IV

Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile,

pour ne pas dire impossible, à l'analyse de prendre, pour vous la

montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussière de textes

broyés par l'auteur de la _Défense de l'Église_ sur toutes les

questions les plus variées et les moins liées les unes aux autres. Sur

les saints: saint Pierre, saint Irénée, saint Vincent de Leris, saint

Boniface; sur la bibliothèque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse

des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve siècles, sur l'Église

celtique, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rapports de la

papauté avec les églises particulières, italienne septentrionale,

espagnole, gallicane, etc., etc.

Le grand défaut, le seul défaut, capital peut-être, de l'ouvrage de

l'abbé Gorini, qui l'empêchera d'être lu et goûté du public, nous

l'avons signalé au commencement de ce chapitre: c'est de n'être pas un

livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son

art. C'est plutôt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal

des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des

formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vérité, de

mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la réfuter:

_Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et

quand on l'a discutée, cette opinion, de recommencer avec une autre,

présentée identiquement de la même manière.

On voudrait, sans être exigeant, quelque chose de plus ingénieux dans

la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le sévère

Boileau, qui condamnait La Bruyère! Boileau avait trop de rigueur,

mais, s'il condamnait La Bruyère, que dirait-il de l'abbé Gorini?

lequel a aussi son langage d'un alinéa à un autre, et un langage d'une

correction pleine de clarté où passent çà et là d'aimables sourires.

Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de

n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicité, la

grande et commune publicité, une érudition trop concentrée entre

érudits par la forme même qu'elle a revêtue, une érudition qui ne fût

allée à rien moins, sous une forme plus agréable ou plus habile, qu'à

discréditer profondément, et une fois pour toutes, l'histoire

contemporaine en tout ce qui touche à l'Église.

L'ouvrage de l'abbé Gorini, malgré son titre, est moins un plaidoyer

et un jugement après plaidoyer sur les choses de l'Église qu'un long

mémoire à consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais

en France on n'avance une idée qu'avec des livres qui sont faits.

L'idée que l'abbé Gorini était si apte à établir dans la majorité des

têtes par un livre autrement tricoté que le sien, l'idée que

l'histoire a été faussée tant de fois et sur tant de questions par

les mains révérées de ceux qui l'ont maniée avec le plus de puissance,

parerait au mal actuel de son enseignement.

Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point à en douter, la

critique de l'abbé Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont

suscitée. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite

aussi fine, aussi déliée, aussi imperceptible à l'oeil nu ou

inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous

aveuglent bien souvent comme la poussière, cette critique aiguë,

suraiguë, à mille coups d'aiguille qui percent et déchiquettent à

force de percer, l'histoire contemporaine n'en a soufflé mot. Elle ne

s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans

le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui,

comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir,

elle en souffrira bien davantage.

Les travaux de l'abbé Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les

mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les

y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un

bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruiné

l'histoire de la première moitié du XIXe siècle que l'abbé Gorini, qui

rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un curé de bergers!

Avec sa pointe d'épingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura

mieux frappé l'histoire. Son honneur, à elle, aura coulé par tous ces

petits trous d'aiguille qui n'étaient rien, à ce qu'il semblait,

quand elle les recevait, et on l'en verra épuisée.

Seulement, c'est ce moment-là, ce moment expiateur, d'une joie

suprême, que j'aurais voulu avancer!

Philosophes et Écrivains Religieux · 第 42 / 130 题