La première église à coupoles qui ait été élevée en France paraît être
celle de Saint-Front, à Périgueux.
D’après Quicherat, elle fut certainement construite à l’imitation d’une
église orientale; sa ressemblance, comme conformation, avec Saint-Marc
de Venise est telle qu’on n’a pas craint d’affirmer que Saint-Front en
était une copie[85].
Ce fait n’a été nullement prouvé et toutes les conjectures qu’on a
faites pour expliquer l’importation d’un modèle vénitien en Aquitaine
n’ont aucune consistance.
[Illustration: FIG. 157.--ÉGLISE DE SAINT-FRONT, A PÉRIGUEUX.
(Plan[86].)]
«Il est plus naturel de considérer les deux églises comme des sœurs
engendrées par la même mère et d’aller chercher celle-ci à
Constantinople. Là, effectivement, existait une célèbre église, celle
des Saints-Apôtres, bâtie par Justinien[87].» La description, qui nous
en a été laissée par Procope, supplique également à Saint-Marc et à
Saint-Front.
Ces deux églises n’ont de ressemblance que par leurs dispositions
générales qui résultent de leur origine commune. Le plan et la coupe
sont semblables à l’église des Saints-Apôtres de Constantinople, mais
leur construction est absolument différente.
D’ailleurs, Saint-Front serait plus ancien que Saint-Marc si l’on en
croyait certains historiens. Ils affirment que le commencement de
l’église à coupoles de Saint-Front coïncide avec le retour, en 1010,
d’un voyage fait en Terre Sainte par l’évêque de Périgueux--voyage qu’on
peut supposer avoir été un des innombrables pèlerinages qui furent un
des effets de la vive réaction qui se produisit après l’apaisement des
terreurs de l’an 1000,--et que son église aurait été consacrée en 1047.
Il importe peu que Saint-Front et Saint-Marc aient été bâtis en même
temps--il est certain du reste que le premier n’est pas la copie du
second;--le point intéressant, c’est de comparer et d’étudier leurs
constructions afin d’en tirer l’enseignement utile qui s’attache aux
progrès réalisés dans l’église périgourdine.
Nous avons vu dans le chapitre précédent les particularités de la
structure, tout antique, de Saint-Marc; il a été bâti suivant les
traditions romaines, avec des matériaux grossiers, solidement réunis par
d’excellents mortiers, et revêtu ensuite d’une décoration somptueuse,
composée de marbres les plus rares et les plus brillamment colorés et de
mosaïques à fond d’or, tandis que
[Illustration: FIG. 158.--ÉGLISE DE SAINT-FRONT, A PÉRIGUEUX.
(Coupe transversale du nord au sud.)]
Saint-Front a été construit selon les principes de la construction
syrienne, que les architectes de l’Aquitaine s’étaient assimilés et que
leurs successeurs ont portés à un si haut degré de perfection, en
procédant à l’édification du grandiose monument par assises réglées, en
appareillant les arcs, les voûtes, les pendentifs, les coupoles, et en
laissant partout la pierre apparente dans toute la beauté de sa mâle
simplicité.
Ce n’est plus une agglomération de matériaux noyés dans des mortiers,
très habilement disposés, cependant, pour la répartition des charges et
des résistances, mais formant une sorte de concrétion moulée sur des
cintres, puis décorée après coup comme l’église vénitienne.
L’église périgourdine est au contraire, une savante composition dont
chaque partie a sa place marquée d’avance par un appareil normal à
chaque membre d’architecture et dans laquelle les arcs, conservant leur
force élastique, forment, par leur jonction combinée sur des points
déterminés, un ensemble d’une solidité et d’une stabilité parfaites.
Saint-Front est un vaste champ qu’on ne saurait trop explorer au point
de vue de l’étude de l’art de bâtir en Occident et particulièrement en
France. C’est le berceau de l’architecture nationale, car, dans sa forme
symbolique, la coupole de Saint-Front est l’œuf d’où est sorti un
système architectonique qui a causé une révolution des plus fécondes
dans le domaine de l’art.
Nous trouvons, en effet, à Saint-Front une des premières applications
d’un système nouveau, né en Orient, mais perfectionné savamment en
Occident; c’est un des principes des transformations nécessaires de
l’architecture romane et l’une des causes les plus décisives des rapides
progrès qu’elle fit dans toute l’Europe occidentale du XIᵉ au XIIᵉ
siècle.
Les pendentifs des coupoles de Saint-Front, appareillés normalement à la
courbe en passant du plan carré de la naissance des arcs au plan
circulaire couronnant leurs clefs, sont les embryons de l’_arc ogif_ ou
_croisée d’ogives_, selon l’expression fort ancienne et qui était encore
employée du temps de Philibert Delorme pour désigner les _arcs
diagonaux_ supportant les voûtes avec le concours des arcs-doubleaux.
[Illustration: FIG. 159.--ÉGLISE DE SAINT-FRONT. A PÉRIGUEUX.
(Coupe d’un pendentif sur la diagonale A B.)]
On trouve, à notre avis, dans la disposition des pendentifs le principe
même de la _croisée d’ogives_, ainsi que l’indique la coupe diagonale
sur A B d’une des coupoles de Saint-Front (fig. 159).
Mais il faut d’abord dire un mot de la structure des coupoles; elle
consiste en une succession d’assises formant des lignes circulaires de
claveaux concaves. «Il résulte de cette disposition des assises que
leurs éléments usent à s’entretenir la plus grande partie de la force
qui les sollicite à tomber; par conséquent, il n’y a qu’une médiocre
poussée des rangs supérieurs sur les rangs inférieurs et, en définitive,
la coupole ne chasse guère au vide les supports sur lesquels elle est
assise[88].» Ce mode de construction a cet avantage, mais il nécessite
des massifs énormes pour supporter les coupoles et il ne peut servir
qu’à couvrir des édifices ronds ou octogones. Le perfectionnement
apporté par les constructeurs du XIᵉ siècle a été d’élever des coupoles
sur des espaces carrés à l’aide de pendentifs rachetant le carré et
reportant, avec les arcs-doubleaux, la charge des voûtes sur les piles.
Dans ces conditions, les fonctions de pendentifs, appareillés
normalement, et celles des croisées d’ogives, appareillées de même, sont
identiques, puisque dans tous les cas elles reportent, avec les
arcs-doubleaux, leurs poussées et les charges des remplissages des
voûtes sur les piles.
Les architectes romans, rompus à toutes les pratiques professionnelles,
étaient trop habiles constructeurs
[Illustration: FIG. 160.--ÉGLISE DE SAINT-FRONT, A PÉRIGUEUX.
(Vue perspective intérieure.)]
pour ne pas utiliser ces principes en cherchant à les perfectionner par
des combinaisons moins coûteuses. Deux raisons surtout devaient stimuler
leurs recherches; tout d’abord la question d’argent, grave question qui
a eu une grande importance dans tous les temps; le mode de construction
des coupoles nécessitait des piles et des arcs-doubleaux très puissants
et, par conséquent, de grandes dépenses. Puis le besoin d’agrandir les
églises qui, étant donnée la sévérité des lois liturgiques si puissantes
au moyen âge, ne pouvaient être bâties ou réédifiées que sur le lieu
consacré. D’où résultait la nécessité de modifier les voûtes afin de
diminuer leur poids en les répartissant sur des points d’appui plus
nombreux, mais d’une section moindre et permettant, comme conséquence,
d’agrandir l’espace intérieur des églises.
Nous examinerons d’ailleurs cette transformation économique, après avoir
étudié les églises à coupoles bâties en grand nombre, à l’exemple de
Saint-Front ou suivant ses principes de construction.
Saint-Front présente les mêmes dispositions que l’église des
Saints-Apôtres, dispositions que nous avons décrites dans le chapitre
précédent.
Les nefs croisées figurant une croix grecque et couronnées de cinq
coupoles sont formées par de puissants arcs-doubleaux qui, bandés sur
les piles et réunis par des pendentifs appareillés normalement à la
courbe (fig. 159), composent une assise inébranlable aux coupoles
ovoïdes, sur plan circulaire, dont les poussées verticales se
répartissent également sur les arcs mutuellement contrebutés. Les piles,
percées de hautes et étroites arcades, établissent une circulation
latérale; les murs de clôture, d’une mince épaisseur et formant le
parement extérieur, sont percés de fenêtres en plein cintre.
Il est intéressant de remarquer l’analogie qui existe entre les
dispositions de Saint-Front et de Saint-Marc et celles de Sainte-Sophie
et des Saints-Apôtres à Constantinople qui rappellent le parti
architectural adopté par les Romains dans les Thermes d’Antonin
Caracalla; il est utile de revoir à ce sujet dans la première partie les
chapitres III, XII et XIV.
A l’est, l’hémicycle primitif a été remplacé plus tard par une abside
plus importante, et deux absidioles ont été ménagées dans le côté
oriental des bras de la croix nord et sud.
A l’ouest, l’église à coupoles communique avec l’ancienne église latine
dont nous avons parlé au chapitre XI de la première partie et sur deux
travées de laquelle le grand clocher, marquant la sépulture de
Saint-Front, aurait été élevé par Frotaire, évêque de Périgueux sur la
fin du Xᵉ siècle.
Les grands doubleaux de l’église à coupoles présentent cette
particularité d’être des arcs brisés. Ainsi que nous l’avons déjà dit au
chapitre X de la deuxième partie, cette forme est un moyen de
construction, plutôt qu’un caractère d’architecture, employé pour
diminuer l’action des poussées de l’arc plein cintre, beaucoup plus
énergique que celles de l’arc brisé.
Du reste, l’arc brisé était connu bien avant la construction de
Saint-Front; les savants dont nous parle Quicherat signalent sa
présence: au Caire, dans des monuments arabes du IXᵉ siècle de notre
ère; au centre de l’Arménie, à Diarbekir, dans un portique de l’époque
romaine et dont les colonnes sont reliées par des arcs brisés; enfin,
remontant encore plus haut dans l’histoire, en Perse où les
constructeurs n’ont pas employé d’autres cintres depuis les derniers
Sassanides.
Une forme qui eut autant de succès chez le peuple le plus artiste de
l’Orient dut certainement être transportée de très bonne heure dans la
Syrie et se rencontrer sur le passage des pèlerins si nombreux qui
fréquentaient alors les Lieux Saints; pour que cette forme eût attiré
l’attention des Latins, il faut nécessairement qu’ils l’aient vue, non
pas dans les mosquées où ils n’avaient garde d’entrer, mais dans des
édifices consacrés au culte chrétien.