Ce volume contient les articles que j'ai publiés dans le _Temps_ depuis
deux ans environ. Le public lettré a accueilli la première série de ces
causeries avec une bienveillance qui m'honore et qui me touche. Je sais
combien peu je la mérite. Mais on m'a beaucoup pardonné sans doute en
faveur de ma sincérité. Il y a un moyen de séduction à la portée des
plus humbles: c'est le naturel. On semble presque aimable dès qu'on est
absolument vrai. C'est pour m'être donné tout entier que j'ai mérité des
amis inconnus. La seule habileté dont je sois capable est de ne point
essayer de cacher mes défauts. Elle m'a réussi comme elle eût réussi à
tout autre.
On a bien vu, par exemple, qu'il m'arrivait parfois de me contredire. Il
y a peu de temps, un excellent esprit, M. Georges Renard, a relevé
quelques-unes de ces contradictions avec une indulgence d'autant plus
exquise qu'elle feignait de se cacher. «M. Leconte de Lisle, avais-je
dit un jour, doute de l'existence de l'univers, mais il ne doute pas de
la bonté d'une rime.» Et M. Georges-Renard n'a pas eu de peine à montrer
que cette contradiction, j'y tombais moi-même à tout moment, et qu'après
avoir proclamé le doute philosophique je n'avais rien de plus pressé que
de quitter la paix sublime du sage, la bienheureuse ataraxie, pour me
jeter dans les régions de la joie et de la douleur, de l'amour et de la
haine. Finalement il m'a pardonné et je crois qu'il a bien fait. Il faut
permettre aux pauvres humains de ne pas toujours accorder leurs maximes
avec leurs sentiments. Il faut même souffrir que chacun de nous possède
à la fois deux ou trois philosophies; car, à moins d'avoir créé une
doctrine, il n'y a aucune raison de croire qu'une seule est bonne; cette
partialité n'est excusable que chez un inventeur. De même qu'une vaste
contrée possède les climats les plus divers, il n'y a guère d'esprit
étendu qui ne renferme de nombreuses contradictions. À dire vrai, les
âmes exemptes de tout illogisme me font peur; ne pouvant m'imaginer
qu'elles ne se trompent jamais, je crains qu'elles ne se trompent
toujours, tandis qu'un esprit qui ne se pique pas de logique peut
retrouver la vérité après l'avoir perdue. On me répondra sans doute, en
faveur des logiciens, qu'il y a une vérité au bout de tout raisonnement
comme un oeil ou une griffe au bout de la queue que Fourier a promise
aux hommes pour le jour où ils seront en harmonie. Mais cet avantage
restera aux esprits sinueux et flottants, qu'ils peuvent amuser autrui
dans les erreurs qui les amusent eux-mêmes. _Heureux qui, comme Ulysse,
a fait un beau voyage!_ Quand la route est fleurie, ne demandez pas où
elle mène. Je vous donne ce conseil au mépris de la sagesse vulgaire,
sous la dictée d'une sagesse supérieure. Toute fin est cachée à l'homme.
J'ai demandé mon chemin à tous ceux qui, prêtres, savants, sorciers ou
philosophes, prétendent savoir la géographie de l'Inconnu. Nul n'a pu
m'indiquer exactement la bonne voie. C'est pourquoi la route que je
préfère est celle dont les ormeaux s'élèvent plus touffus sous le ciel
le plus riant. Le sentiment du beau me conduit. Qui donc est sûr d'avoir
trouvé un meilleur guide?
Comme mes contradictions, on m'a passé mon innocente manie de faire à
tout propos des contes avec mes souvenirs et mes impressions. Je crois
que cette indulgence n'était pas mal inspirée. Un homme supérieur ne
doit parler de lui-même qu'à propos des grandes choses auxquelles il a
été mêlé. Autrement il semble disproportionné et, par là, déplaisant; à
moins qu'il ne consente à se montrer semblable à nous: ce qui, à
vrai-dire, n'est pas toujours impossible, car les grands hommes ont
beaucoup de choses communes avec les autres hommes. Mais enfin le
sacrifice est trop coûteux à certains génies. Combien les hommes
ordinaires sont mieux venus à se raconter eux-mêmes et à se peindre!
Leur portrait est celui de tous; chacun reconnaît dans les aventures de
leur esprit ses propres aventures morales et philosophiques. De là
l'intérêt qu'on prend à leurs confidences. Quand ils parlent d'eux-mêmes,
c'est comme s'ils parlaient de tout le monde. La sympathie est le doux
privilège de la médiocrité. Leurs aveux, quand nous les écoutons, nous
semblent sortir de nous-mêmes. Leur examen de conscience est aussi
profitable à nous qu'à eux. Leurs confessions forment un manuel de
confession à l'usage de la communauté tout entière. Et ces sortes de
manuels contribuent à l'amélioration de la personne morale, quand
toutefois le péché y est représenté sans atténuations hypocrites et
surtout sans ces grossissements horribles qui produisent le désespoir.
Si j'ai, çà et là, un peu parlé de moi dans nos causeries, ces
considérations me rassurent.
On ne trouvera pas plus dans ce volume que dans le précédent une étude
approfondie de la jeune littérature. La faute en est sans doute à moi
qui n'ai su comprendre ni la poésie symboliste ni la prose décadente.
On m'accordera peut-être aussi que la jeune école ne se laisse pas
pénétrer aisément. Elle est mystique et c'est une fatalité du mysticisme
de demeurer inintelligible à ceux qui ne mènent pas la vie du
sanctuaire. Les symbolistes écrivent dans un état particulier des sens;
et il faut, pour communier avec eux, se trouver dans une disposition
analogue. Je le dis sans raillerie: leurs livres, comme ceux de
Swedenborg ou ceux d'Allan Kardec, sont le produit d'une sorte d'extase.
Ils voient ce que nous ne voyons pas. On a essayé d'une explication plus
simple: ce sont des mystificateurs, a-t-on dit. Mais, quand on y
réfléchit, on ne trouve jamais dans la fraude et l'imposture les raisons
véritables d'un mouvement ou littéraire ou religieux, si petit qu'il
soit. Non, ce ne sont pas des mystificateurs. Ce sont des extatiques.
Deux ou trois d'entre eux sont tombés en crise et tout le cénacle a
déliré; car rien n'est plus communicatif que certains états nerveux.
Loin de mettre en doute les effets merveilleux de l'art nouveau, je les
tiens pour aussi certains que les miracles qui s'opéraient sur la tombe
du diacre Pâris. Je suis sûr que le jeune auteur du _Traité du verbe_
parle très sérieusement quand il dit, assignant au son de chaque voyelle
une sonorité correspondante: «A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu.»
Devant une telle affirmation, il y a quelque frivolité d'esprit à
sourire et à se moquer. Pourquoi ne pas admettre que si l'auteur du
traité du verbe dit qu'A est noir et qu'O est bleu, c'est parce qu'il le
sent, parce qu'il le voit, parce qu'en effet les sons, comme les corps,
ont réellement pour lui des couleurs? On cessera d'en douter quand on
saura que le cas n'est point unique, et que des physiologistes ont
constaté chez un assez grand nombre de sujets une aptitude semblable à
_voir_ les sons. Cette sorte de névrose s'appelle _l'audition colorée_.
J'en trouve la description scientifique dans un extrait du _Progrès
médical_, cité par M. Maurice Spronck à la page 33 de ses _Artistes
littéraires_: «L'audition colorée est un phénomène qui consiste en ce
que deux sens différents sont simultanément mis en activité par une
excitation produite par un seul de ces sens, ou, pour parler autrement,
en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une
couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette
propriété chromatique. Ainsi, certains individus peuvent donner une
couleur verte, rouge, jaune etc., à tout bruit, à tout son qui vient
frapper leurs oreilles.» (J. Baratoux, le _Progrès médical_, 10 décembre
1887 et nos suiv.) L'audition colorée détermine, dans les esprits doués
pour l'art et la poésie, un nouveau sens esthétique, auquel répond la
poétique de la jeune école.
L'avenir est au symbolisme si la névrose qui l'a produit se généralise.
Malheureusement M. Ghil dit qu'O est bleu et M. Raimbault dit qu'O est
rouge. Et ces malades exquis se disputent entre eux, sous le regard
indulgent de M. Stéphane Mallarmé.
Je comprends que les adeptes de l'art nouveau aiment leur mal et même
qu'ils s'en fassent gloire; et, s'ils méprisent quelque peu ceux dont
les sens ne sont pas affinés par une si rare névrose, je ne m'en
plaindrai pas. Il serait de mauvais goût de leur reprocher d'être des
malades. J'aime mieux, me plaçant dans les plus hautes régions de la
philosophie naturelle, dire avec M. Jules Soury: «Santé et maladie sont
de vaines entités.» Apprenons, avec le gracieux Horatio du poète, qu'il
y a plus de choses dans la nature que dans nos philosophies, si larges
qu'elles soient, et gardons-nous de croire que le dédain soit le comble
de la sagesse.
On ne trouvera pas non plus dans ce volume une vue d'ensemble sur la
littérature contemporaine de notre pays. Il n'est pas facile de se faire
une idée générale des choses au milieu desquelles on vit. On manque
d'air et de recul. Et si l'on parvient à démêler ce qui s'achève, on
distingue mal ce qui commence. C'est pour cela sans doute que les
esprits les plus indulgents ont jugé volontiers leur temps avec
sévérité. Les hommes sont enclins à croire que le monde finira avec eux
et cette pensée, qu'ils expriment, non sans mélancolie, les console
intérieurement de la fuite de leurs jours. Je me réjouis dans mon coeur
d'être exempt d'une si pitoyable et si vaine illusion. Je ne crois pas
que les formes du beau soient épuisées et j'en attends de nouvelles. Si
je n'entonne pas tous les jours le cantique du vieillard Siméon, c'est
sans doute que le don de prophétie n'est pas en moi!
J'ai toujours pensé, peut-être bien à tort, que personne ne fait des
chefs-d'oeuvre, et que c'est là une tâche supérieure aux individus quels
qu'ils soient, mais que les plus heureux d'entre les mortels produisent
parfois des ouvrages qui peuvent devenir des chefs-d'oeuvre, avec l'aide
du temps, qui est un galant homme, comme disait Mazarin. Ce qui me
rassure, en dépit de l'Exposition universelle et des niaiseries
dangereuses qu'elle a inspirées à la plupart de mes compatriotes, c'est
qu'il y a encore en ce pays des hommes égaux et peut-être supérieurs,
par une certaine faculté de comprendre, à tous les écrivains des siècles
passés. Je n'imagine pas, par exemple, qu'on ait jamais pu être plus
intelligent que M. Paul Bourget, ou M. Jules Lemaître. Je crois qu'il y
a une certaine élégance à ne nommer ici que les plus jeunes.
Quant à la nature de ces causeries, je serais fort embarrassé de la
définir. On m'a dit que ce n'était pas une nature critiquante et
esthétisante. Je m'en doutais un peu. Autant que possible il ne faut
rien faire à contre-coeur. Les conditions techniques dans lesquelles
s'élaborent les romans et les poèmes ne m'intéressent, je l'avoue, que
très médiocrement. Elles n'intéressent en somme que l'amour-propre des
auteurs. Chacun d'eux croit posséder à l'exclusion des autres tous les
secrets du métier. Mais ceux qui font les chefs-d'oeuvre ne savent pas
ce qu'ils font; leur état de bienfaiteurs est plein d'innocence. On aura
beau me dire que les critiques ne doivent pas être innocents. Je
m'efforcerai de garder comme un don céleste l'impression de mystère que
me causent les sublimités de la poésie et de l'art. Le beau rôle est
parfois d'être dupe. La vie enseigne qu'on n'est jamais heureux qu'au
prix de quelque ignorance. Je vais faire un aveu qui paraîtra peut-être
singulier à la première page d'un recueil de causeries sur la
littérature. Tous les livres en général et même les plus admirables me
paraissent infiniment moins précieux par ce qu'ils contiennent que par
ce qu'y met celui qui les lit. Les meilleurs, à mon sens, sont ceux qui
donnent le plus à penser, et les choses les plus diverses.
La grande bonté des oeuvres des maîtres est d'inspirer de sages
entretiens, des propos graves et familiers, des images flottantes comme
des guirlandes rompues sans cesse et sans cesse renouées, de longues
rêveries, une curiosité vague et légère qui s'attache à tout sans
vouloir rien épuiser, le souvenir de ce qui fut cher, l'oubli des vils
soins, et le retour ému sur soi-même. Quand nous les lisons, ces livres
excellents, ces livres de vie, nous les faisons passer en nous. Il faut
que le critique se pénètre bien de cette idée que tout livre a autant
d'exemplaires différents qu'il a de lecteurs et qu'un poème, comme un
paysage, se transforme dans tous les yeux qui le voient, dans toutes les
âmes qui le conçoivent. Il y a quelques années, comme je passais la
belle saison sous les sapins du Hohwald, j'étais émerveillé, pendant mes
longues promenades, de rencontrer un banc à chaque point où l'ombre est
plus douce, la vue plus étendue, la nature plus attachante. Ces bancs
rustiques portaient des noms qui trahissaient le sentiment de ceux qui
les avaient mis. L'un se nommait le _Rendez-vous de l'amitié_; l'autre
le _Repos de Sophie_, un troisième le _Rêve de Charlotte_.
Ces bons Alsaciens qui avaient ainsi ménagé à leurs amis et aux passants
les «repos» et les «rendez-vous» m'ont enseigné quelle sorte de bien
peuvent faire ceux qui ont vécu aux pays de l'esprit et s'y sont
longtemps promenés. Je résolus pour ma part d'aller posant des bancs
rustiques dans les bois sacrés et près des fontaines des Muses. Cet
emploi de sylvain modeste et pieux me convient à merveille. Il n'exige
ni doctrine ni système et ne veut qu'un doux étonnement devant la beauté
des choses. Que le savant du village, que l'arpenteur mesure la route et
pose les bornes milliaires! pour moi, les soins bienveillants des
«repos», des «rendez-vous» et des «rêves» m'occuperont assez. Accommodée
à mes goûts et mesurée à mes forces, la tâche du critique est de mettre
avec amour des bancs aux beaux endroits, et de dire, à l'exemple d'Anyté
de Tégée:
«--Qui que tu sois, viens t'asseoir à l'ombre de ce beau laurier, afin
d'y célébrer les dieux immortels!»