LES GRANDES HEURES

_Le drapeau de la fenêtre._--Dès le premier jour de la mobilisation,

Paris s'est pavoisé. Il l'a fait avec un tact et un culte de la nuance

infiniment délicats. Ce pavois est sage, raisonnable, sans rien de

fanfaron. Il affirme une croyance et traduit un espoir, mais ne déploie

aucune vantardise. Loin de vouloir anticiper, il se réserve, il ne donne

pas son plein, et l'on sent bien que son seul but est d'inviter la

victoire en se gardant de l'afficher la veille. Un, deux, trois

drapeaux, placés çà et là à un balcon, font comprendre, à ne pas s'y

tromper, qu'ils ne sauraient représenter tout l'effectif de la maison...

Le regret avec lequel ils s'espacent parle de lui-même... Ce sont des

drapeaux «d'avant-garde», tout simplement... A mesure que s'engageront

les batailles, que s'affronteront les armées, que grandiront les luttes

et se décidera la gloire... un par un, puis par tas, par gerbes, par

bouquets, les _autres_ qui sont à l'arrière, dans les chambres,

sortiront par les fenêtres pour apparaître, faire feu de toutes leurs

couleurs et se dérouler le long du _front_. Il y en a ainsi des milliers

de français, de belges, d'anglais, de russes, qui n'attendent que le

moment prochain de fleurir et d'enrubanner nos murailles.

Pour l'instant, le drapeau est le plus souvent isolé. Sentinelle de la

terrasse, vigie de la mansarde, factionnaire de la porte d'entrée, il se

recueille et ne s'abandonne pas encore à l'expansion. Mais il accentue

chaque jour davantage sa personnalité, il s'impose à nous, se mêle à

notre vie, entre dans nos yeux et nos pensées dont il devient une chère

habitude.

Peu d'occasions, jusqu'ici, s'offraient à nous de le fréquenter. Nous

n'avions avec lui que de rares et courts entretiens. Une ou deux fois

l'an, à une fête nationale, ou en l'honneur de Jeanne d'Arc, ou pour une

visite de souverain, nous le tirions du réduit où il s'attristait dans

l'ombre et la poussière, pour l'aérer pendant quelques heures... Il

jouait ainsi son rôle officiel et puis il rentrait dans l'obscurité. Il

menait une existence intermittente et sans esprit de suite. Depuis le 2

août 1914, il s'est secoué. Le voilà au premier rang. C'est le

personnage principal de la nation, du monde entier. Le drapeau domine

actuellement l'Europe et l'univers. Il flotte au-dessus de tous les

partis et de tous les sommets. Il survole vingt peuples.

Mais, sans le regarder aussi haut, sans le voir de si loin,

considérons-le, chacun, de tout près puisqu'il ne nous quitte pas, qu'il

est, à poste fixe, attaché à la croisée où il fait la campagne pour des

mois, pour un temps dont nous ne pouvons estimer ni limiter la durée...

Il vaut la peine que nous l'étudiions. Sous son apparente égalité

d'humeur, jamais il n'est le même. Pendant que j'écris, j'en ai

justement un, à trois pas de ma table, et qui, dehors, bouge et vit,

comme quelqu'un de penché et d'accoudé sur la rampe. S'il m'arrive de

l'oublier... le mouvement qu'il fait tout à coup me trouble... et puis

je me rassure: «Je sais... c'est le drapeau.» Il étend sur mon papier

des ombres de nuage, de branche et d'oiseau, des lueurs de pourpre et

d'azur. Il enfourche et chevauche comme un bon cavalier la moindre

brise. Il se balance comme un hamac, se gonfle et s'arrondit comme une

voile. Il prend des fiertés, de courtes impatiences, soeurs des miennes,

il se dresse et pique par instants ses trois couleurs, et l'on dirait

qu'il veut, par-dessus les toits, héler un pavillon vers l'Est. Ou bien

il va et vient, à peine, dans un rythme paisible, régulier, qui ferait

jurer qu'il respire. Il semble aussi, par instants, bercer dans le creux

de ses plis un petit enfant invisible... Ou alors il pend, inerte

d'aspect mais lourd de pensées, perché sur sa hampe comme un oiseau de

grand espace qui dort sur une patte. Et il songe, il songe... il paraît

sculpté, il forme un bloc étroit et solide où l'on ne distingue plus, au

bord de ses ailes carguées, qu'un liséré des trois couleurs... et même

immobile il inspire, au repos, la crainte et le respect. Son

engourdissement est formidable de résolution. C'est un drapeau de

Damoclès.

Et il ne se montre pas moins émouvant quand, inondé, pesant de pluie, il

a ses étoffes qui collent et qu'il forme un linge épais, humide et

solennel, tout spongieux de pleurs, comme fatigué d'avoir essuyé trop de

joues maternelles.

A maintes reprises je vais près de lui. Je le comprends. Je le trouve

beau, j'entends son clair bruissement et je découvre ses desseins. Quand

il s'accroche ou s'empêtre aux volets, je le dégage pour qu'il flotte à

l'aise et claque avec plaisir. En sortant de chez moi, je ne puis

m'empêcher de me retourner et de lever vers lui la tête, et il me fait

signe comme avec un mouchoir teint de sang. Du bout de la rue, quand je

rentre, je le distingue entre tous. C'est le mien, et lui aussi me

reconnaît. Il garde la maison.

Cher drapeau _d'ici_, qui ne vas pas au feu, pacifique drapeau du bazar,

qui ne pars pas, qui ne risques rien, tu nous mets pourtant au coeur une

ample joie, un héroïsme résigné. Tu nous prêches la patience. Tu fais

comme nous, tu attends. Tu es l'ami de notre anxiété, tu nous tiens

compagnie du matin au soir, tu es l'insigne militaire de notre inaction,

tu protèges notre sommeil comme le rideau de notre lit.

Aussi nous ne t'oublierons pas. Quand il faudra plus tard, _après la

guerre_,... te retirer... quelle tristesse et quel déchirement nous

aurons!... Je les sens déjà. Le pourrons-nous? Quand, au prix de mille

inquiétudes, de mille joies, mille douleurs, à travers toutes les

gradations de la bataille et les secousses de la victoire, tu nous seras

devenu indispensable, nécessaire... comment ferons-nous pour te perdre

et renoncer à toi, pour te _ranger_, ainsi qu'un meuble désormais

inutile et n'ayant plus de raison d'être? Te remettrons-nous au sixième,

dans la chambre de débarras, avec les malles et les vieux cartons? Quel

sacrilège! Non, tu resteras dans l'appartement, à portée de notre pieuse

caresse, en une place discrète et privilégiée, près des portraits de nos

parents défunts et des reliques de famille... Et nous te sortirons

souvent, car grâce à Dieu les _autres_ drapeaux, ceux des champs de

bataille, nous auront fait d'ici là des quantités de splendides

anniversaires que tu seras, toi, l'humble et le _civil_ de la fenêtre,

chargé de célébrer, avec tes couleurs toujours pimpantes et fraîches de

fête publique...

[Illustration: deco.]

_La Pologne..._ Jusqu'à ce matin l'on n'avait qu'à toucher ce mot, à le

heurter, pour produire de la tristesse... La Pologne...! J'ai encore là,

au fond de l'esprit, comme en un livre relié en chagrin noir, toute la

longue suite d'images que depuis ma petite enfance évoquait d'abord ce

nom désolant et désolé, images saisissantes et rudes à la façon des

gravures sur bois d'un poème épique et populaire, tableaux d'âpre

héroïsme et de sombres douleurs, de révoltes acharnées, de souffrances

qui s'étendaient à perte de vue... dans les steppes mornes et profondes

du passé... L'histoire et le roman de la Pologne, sa légende et sa

vérité, ses fresques, ses galops fous, sa poésie, ses chants de guerre

et ses complaintes d'esclavage, tout cela aussi, pendant des années,

m'avait passé, repassé par la tête comme sur le sol d'un pays cent fois

battu... Bruits des éperons et des chaînes, éclairs des sabres et des

faux, chocs des cymbales, nerveuse splendeur des épaules d'où s'éploie

comme une aile en velours la flottante pelisse, cuir pourpre de la

botte, orgueil du bonnet de fourrure, choeur des exilés, parades sous

les plumets et les aigrettes, magnificences dans l'air froid... Ah! que

vous m'étiez choses familières, prêtes sans cesse à vous lever, à

briller, à résonner, à vous pavaner pour mon spectacle au premier

signal...! Vous faisiez aussitôt cortège aux morts illustres qui vous

suscitaient; vous répondiez en cliquetis à leur appel. Le nom de

Sobieski suffisait à vous rallier des quatre coins comme des escadrons.

Et Pologne était un mot qui, après avoir eu des sonorités prolongées de

gloire, avait fini peu à peu par se réfugier dans l'expression du

malheur. Il tintait comme un glas. Rien qu'en le détachant on le faisait

tomber en cendres. C'était un mot d'abattement, de désespoir et de

sépulcre, un mot qui glaçait le coeur et tranchait la gaieté. Jamais

personne n'a pu rire en disant: la Pologne... On devenait grave et

réfléchi à son accent, en sa présence, comme devant un moribond qui ne

peut pas mourir. Il y avait enfin au-dessus des mille sentiments

qu'agitait l'idée de Pologne, et, les dominant tous, une gêne affreuse,

une peine secrète, la conscience d'une injustice accablant à la fois

ceux qui en étaient les victimes innocentes et ceux qui en étaient les

exécuteurs pensifs et apitoyés...

En un instant tout a changé. Ces impressions centenaires ne sont plus

qu'un mauvais rêve évanoui sur les eaux de la Vistule... Une aube se

lève, comme un baptême de clarté... La Pologne, tout à coup, tressaille

et se sent revivre. Ses flancs endoloris se raniment comme pour un

enfantement qu'ils n'espéraient plus. Le tsar magnanime a tourné vers

elle son sceptre libérateur et les paroles du grand-duc Nicolas

retentissent, montent, se frappent dans le ciel comme des inscriptions

miraculeuses, prennent le large à travers les immenses plaines,

soufflent ainsi qu'un divin coup de vent sur les pâturages, les

interminables rives, sur les forêts de Lithuanie, sur les arbres et les

fronts courbés qui se redressent pour recevoir la proclamation des

espaces...--«_Polonais...! l'heure a sonné où le rêve sacré de vos

pères..._» Ah! le vaste langage! La souveraine élévation de voix...! Le

verbe d'ivresse! Quoi de plus exaltant, de plus beau que le lancement de

ces assurances magnifiques fait par le généralissime, à cheval, debout

sur ses étriers, au seuil même du royaume d'infortune et de courage,

avant d'entrer à plein poitrail dans les blés de la gloire!

Enfin ces promesses prennent toute leur solennité grandiose et généreuse

à l'heure auguste, à la minute choisie où elles tombent... et c'est une

épée, l'épée tirée et tendue pour la bataille, qui prend l'engagement,

qui tient lieu de plume, qui signe, qui apporte à la Pologne la paix, la

fraternité... Ce sont des bras armés, armés pour la plus sainte et

universelle cause, qui s'ouvrent à la soeur meurtrie. Il n'y a pas de

condition meilleure pour un embrassement.

Ressuscite donc, Pologne, au passage des chevaux russes! Ton nom n'est

plus triste aujourd'hui. Oublie tes vieilles luttes... Ne pense qu'à

demain. Les morts immortels sont joyeux. Leurs os remuent. Kosciusko

court et bat des mains aux champs de Cracovie... Tout ruisselant sous le

schapska, Poniatowski, maréchal de France à Leipzig, ressort en nageant

à larges brassées, le soir, des flots de l'Ellster... et je suis sûr

d'avoir entendu cette nuit, par le clair de lune, chanter au piano l'âme

en pleurs de Chopin.

[Illustration: deco.]

_17 août._--Je viens de voir un autre «drapeau de fenêtre», le premier

pris à l'ennemi... exposé rue Saint-Dominique, au ministère de la

Guerre.

Dès que l'on arrive à la porte d'entrée, on l'aperçoit et il occupe

tout. C'est lui. Il est à la croisée d'honneur du milieu, étendu, tiré

de côté par un fil afin qu'il s'étale en grande largeur dans toute sa

détresse, qu'il n'essaie pas de se cacher, que l'on n'en perde rien...

Avec ses quatre branches de croix, rouge framboise et bordée de noir,

sur fond blanc, et ses ors atténués déjà, comme amortis par la honte, il

offre une beauté funèbre. Il a l'aspect des étendards d'autrefois, et

deux épais glands d'argent sont attachés à des tresses, en haut de sa

hampe, comme les embrasses d'un lourd rideau.

Mais ce qui frappe, et ne peut s'exprimer, c'est son air d'abattement et

de chute. Malgré qu'il soit en montre à la plus marquante place, pour le

bonheur d'un peuple qui se précipite à le découvrir, son _exposition_

l'humilie, le rabaisse. En se réjouissant, on ne peut s'empêcher de le

plaindre de finir ainsi, aux barreaux où il donne l'impression d'être

vraiment _pendu_, comme une loque humaine de Montfaucon, comme un gibier

prêt à se décomposer lentement aux vers et à la poussière des âges, sous

la voûte destinée à devenir son tombeau. Il est exténué, rompu, rendu,

ne voit plus, ne sent plus, corps vide, inanimé... qui a tout perdu,

jusqu'à l'honneur... Et sa dégradation renforce notre orgueil.

Nous nous le représentons tel qu'il était hier, porté au-dessus des

têtes prussiennes et paraissant sûr de lui même, se croyant bien tenu

par les deux robustes pattes teutonnes auxquelles on l'avait confié,...

puis tout à coup, ébranlé, se courbant sous l'attaque, allant de droite

et de gauche, ramant, oscillant, plongeant dans la mêlée, tombant et

puis se relevant, lâché, pris, repris après une ruée atroce, ou bien

quitté au premier sang, abandonné tout de suite aux bras et à la

victorieuse convoitise de nos chasseurs... A présent il est une chose,

un morceau de butin, il ne jouera plus jamais à «faire l'écusson» sur le

ciel allemand. Il est pris. Et il ira demain se fixer au mur de la

chapelle royale, ainsi qu'un grand papillon diapré, le corps percé par

une épingle.

[Illustration: LE THÉÂTRE DES OPÉRATIONS EN ALSACE ET EN LORRAINE

Cette carte complète celle du théâtre des opérations en Belgique publiée

dans le dernier numéro (page 125).--Le signe [symbole: sabres croisés]

indique les points où des combats se sont livrés.--Les noms soulignés

sont ceux des villes et villages qu'avaient atteints les troupes

françaises en Alsace-Lorraine, au commencement de cette semaine.]

Je suis resté, songeant de longues minutes, dans la cour où ce

malheureux endurait l'horrible honneur du pilori. Sur le trottoir la

foule, accourue de partout, le voyait, riait, laissait éclater et monter

à son front toutes les manières de sa joie... Et par moments, des

officiers, des généraux, très dignes, traversaient l'espace vide,

montaient l'escalier de pierre, comme pour aller à une importante

visite... et s'arrêtaient en haut, sur le palier, près du captif inerte

et résigné. Ils le regardaient, l'enveloppaient de toute leur pensée,

prenaient un de ses bords entre leurs doigts comme pour tâter de quelle

étoffe était faite l'âme ennemie... Et quand ils l'avaient ainsi toisé,

sans mot dire, ils redescendaient, le coeur et les yeux pleins de

récompense.

L'Illustration, No. 3730, 22 Août 1914 · 第 4 / 25 题