PRÉFACE

En commençant cette étude, je dois d’abord acquitter une dette de

reconnaissance et rendre hommage à ceux qui, par leurs patientes

recherches, ont tracé la voie que j’essayerai de parcourir.

L’édification du monument que leur science et leur érudition ont établi

sur des bases solides n’est pas encore achevée et, suivant l’exemple

donné par d’illustres devanciers, je voudrais apporter ma modeste pierre

à l’œuvre commune en réunissant les éléments épars afin d’en former un

ensemble synthétique qui pût être un enseignement utile.

Dès le commencement de notre siècle, après l’apaisement général qui

suivit les terribles convulsions des révolutions et des guerres, l’étude

de l’archéologie, que Victor Hugo avait esquissée à grands traits, fut

mise en honneur par les travaux des savants dont il faut garder la

mémoire.

Parmi les plus anciens et les plus connus, il est juste de citer: de

Gerville, un des fondateurs de la Société des antiquaires de Normandie,

qui eut l’honneur d’être, en 1825, l’auteur d’une proposition qui avait

pour objet de désigner, heureusement et justement, une des périodes les

plus intéressantes de l’histoire de l’Architecture;--de Caumont, qui

publia, dès 1825, un _Essai sur l’architecture religieuse du moyen âge_

et ensuite un grand nombre d’ouvrages parmi lesquels l’_Abécédaire

archéologique_ se distingue par un rare esprit de méthode de

classification chronologique;--Mérimée et Vitet, deux des membres les

plus éminents du _Comité historique des arts et monuments_, institué en

1837 par M. de Salvandy, et qui avait pour but de rechercher et de

publier tous les documents inédits relatifs à l’histoire des arts chez

les Français;--Didron aîné, fondateur des _Annales archéologiques_, qui,

par ses écrits et par ses exemples, a exercé sur son temps une influence

si considérable;--Lassus, architecte-archéologue, qui fut un des plus

savants parmi les restaurateurs des édifices du moyen âge et qui se fit

connaître par les grands travaux qu’il exécuta à la Sainte-Chapelle du

Palais, et surtout à Notre-Dame de Paris, en collaboration avec son

illustre confrère: Viollet-le-Duc, un de nos principaux initiateurs dans

la connaissance des œuvres du moyen âge, qui a résumé sur cette époque

de l’art des notions aussi ingénieuses que neuves dans son précieux

_Dictionnaire raisonné de l’Architecture française_, popularisé dans

toute l’Europe par ses incomparables dessins;--et enfin Jules Quicherat,

un esprit d’élite qui, pendant un demi-siècle, a consacré son

intelligence à mettre en vue nos gloires nationales et dont le nom

restera associé aux pages les plus émouvantes de notre histoire et aux

conquêtes les plus importantes de l’archéologie française.

Viollet-le-Duc et Quicherat ont été les personnifications de l’art et de

l’archéologie modernes. Ils resteront, par leur réunion, une des plus

hautes expressions de la science contemporaine qui ne se contente plus

des à peu près ni des formules toutes faites, parce qu’elle est tout à

la fois plus virile et plus active; elle veut voir, toucher et aller à

la source même des choses avec une puissance d’investigation qui n’est

pas un des signes les moins caractéristiques de notre époque.

Si Viollet-le-Duc fut, comme architecte, un admirable éducateur par la

séduction de son inimitable crayon, donnant à tout ce qu’il touchait un

charme irrésistible; s’il eut le rare mérite, grâce à la magie de

l’expression, de montrer, dans toute leur beauté, les œuvres de nos

pères; s’il eut le grand talent de découvrir et de révéler

l’architecture du moyen âge, en faisant avec une clarté incomparable

l’étude physiologique, pour ainsi dire, des divers systèmes de

construction par lesquels ce grand art s’est si glorieusement manifesté

dans toute l’Europe occidentale et si particulièrement en France,

Quicherat eut, comme archéologue, le suprême honneur de porter la

lumière sur les origines de cet art en mettant sa grande science, sa

profonde érudition et son admirable bon sens au service de la vérité qui

fut toujours le but vers lequel tendaient ses généreux efforts.

Quicherat aimait l’architecture et surtout l’architecture du moyen âge,

cet art merveilleux, suivant Victor Hugo, «inconnu des uns et, ce qui

est pis encore, méconnu des autres»; cet art qu’on pourrait appeler

national, puisque c’est en France qu’il a pris ce magnifique

développement dont le rayonnement s’est étendu sur toute l’Europe, mais

qui, s’il a pris rang dans l’histoire, n’a pas encore sa place dans

l’enseignement de l’État, selon l’expression fort juste d’un grand

artiste, professeur au Collège de France: M. Eugène Guillaume. «Fait

illogique dans un pays qui assure la conservation de ses monuments

historiques par un important service administratif, sorte d’ingratitude

chez une nation qui, au moyen âge, a tenu le flambeau des arts.»

Indépendamment de ses nombreux ouvrages, parmi lesquels l’_Histoire du

costume en France_ est un des plus connus et des plus estimés, Quicherat

professa pendant trente ans, à l’École des chartes, le seul cours public

d’archéologie nationale qui se fasse en France. Ce cours n’a pas été

imprimé par son auteur; mais ses mémoires, ses manuscrits et ses notes,

accompagnés de croquis, ont été recueillis avec un soin pieux, presque

filial, par plusieurs de ses élèves et notamment par M. le comte Robert

de Lasteyrie, qui les publia sous ce titre: _Mélanges d’histoire et

d’archéologie_.

Les ouvrages de ces savants forment un corps de doctrine archéologique

dans lequel j’ai trouvé un puissant appui et dont les éléments m’ont

guidé prudemment vers le but que je désire atteindre.

L'Architecture romane · 第 12 / 128 题