LA BATAILLE DE HAELEN

Le sol de la vaillante Belgique, sur lequel s'est produite la première

attaque allemande, la première entreprise contre une place forte, Liége,

aura eu aussi l'honneur de voir se dérouler un des premiers combats

sérieux en rase campagne. Il s'est livré le mercredi 12 août, entre

Diest et Haelen, et a mis en présence une quinzaine de milliers

d'hommes.

C'est sur ce champ de bataille que furent prises, au lendemain de la

sanglante rencontre, les photographies que nous donnons ici,--les

premières photographies de la grande guerre.

M. Paul Erio a envoyé de Belgique au _Journal_ un très vivant récit de

la bataille de Haelen,--ou de Diest. C'est à lui que nous emprunterons

les éléments principaux de ce bref commentaire.

Nos amis belges avaient en face d'eux les cavaliers qui viennent de

dragonner si sauvagement, pillant et massacrant tour à tour, dans le

Limbourg et le Brabant, autour de Jodoigne, Tirlemont, Hasselt, Louvain,

et, parmi eux, les funèbres hussards de la Mort, de Dantzig, que

commanda naguère le kronprinz: leurs exactions sont maintenant châtiées.

Mercredi matin, les Allemands quittaient Hasselt, déclarant aller tout

droit à Bruxelles. Malheureusement pour eux, il y avait sur la route ce

«quelqu'un d'inattendu» dont parle le poète.

Ils partirent sans même s'éclairer, tellement ils étaient sûrs d'eux, à

travers une contrée pourtant accidentée. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à

Haelen. Mais à peine le premier peloton de uhlans pénétrait-il dans ce

village, qu'il y était accueilli par un feu intense. Le peloton entier

fut fauché: les cyclistes armés de la mitrailleuse portative Hotchkiss

venaient de se révéler, et le premier coup qu'ils portaient était

terrible, prouvant que leur corps était aussi redoutable

qu'ingénieusement organisé: «Un seul chargeur suffit à balayer la

route», disait le lendemain le capitaine de la compagnie. Le combat

commençait.

[Illustration: Débris de harnachements de cavalerie allemande, ramassés

dans un champ, à Diest, et gardés par une sentinelle belge.]

[Illustration: LES ALLEMANDS ONT PASSÉ LA.--Une ferme incendiée près de

Haelen.]

Les cyclistes résistèrent magnifiquement. Leurs officiers les

commandaient avec le même calme que s'ils eussent été à l'exercice. Le

flegme belge n'a rien à envier au flegme britannique, cette élégante

possession de soi-même et ce dédain superbe des contingences.

Les Allemands s'étaient vite rendu compte que ceux qui se dressaient

devant eux étaient peu nombreux. Ils lancèrent leur cavalerie en trombe:

«On nous envoya au feu comme à la manoeuvre, comme s'il n'y avait pas de

balles dans les fusils», devait déclarer plus tard un de leurs officiers

blessés. Le vieux maréchal de Haeseler, qui commandait autrefois à Metz,

fit à Guillaume II lui-même, un jour que le kaiser s'était senti

d'humeur à jouer à la guerre, la même observation.

Les deux mitrailleuses de la compagnie cycliste entrèrent en action; les

impétueux cavaliers aussitôt se replièrent. Alors, l'agresseur fit

donner le canon. Une pluie de mitraille écrasa le petit bourg, criblant

les rues, les maisons, l'église. Bien abrités, habilement dissimulés,

les cyclistes tinrent bon, jusqu'au moment où ils se virent près d'être

débordés par le nombre: à 200, ils avaient maintenu en respect 6.000

ennemis. Ils se replièrent,--non sans que deux d'entre eux fussent

allés, sous le feu, faire sauter le pont de Haelen. Ils avaient

admirablement rempli leur rôle.

[Illustration: Un blessé de l'héroïque armée belge, amené par une

infirmière à la gare de Tirlemont.]

[Illustration: Blessé allemand ramassé sur le champ de bataille de

Haelen et gardé dans une cour d'école.]

Les troupes belges massées en arrière se démasquèrent alors. Ce fut, de

part et d'autre, une canonnade terrible. Mais on fit une constatation

intéressante, et que les communiqués de notre ministère de la Guerre ont

signalée déjà, dans les escarmouches qu'ont eues nos propres troupes,

c'est que l'effet des obus allemands était presque nul. Aurait-on donc

calomnié la maison Krupp, quand on l'accusa d'avoir vendu aux pauvres

Turcs des projectiles pour l'exportation?

[Illustration: Après la charge des dragons allemands sur la chaussée de

Haelen: un cheval tué, abandonné avec son harnachement et l'étui à

carabine de son cavalier.]

[Illustration: Les fils télégraphiques de la gare de Diest après le

passage des Allemands.]

Le tir des Belges était, au contraire, d'une précision merveilleuse: on

en eut la preuve à l'heure de la retraite, où un seul canon ennemi

continuait de tirer, les autres étant sans doute en mauvais point.

L'avantage se manifesta bientôt nettement du côté des Belges. Quelque

flottement se fit sentir chez les Allemands, dont la cavalerie, tenue

sous le feu des canons de nos alliés, était immobilisée; ce fut surtout

un duel d'artillerie.

Pourtant, à un moment, des dragons de Mecklembourg se lancèrent, comme

dans un suprême effort, de Haelen sur la route de Diest, une belle allée

droite, bordée d'arbres, telle qu'on en voit dans les tableaux des vieux

maîtres flamands. Ils n'allèrent pas loin: à l'entrée de Zelck-Haelen,

une barricade se dressait en travers de la route. Des mitrailleurs

cyclistes étaient embusqués derrière, d'autres dans les greniers des

premières maisons du village, d'autres dans le clocher de l'église. Ils

attendaient, tranquilles. Et quand les cavaliers aux flammes jaunes et

noires ne furent plus qu'à 200 mètres, le crépitement des armes

automatiques éclata en grêle. L'escadron fut fauché comme une gerbe.

Seuls, deux pauvres chevaux emballés franchirent la barricade.

[Illustration: Un coin du champ de bataille de Haelen: les blessés ont

été recueillis, les morts emportés, et il ne reste que des cadavres de

chevaux.]

[Illustration: VISIONS DE GUERRE.--La chaussée pavée, entre Diest et

Haelen, jonchée de chevaux morts, après l'échec de la cavalerie

allemande.

_Photographies Meurisse_.]

[Illustration: Quelques-uns des héros belges de la bataille de Haelen:

cyclistes armés de mitrailleuses portatives Hotchkiss.--]

C'était, pour les Allemands, la partie perdue. L'artillerie

graduellement se taisait. La retraite se dessina vers Saint-Trond. A la

nuit, il ne resta plus sur le terrain de la lutte qu'un amas de morts et

de blessés, des armes abandonnées, lances, fusils, des accessoires

d'équipement. L'ennemi avait laissé là plus de 3.000 hommes.

Ce fut, pendant plusieurs jours, une vision infernale, un vrai charnier

où les cadavres des chevaux se mêlaient à ceux des hommes. Les paysans

n'arrivaient qu'avec peine à enterrer les uns et les autres. On pensa un

moment être obligés de les brûler, ne pouvant suffire à la besogne.

Quant aux blessés, on avait fait diligence pour les enlever, les

adversaires confondus, Belges et Allemands traités avec les mêmes soins.

Et ces derniers n'en revenaient pas de se voir couchés dans les lits

blancs de l'hospice civil de Diest. Car, afin de les mieux exciter au

combat, leurs officiers n'avaient cessé de leur répéter que nos

amis--comme nous!--ne manqueraient pas de les achever s'ils tombaient

frappés d'un coup. Quelques-uns, d'ailleurs, avaient reçu de leurs

propres chirurgiens, avant la débâcle, les premiers soins ou du moins,

avaient été examinés. Beaucoup portaient au cou une pancarte avec leur

nom, le numéro de leur régiment, l'indication de leurs blessures et un

avis médical conseillant les soins qu'il fallait leur donner.

Parmi les trophées de victoire que cette magnifique journée rapportait

aux Belges se trouvait l'étendard des hussards de la Mort, le macabre

étendard auquel, il y a quelques mois, le kronprinz, abandonnant ce

régiment pour venir à Berlin, au grand état-major, préparer la guerre,

adressait un si belliqueux au revoir!... Depuis le lendemain de la rude

bataille, il est à l'hôtel de ville de Diest, triste, sous ses couleurs

sombres, autant qu'un plumet de catafalque.

[Illustration: La ligne de chemin de fer de Landen à Saint-Trond, que

les Belges ont rendue inutilisable--_Phot. Meurisse._]

[Illustration: LES VAINQUEURS DE HAELEN.--Peloton de cyclistes ayant mis

en batterie leurs mitrailleuses portatives, dont le tir a arrêté l'élan

de la cavalerie allemande.--_Phot. Montigny._]

[Illustration: S. S. PIE X qui vient de mourir sans avoir pu conjurer la

guerre générale qui va ensanglanter toute la chrétienté. _Phot.

Histed._]

Au moment même où nous achevons ce numéro, arrive une nouvelle qui

ajoute une émotion profonde à toutes celles que nous éprouvons depuis

quelques jours: le pape Pie X est mort jeudi matin, à une heure et

demie.

Depuis plus d'un an déjà, la santé du Saint-Père était chancelante. Son

grand âge--il était bientôt octogénaire, ce qu'on n'imaginerait jamais à

voir ses plus récentes photographies--faisait à tout instant redouter la

fatale catastrophe. En quelques jours, un catarrhe pulmonaire vient

d'achever de terrasser l'auguste vieillard.

A quelle heure sombre il disparaît! Il avait fait les plus nobles et les

plus pressants efforts pour conjurer l'orage. Il avait eu la superbe

illusion de pouvoir exercer quelque ascendant sur le vieil empereur

François-Joseph, «Majesté Apostolique», comme lui au terme d'une longue

vie, et que l'adversité acharnée eût dû rendre sage. Il avait espéré le

déterminer à la démarche, au geste qui eût assuré la paix. Un autre

esprit démoniaque contrebalançait sa bienveillante influence. Il fut

vaincu. Et il n'est pas téméraire de penser que le spectacle douloureux

que lui offrit, à ses dernières heures la chrétienté tout entière aux

prises dans une lutte farouche et sans merci, ait abrégé peut-être les

heures du Pontife, du pasteur des peuples catholiques.

[Illustration: LA FRANCE ENTIÈRE PASSE!

Un arrêt, dans une gare, d'un train de tirailleurs indigènes, débarqués

d'Algérie, et en route pour le front.]

Dans ce pays en ébullition, où vibrent, confondues dans un même

belliqueux enthousiasme, les races de toutes les provinces, où la nation

armée tout entière se rue d'un seul élan vers les frontières, quels

convois divers n'auront pas vu passer, stupéfaits, ceux qui demeurent au

foyer, soit que leur fenêtre s'ouvrit au bord de quelqu'une des grandes

artères ferrées qui mènent aux lieux de la décisive lutte, ou que leur

curiosité, mêlée de regrets, les portât, chaque jour, vers la gare

prochaine, vers le passage à niveau voisin! Ainsi des paysans qui n'ont

jamais quitté leur chaumière, on encore, comme disait Coppée, «des

Parisiens rêveurs qui n'ont pas voyagé», des «banlieusards» surtout,

auront pu, ces jours derniers, saluer au passage des combattants qui

viennent du plus loin où s'étend le sceptre paternel de la France, et

les combler de fleurs, et leur verser à boire: les «turcos», comme on

les appelait autrefois, qui, dans la précédente guerre franco-allemande,

avaient si fort déconcerté nos adversaires en maintes rencontres,--les

tirailleurs indigènes, dans les rangs desquels marchent coude à coude de

blonds fils de la métropole que l'amour des aventures poussa à quelque

engagement sensationnel, des Berbères au teint presque aussi clair, des

Arabes au nez aquilin, et jusqu'à des noirs du plus bel ébène, enfants

du torride Soudan.

[Illustration: Le salon réservé de l'ambassadeur.]

[Illustration: Le lit où il a paisiblement dormi.]

[Illustration: Le wagon-salon qui a reconduit confortablement à Berlin

M. de Schoen, ambassadeur d'Allemagne à Paris.]

L'Illustration, No. 3730, 22 Août 1914 · 第 15 / 25 题