Il serait difficile d'en rendre compte, du reste. Il serait difficile,
pour ne pas dire impossible, à l'analyse de prendre, pour vous la
montrer, dans le fond de sa main, toute cette poussière de textes
broyés par l'auteur de la _Défense de l'Église_ sur toutes les
questions les plus variées et les moins liées les unes aux autres. Sur
les saints: saint Pierre, saint Irénée, saint Vincent de Leris, saint
Boniface; sur la bibliothèque d'Alexandrie, sur la croyance religieuse
des seigneurs gallo-romains aux IVe et Ve siècles, sur l'Église
celtique, sur la hiérarchie ecclésiastique, sur les rapports de la
papauté avec les églises particulières, italienne septentrionale,
espagnole, gallicane, etc., etc.
Le grand défaut, le seul défaut, capital peut-être, de l'ouvrage de
l'abbé Gorini, qui l'empêchera d'être lu et goûté du public, nous
l'avons signalé au commencement de ce chapitre: c'est de n'être pas un
livre ayant son commencement, son milieu, sa fin, son organisme et son
art. C'est plutôt une suite de dissertations bonnes pour le _Journal
des Savants_, et encore ces dissertations ont une exposition et des
formes par trop _scolaires_. Il est trop primitif, en vérité, de
mettre en capitales, au haut ou au bas d'une page, pour la réfuter:
_Opinion de Guizot_, _opinion de Thierry_, _opinion de Fauriel_, et
quand on l'a discutée, cette opinion, de recommencer avec une autre,
présentée identiquement de la même manière.
On voudrait, sans être exigeant, quelque chose de plus ingénieux dans
la transition,--dans la transition _tout le style_, disait le sévère
Boileau, qui condamnait La Bruyère! Boileau avait trop de rigueur,
mais, s'il condamnait La Bruyère, que dirait-il de l'abbé Gorini?
lequel a aussi son langage d'un alinéa à un autre, et un langage d'une
correction pleine de clarté où passent çà et là d'aimables sourires.
Je ne sais pas ce qu'il dirait, mais je dis, moi, que c'est dommage de
n'avoir pas fait descendre avec un peu d'art dans la publicité, la
grande et commune publicité, une érudition trop concentrée entre
érudits par la forme même qu'elle a revêtue, une érudition qui ne fût
allée à rien moins, sous une forme plus agréable ou plus habile, qu'à
discréditer profondément, et une fois pour toutes, l'histoire
contemporaine en tout ce qui touche à l'Église.
L'ouvrage de l'abbé Gorini, malgré son titre, est moins un plaidoyer
et un jugement après plaidoyer sur les choses de l'Église qu'un long
mémoire à consulter. C'est un livre pour faire d'autres livres; mais
en France on n'avance une idée qu'avec des livres qui sont faits.
L'idée que l'abbé Gorini était si apte à établir dans la majorité des
têtes par un livre autrement tricoté que le sien, l'idée que
l'histoire a été faussée tant de fois et sur tant de questions par
les mains révérées de ceux qui l'ont maniée avec le plus de puissance,
parerait au mal actuel de son enseignement.
Et je dis actuel, car plus tard, il n'y a point à en douter, la
critique de l'abbé Gorini portera ses fruits contre ceux qui l'ont
suscitée. Cette critique, qui s'en prend aux textes et qui s'est faite
aussi fine, aussi déliée, aussi imperceptible à l'oeil nu ou
inattentif que ce tas d'erreurs qui, pour peu qu'on les voie, nous
aveuglent bien souvent comme la poussière, cette critique aiguë,
suraiguë, à mille coups d'aiguille qui percent et déchiquettent à
force de percer, l'histoire contemporaine n'en a soufflé mot. Elle ne
s'en est pas plus plainte que l'enfant qui avait le petit renard dans
le ventre. Il ne disait rien; mais enfin il l'avait! Et elle qui,
comme lui, en a souffert sans mot dire, plus tard,--dans l'avenir,
elle en souffrira bien davantage.
Les travaux de l'abbé Gorini ne s'envoleront pas. S'il n'a pas su les
mettre dans un livre que tous pussent lire avec plaisir, un autre les
y mettra. La Critique reste sur les ruines qu'elle fait, et c'est un
bon endroit pour attendre. Personne n'aura donc plus amoindri ou ruiné
l'histoire de la première moitié du XIXe siècle que l'abbé Gorini, qui
rappelle la fronde du berger victorieux, car c'est un curé de bergers!
Avec sa pointe d'épingle et son coup d'oeil microscopique, nul n'aura
mieux frappé l'histoire. Son honneur, à elle, aura coulé par tous ces
petits trous d'aiguille qui n'étaient rien, à ce qu'il semblait,
quand elle les recevait, et on l'en verra épuisée.
Seulement, c'est ce moment-là, ce moment expiateur, d'une joie
suprême, que j'aurais voulu avancer!