LE PREMIER TROPHÉE

Lundi matin, à 9 h. 45, le colonel Serret, ancien attaché militaire de

France à Berlin, se présentait au ministère de la Guerre, en automobile,

accompagné d'un officier de l'armée active et de deux sous-officiers de

gendarmerie: il venait remettre au gouvernement le premier drapeau pris

aux Allemands, le drapeau du 132e d'infanterie, enlevé--au prix de

quels prodiges de vaillance!--par les soldats du 1er bataillon de

chasseurs à pied, à l'affaire de Sainte-Blaise, Alsace.

Quelques instants après, ce trophée guerrier flottait à une fenêtre de

l'hôtel du ministère de la Guerre, au-dessous du drapeau tricolore. Et,

la nouvelle de son arrivée se répandant comme une traînée de poudre, la

foule accourait, d'heure en heure plus dense, pour le contempler.

Il est, comme tous les drapeaux d'infanterie de l'armée allemande, d'un

fond blanc, sur lequel se détache, de la couleur des épaulettes et

parements du régiment dont il était l'enseigne--ici, en rouge framboise

cerné d'étroites bandes noires--la Croix de Fer, la décoration militaire

fondée en 1813 pour récompenser ceux qui avaient servi contre la France,

et réformée en 1870, après notre défaite encore. Au centre de cette

croix, dans un champ circulaire que surmonte la couronne impériale, un

aigle au vol, brandissant dans ses serres la foudre et le glaive,

surmonté d'une banderole avec cette devise: _Pro Gloria et Patria_. Aux

quatre angles, le chiffre couronné de Wilhelm II. Et la soie de cet

étendard est lourde et superbe, et les broderies en sont opulentes. Des

franges d'or scintillent aux trois bords libres, et le chiffre de

l'Empereur encore surmonte la hampe.

Tout le jour, des curieux bien sages, presque recueillis, défilèrent, en

rangs pressés, devant cette enseigne captive. Le soir elle fut présentée

au président de la République, et passa la nuit à l'Elysée dans la

chambre de l'officier de service. Le lendemain matin elle était conduite

aux Invalides, où elle ne sera qu'un trophée de plus, perdu dans la

masse de ceux qui flottent autour du dôme glorieux. Une compagnie de la

garde républicains lui faisait escorte.

Dans la cour d'honneur du noble hôtel de Mansart, le général Niox

attendait, le drapeau du 132e allemand. Le sous-officier qui l'avait

apporté le remit au doyen des dix invalides encore hospitalisés, Pierre

Dumont, un ancien combattant de Crimée, d'Italie, et aussi de

1870-1871,--étrange retour de fortune, pour ce vaincu d'autrefois dont

l'émotion dut être intense quand, fièrement dressé sur son unique jambe,

il présenta le drapeau ennemi qui fut courtoisement salué par tous les

assistants.

La musique joua la _Marseillaise_. Le public clairsemé qui assistait à

cette cérémonie cria: «Vive l'armée! Vive la France!» Puis, sur un geste

du gouverneur des Invalides, le cortège se remit en route vers la

Chapelle, à la suite du trophée, qui fut placé dans la galerie, devant

le grand orgue. Et les officiers et soldats présents défilèrent devant

lui.

[Illustration: Le drapeau du 132e régiment d'infanterie allemande, pris

par notre 1er bataillon de chasseurs à pied à Sainte-Blaise, est exposé

à une fenêtre du ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique.--_Phot. G.

S._]

[Illustration: Le doyen des Invalides a pris possession du trophée.]

[Illustration: L'entrée dans la chapelle gardée par les derniers

invalides.]

[Illustration: Le premier drapeau pris en Alsace à l'armée allemande est

reçu aux Invalides, le 18 août, avec un sobre cérémonial militaire.

_Photographies J. Duvau._]

[Illustration: DEVANT LE CHATEAU DE VERSAILLES.--Le départ d'une

batterie d'artillerie, canons et caissons parés de fleurs et de drapeaux.]

[Illustration: A BOULOGNE-SUR-MER.--Le général French et son état-major

avant leur débarquement.]

[Illustration: Le général en chef de l'armée britannique débarque du

Sentinel, qui l'a amené à Boulogne.]

_Phot. Stevenan._

L'Illustration, No. 3730, 22 Août 1914 · 第 9 / 25 题