

d'observation pure: elle peint l'homme et les passions de l'homme. C'est

ce que la statistique ne fera jamais. L'histoire narrative est inexacte

par essence. Je l'ai dit et ne m'en dédis pas: mais elle est encore,

avec la poésie, la plus fidèle image que l'homme ait tracée de lui-même.

Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu'une

autopsie.

La vie littéraire. Deuxième série · 第 23 / 63 题