INTRODUCTION

Par respect pour les travaux des savants, il faut conserver la

dénomination: _Architecture romane_, adoptée et consacrée par l’usage

depuis plus de soixante ans; mais, pour l’amour de la vérité, il faut

dire que la qualification: _romane_, appliquée à l’architecture, n’est

pas contemporaine de la construction des monuments que nous allons

étudier.

S’il est vrai que l’origine du grand art de l’architecture remonte à la

plus haute antiquité, il est non moins certain que le mot _roman_,

désignant la période historique qui fait l’objet de ce volume, est tout

à fait moderne puisqu’il n’existe que depuis 1825.

C’est à cette époque seulement, nous apprend Jules Quicherat, que M. de

Caumont l’a fait prévaloir; lui-même le tenait de M. de Gerville qui

avait proposé aux antiquaires de Normandie d’appeler ainsi

l’architecture postérieure à la domination romaine et antérieure au XIIᵉ

siècle.

Cette architecture, que chacun baptisait à son gré de lombarde, de

saxonne, de byzantine, parut à M. de Gerville devoir être appelée d’un

nom qui ne fût pas celui d’un peuple, attendu qu’elle avait été

pratiquée dans toute l’Europe occidentale et sans intervention prouvée

des Lombards, ni des Saxons, ni des Grecs. Comme le terme de _roman_

était dès lors appliqué à nos anciens idiomes; comme l’emploi d’éléments

romains était, de l’aveu général, aussi sensible dans l’architecture

qu’il s’agissait de qualifier, que la présence des radicaux latins dans

les langues dites romanes; comme enfin on pouvait dire que l’une était

de l’architecture romaine abâtardie, de même que les autres étaient du

latin dégénéré, M. de Gerville conclut à ce qu’il y eût une architecture

romane au même titre qu’il y avait des langues romanes.

L’idée est juste, mais les conséquences qu’on en tira et les

applications qu’on en fit le furent beaucoup moins; car on voulut

délimiter étroitement la période pendant laquelle les monuments devaient

être appelés du nom de _roman_, si heureusement trouvé; on fit des

classifications absolument arbitraires, qui n’ont existé que dans

l’imagination de leurs auteurs excités par des découvertes prises par

eux pour des inventions personnelles qu’il leur était permis de

qualifier à leur guise. Ces classifications étaient trop précises, trop

absolues, car il est bien évident qu’aux premiers siècles de l’ère

chrétienne--époque à laquelle il est prudent de faire remonter l’origine

de la période architecturale et architectonique, que nous désignerons

dorénavant sous son nom de baptême archéologique, c’est-à-dire

l’_architecture romane_--les artistes-constructeurs, les architectes, en

un mot, suivirent les traditions des Romains et des Grecs, comme ceux-ci

avaient suivi, en les perfectionnant, les traditions que leur avaient

laissées leurs illustres ancêtres. Ils construisaient leurs monuments

selon l’usage de leur temps, ou bien ils les modifiaient selon les

transformations des idées religieuses.

On n’invente rien de toutes pièces, surtout en architecture; on

découvre, on ajuste certaines formes selon les idées du moment; on les

modifie en se les appropriant, mais une architecture nouvelle ne naît

pas immédiatement d’un état social nouveau.

Ce fait est visible dès les premiers temps de l’Église. Les basiliques

civiles, admirablement disposées pour contenir un grand nombre d’hommes,

devinrent le lieu de réunion des adeptes de la nouvelle religion, sans

autres modifications que la suppression des emblèmes du paganisme

expirant et leur remplacement par les images du christianisme naissant.

Les églises élevées en grand nombre dès les premiers siècles sont bâties

sur le plan des basiliques romaines avec les adjonctions nécessitées par

les rites sacramentels et si, plus tard, elles se transforment sous

l’influence orientale, on retrouve au même temps en Occident, jusqu’au

XIᵉ siècle, les traces indélébiles de la tradition romaine manifestée

par les dispositions particulières aux temples profanes modifiés ou

construits dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, comme si le

plan basilical avait été la forme hiératique imposée par la religion du

Christ.

Avant d’être _romane_, en vertu de conventions archéologiques modernes,

l’architecture était _chrétienne_, ainsi que le prouvent ses origines

historiques.

Il fallut plusieurs siècles pour fonder un art nouveau; car la religion

chrétienne, née sous Tibère, au plus beau temps de la civilisation

romaine, produisit une grande réaction morale, mais souleva de

violentes résistances et, par suite, de sanglantes persécutions. Les

premiers chrétiens durent se cacher et la vie publique resta païenne

dans toutes ses manifestations extérieures jusqu’au jour où Constantin,

par le célèbre édit rendu à Milan en 313, proclama le christianisme

religion d’État.

Dès lors les chrétiens se réunirent au grand jour; mais, dénués de tout

et craintifs après tant d’épreuves, ils se contentèrent d’abord des

asiles païens en s’établissant dans les tribunaux, bourses ou marchés,

dans les basiliques civiles, en un mot, après les avoir ornées suivant

les dogmes de la religion nouvelle.

L’art chrétien ne put s’élever que lorsqu’il eut acquis officiellement

le droit d’ouvrir ses temples au culte mis en honneur publiquement. Les

premiers architectes chrétiens conservèrent longtemps encore les

dispositions générales des édifices païens transformés en églises

chrétiennes, en imitant les formes auxquelles ils étaient habitués, en

employant les matériaux qu’ils avaient sous la main et avec lesquels ils

étaient familiarisés par des habitudes traditionnelles.

C’est ainsi qu’ils sauvèrent l’art antique de la ruine et de l’oubli, en

gardant ce qui leur était utile, en ajoutant ce qui répondait à des

besoins nouveaux et en maintenant les principes de construction

consacrés par un usage séculaire.

Ce fut la véritable mission de l’art chrétien primitif. Il ne

constituait pas un art proprement dit, car il n’était encore que la

transition entre le déclin de l’art antique et l’aurore de l’art

nouveau; ses commencements se confondent dans les derniers reflets du

génie romain. Tandis que le feu de l’art antique s’éteignait, celui de

l’art nouveau s’allumait et grandit jusqu’au Xᵉ siècle à mesure que ses

relations constantes avec les nations voisines et l’Europe occidentale

s’étendirent en transmettant aux peuples, comme des germes féconds, les

grandes traditions monumentales de l’antiquité.

Si l’on veut trouver l’origine de l’_architecture romane_, il faut

chercher bien au delà de la fin de la domination romaine et étudier à

Rome les basiliques civiles transformées en temples chrétiens dès les

premiers siècles du christianisme.

Il faut faire en Orient, et particulièrement dans la Syrie centrale, une

excursion qui est singulièrement facilitée par le très curieux ouvrage

de M. le comte Melchior de Vogüé, résumant les savantes et précieuses

découvertes qu’il a faites si heureusement pour l’histoire de l’art.

Dès les premières années du IIᵉ siècle après Jésus-Christ, la Syrie

devint une province romaine et fut le centre d’un mouvement

architectural extraordinaire dont les effets ne firent que s’accroître

jusqu’à la fin du VIIᵉ siècle. Des maisons, des palais, des villes

entières se bâtirent comme par enchantement et, de même qu’à Rome, on

transforma d’abord les sanctuaires païens, on éleva ensuite, et dès les

premiers temps de la colonisation romaine, des églises appropriées au

culte nouveau.

Ces découvertes ouvrent des vues nouvelles sur l’architecture chrétienne

primitive du IVᵉ au VIIᵉ siècle, inconnue jusqu’à présent; elles sont

de la plus haute importance parce que cette période de l’art a eu une

action considérable sur le développement de l’art en Occident. On est

transporté au milieu de la société chrétienne; on surprend sa vie, non

pas la vie cachée des Catacombes, ni l’existence humiliée, timide et

souffrante qu’on se représente généralement, mais une vie large et

opulente, dans de grandes maisons en pierre, parfaitement aménagées et

entourées de beaux jardins plantés de vignes; ses magnifiques églises à

colonnes flanquées de tours existent encore presque complètement et,

sans les tremblements de terre, il ne manquerait rien que les charpentes

et les planchers des édifices.

Les églises reproduisent les dispositions et les formes des basiliques

de Rome; le style de ces constructions est romain, modifié par les

influences locales, tout en gardant le souvenir très marqué des arts

antérieurs, et surtout par la nature des matériaux que les architectes

avaient à leur disposition et qui ont imprimé à leurs œuvres un

caractère particulièrement original. Dans les pays situés à proximité

des forêts, les temples sont couverts en charpente; mais dans les

contrées où la pierre seule est abondante, la couverture des édifices

est formée par des arcs reliant les faces latérales aux travées de la

nef et destinés à supporter des dalles de pierre formant à la fois le

plafond et la toiture. Dans tous les cas, les moyens employés sont des

plus simples et leurs dispositions rationnelles indiquent une science

profonde et une habileté consommée, alliées à un sentiment d’art des

plus délicats.

On voit même sur plus d’un point des églises du Vᵉ et du VIᵉ siècle

entièrement voûtées et surmontées au centre d’une coupole de forme

ellipsoïde, imitée des Perses et dont les essais, timides encore,

marquent cependant les étapes d’un mode de construction qui devait

prendre un peu plus tard, à Constantinople, un si grandiose

développement.

Il faut analyser Sainte-Sophie pour constater la solution du problème et

l’exemple complet d’un édifice rompant avec toutes les traditions de

l’art grec et inaugurant un système dont la voûte est l’élément

principal.

La cathédrale de Justinien n’est pas appareillée comme les monuments

syriens; elle est formée de massifs de pierre et de maçonneries de

blocages, disposés en arcs, en voûtes et en coupoles dont les poussées,

réparties sur des points éloignés reliés par des arcs, sont solidement

contrebutées et dont la surface intérieure est revêtue de mosaïques et

de marbres.

Les architectes grecs: Anthémius de Tralles et Isidore de Milet,

bâtirent Sainte-Sophie selon les principes romains, rappelant, par le

parti architectural, les larges dispositions des immenses édifices

romains du IIIᵉ siècle après Jésus-Christ, notamment les Thermes de

Caracalla; les grands arcs sont subdivisés par des arcatures supportant

une architrave ou une galerie au-dessus de laquelle s’ouvrent des

fenêtres ou un réseau ajouré éclairant le vaisseau central.

L’influence exercée par les écoles orientales sur le développement des

arts en Occident n’est plus contestable; les travaux de Vitet, de J.

Labarte, de Waddington et de Melchior de Vogüé l’ont admirablement et

surabondamment prouvé. Jules Labarte a démontré que Constantinople a été

un grand foyer d’art, du Vᵉ au XIᵉ siècle.

Les arts du dessin y étaient en grand honneur; non seulement l’habileté

de la main, mais le sentiment de la forme et de la couleur s’y étaient

conservés. La tradition antique s’y continuait, bien qu’en se

transformant par l’effet de l’esprit nouveau; les artistes produisaient

des œuvres considérables pour les besoins d’une société riche, lettrée,

raffinée et sous l’impulsion d’une cour dont le goût du faste et les

habitudes de magnificence n’ont pas été dépassés.

A la même époque, l’Occident se débattait sous les rudes étreintes des

Barbares et songeait à se défendre bien plus qu’à cultiver

l’architecture, l’art de la paix par excellence. Aussi la force des

choses le rendait tributaire de l’Orient au point de vue de l’art. C’est

d’Orient qu’il tirait les étoffes, les bijoux, les ivoires sculptés et

tous les objets de luxe dont il sentait le besoin, mais qu’il ne savait

pas produire; c’est à l’Orient enfin qu’il demanda des maîtres et chacun

des grands efforts de l’art, mentionné par l’histoire entre le VIIIᵉ et

le XIᵉ siècle, aussi bien en France qu’en Allemagne et en Italie, a été

marqué par une émigration d’artistes orientaux.

Les calamités qui fondirent sur l’Europe avant et après Charlemagne

contribuèrent encore à augmenter l’influence que l’Orient exerça sur

l’Occident dès les premiers siècles du christianisme.

L’an 1000 est une date célèbre dans l’histoire des terreurs

superstitieuses du moyen âge. C’était une croyance universelle au Xᵉ

siècle que le monde devait finir l’an 1000 de l’Incarnation. L’Église

fortifia, dit-on, cette croyance de tout son pouvoir qui était alors

immense. Le Clergé la propagea par calcul, suivant les chroniqueurs du

temps, ou par conviction, selon quelques historiens; il y trouva

d’ailleurs de grands avantages, car des dons considérables furent faits

aux églises, aux monastères, et les pécheurs qui voulaient expier leurs

fautes abandonnèrent leurs biens en attendant la fin du monde.

Cet effroyable espoir du Jugement dernier, nous dit Michelet, s’accrut

dans les calamités qui précédèrent l’an 1000 ou suivirent de près. Il

semblait que l’ordre des saisons fût interverti, que les éléments

suivissent des lois nouvelles. Une peste terrible désola l’Aquitaine; la

chair des malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os

et tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux

de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martin à

Limoges; ils s’étouffaient aux portes et s’y entassaient. Ce fut encore

pis quelques années après.

Mais lorsque la date fatale eut passé sans tenir ses sombres promesses,

l’humanité se sentit renaître et revivre. Son premier sentiment fut un

mouvement d’amour et de reconnaissance pour Dieu qui ne l’avait pas

anéantie.

Alors d’innombrables pèlerinages, précurseurs des croisades,

commencèrent aux Lieux Saints, au tombeau du Christ, et de magnifiques

édifices sont nés en Europe de ce grand mouvement de foi religieuse,

retrempée en Orient aux sources mêmes de l’art chrétien.

Après avoir constaté les origines de l’architecture chrétienne à Rome et

en Orient, étudié ses développements à Constantinople et ses

transformations en Occident, il convient de s’arrêter à la période

historique que les savants ont appelée si justement la renaissance de

Charlemagne et qui a marqué l’avènement de l’architecture romane se

dégageant alors des lisières romaines et byzantines qui avaient soutenu

ses premiers pas. C’est le désir de voûter les églises, qui, vers l’an

1000, a obligé les constructeurs à abandonner les anciennes proportions

des basiliques latines.

Il est nécessaire d’étudier les monuments de cette époque, parce qu’ils

ont été, au moment des hésitations et des tâtonnements des architectes

romans, cherchant à bâtir plus solidement leurs églises si souvent

détruites par le feu, la manifestation d’un mode de construction dans

lequel la voûte avait une fonction caractéristique.

C’est à partir de la fin du Xᵉ siècle que l’_architecture romane_

s’affranchit peu à peu des traditions latines pour créer des proportions

nouvelles résultant de l’adoption d’un système nouveau dès les premières

années du XIᵉ siècle, sinon dans le détail de ses formes, tout au moins

dans l’ensemble de ses dispositions.

Cette période de l’histoire de l’architecture est des plus intéressantes

et des plus curieusement instructives, parce qu’elle montre les

constructeurs aux prises avec les difficultés qu’ils ne surmonteront

qu’après de longs efforts. Il faut suivre leurs essais timides par les

modifications qu’ils apportèrent aux dispositions traditionnelles des

basiliques romaines, en conservant à la nef centrale sa toiture en bois

et en ne couvrant que les bas côtés par des voûtes d’arête; leurs

tentatives plus hardies, caractérisées d’abord par des voûtes en

berceau, réminiscences des constructions romaines du Iᵉʳ siècle qui

existent encore à l’amphithéâtre et au nymphée de Nîmes et qui semblent

avoir inspiré les architectes romans; puis par des voûtes en berceau

continu, couvrant la nef centrale et dont la poussée est maintenue par

les demi-berceaux en quart de cercle des nefs latérales, principe de

l’arc-boutant.

Il est surtout nécessaire d’analyser les édifices à coupoles du

commencement du XIᵉ siècle, exemple d’un art achevé, importé d’Orient,

mais modifié en France, ou plutôt en Aquitaine à cette époque, qui

devait avoir une si grande influence sur les progrès de notre

architecture, et enfin les combinaisons d’arcs-doubleaux, d’arcs

diagonaux ou _croisées d’ogives_, reportant les charges des voûtes comme

les pendentifs des coupoles, mais sous une autre forme, sur des points

d’appui solidement contrebutés, aurore d’un système de construction qui

devait avoir de si étonnantes applications.

L’étude de ce système nouveau, qui coïncide avec l’Institution des

communes et les origines du Tiers État, fera l’objet d’un deuxième

volume: _l’Architecture gothique_, commençant à l’apogée de

l’_architecture romane_, c’est-à-dire vers le milieu du XIIᵉ siècle,

pour finir avec le XVᵉ siècle.

Le cadre de l’ouvrage ne permettant pas de donner à l’_architecture

romane_ tous les développements que nécessiterait l’étude de toutes ses

manifestations, nous avons étudié principalement les édifices religieux

ou l’architecture religieuse. C’est l’expression la plus élevée de

l’art chez tous les peuples, celle qui donne le plus justement l’idée de

leur civilisation, de la puissance créatrice de leur génie et surtout

parce que c’est dans les édifices religieux que l’architecture romane a

le plus particulièrement marqué les caractères de ses transformations et

de ses progrès. Les monuments monastiques, civils et militaires de la

période romane ont d’ailleurs suivi les traditions romaines jusqu’au XIᵉ

siècle; ils feront l’objet d’études spéciales dans le volume suivant:

l’_Architecture gothique_.

Pour le même motif, il n’était pas possible de faire la monographie des

édifices les plus importants ni même de citer tous les monuments

intéressants. Nous avons voulu exposer simplement des principes

généraux, chercher les origines de l’_architecture romane_, étudier sa

filiation et suivre sa progression constante depuis le Iᵉʳ siècle de

notre ère jusqu’au milieu du XIIᵉ siècle. Les plans, les coupes, les

croquis et les dessins indiquent sommairement, mais exactement, le

caractère des types principaux et ils forment une suite de

renseignements nécessaires pour faciliter et appuyer les démonstrations.

Il est donc nécessaire de connaître tout d’abord les _basiliques

civiles_, les _basiliques_ ou _églises latines_ et les _églises

byzantines_ qui feront l’objet de la _première partie_ de ce volume,

pour arriver ensuite à étudier utilement, dans la _deuxième partie_, les

monuments les plus caractéristiques de l’_architecture romane_.

L'Architecture romane · 第 14 / 128 题