Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet:
l'_Histoire de l'Intelligence_. Quel titre pétillant d'ambition et
d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut
bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a
voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas
Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la
physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en
effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que
l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais
eu que deux hypothèses: l'hypothèse--qui est le fait dominateur--de la
tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et...
chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est
celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la
société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son
esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de
l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être,
et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer.
Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on
appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables
minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit,
comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la
perception,--de l'_appréhension de l'idée_,--de sa _subsumption dans
les concepts_», cette théorie, très travaillée, très allemande, très
subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans
donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la
dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques
qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même
n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente
le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous
jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure,
c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme
Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de
rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte
probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de
l'_Intelligence_ essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs
rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé
dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps
avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde
catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit,
du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à
qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer
l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est
pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre,
et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez
toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le
prédisons.
Telle est, en quelques mots, cette _Histoire de l'Intelligence_. Tel
est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que
cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute
d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon
nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette
question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se
serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu
commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui
n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait
saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher
microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait
primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il
fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que,
sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il
ne se développerait pas!
Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire,
d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille,
l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait
ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant,
nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que
cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère
générateur de la pensée... _In principio erat verbum_. C'est donc par
une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience
imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a
pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à
la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la
terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet
n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de
_l'intelligence_ s'abstraire de l'histoire tout en critiquant
l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la
tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est
curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de
Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier.
Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe
des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le!
Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de
notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout
s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd
Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu
perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à
l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine.
Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa
condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée
l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père,
répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a
pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du _moi_. Timide
dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse
justement de pusillanimité, il s'imagine,--idée vulgaire!--comme tous
les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux
autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas
qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que
nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe
supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de
Doublet pour _appréhender l'idée_, comme il dit, par exemple l'idée de
la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et
des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines,
qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort
sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il
l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les
paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur
eux-mêmes et d'observer les infiniment petits--les _fils de la Vierge_
intellectuels--sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement
l'effort de son oeil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but
sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le
tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se
font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer
avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte
des philosophes. L'un veut deviner comme l'oeil voit, et il se crève
un oeil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au
moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en
creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme
Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que
l'inanité?...