Pendant que j'écrivais à M. de Metternich la lettre dont j'ai eu
l'honneur d'envoyer une copie à Votre Majesté, les Prussiens
répondaient à sa note du 10 décembre, rappelaient celle qu'il leur
avait adressée le 22 octobre, et le mettaient en opposition avec
lui-même; ils cherchaient à justifier leurs prétentions sur la Saxe
par des autorités et des exemples, et contestaient surtout
l'exactitude des calculs sur lesquels M. de Metternich s'était
appuyé.
Lord Castlereagh vint chez moi avec cette réponse des Prussiens, qu'il
avait eu la permission de me communiquer. (Elle me sera donnée, et
j'aurai l'honneur de l'envoyer à Votre Majesté par le prochain
courrier.) Il me l'a lue. Je traitai leurs raisonnements de sophismes.
Je montrai que leurs autorités étaient sans poids et leurs exemples
sans force, les cas ni les temps n'étant les mêmes. A mon tour, je fis
lire à lord Castlereagh ma lettre[452] à M. de Metternich. Il la lut
très posément; il la lut en entier et me la rendit sans proférer un
mot, soit pour approuver, soit pour contredire.
[452] Variante: _note_.
L'objet de sa visite était de me parler d'une commission qu'il voulait
proposer d'établir pour vérifier les calculs respectivement produits
par la Prusse et par l'Autriche. Je lui dis que je n'avais contre cela
aucune objection à faire, mais que, si nous procédions pour cet objet
comme on avait fait jusqu'à présent pour tant d'autres, allant au
hasard, sans principes et sans règles, nous n'arriverions à aucun
résultat; qu'il fallait donc commencer par poser des principes;
qu'avant de vérifier des calculs, il fallait reconnaître les droits du
roi de Saxe, que nous pouvions faire à ce sujet, lui, M. de Metternich
et moi, une petite convention. «Une convention, reprit-il, c'est donc
une alliance que vous proposez?--Cette convention, lui dis-je, peut
très bien se faire sans alliance, mais ce sera une alliance si vous le
voulez. Pour moi je n'y ai aucune répugnance.--Mais une alliance
suppose la guerre ou peut y mener, et nous devons tout faire pour
éviter la guerre.--Je pense comme vous, il faut tout faire, excepté de
sacrifier l'honneur, la justice et l'avenir de l'Europe.--La guerre,
répliqua-t-il, serait vue chez nous de mauvais oeil.--La guerre serait
populaire chez vous, si vous lui donniez un grand but, un but
véritablement européen.--Quel serait ce but?--Le rétablissement de la
Pologne.» Il ne repoussa point cette idée et se contenta de répondre:
«Pas encore.» Du reste, je n'avais fait prendre ce tour à la
conversation que pour le sonder, et savoir à quoi, dans une
supposition donnée, il serait disposé. «Que ce soit, lui dis-je, par
une convention ou par des notes, ou par un protocole signé de vous, de
M. de Metternich et de moi, que nous reconnaissions les droits du roi
de Saxe, la forme m'est indifférente, c'est la chose seule qui
importe.--L'Autriche, répondit-il, a reconnu _officiellement_ les
droits du roi de Saxe; vous les avez aussi reconnus _officiellement_;
moi, je les reconnais _hautement_; la différence entre nous est-elle
donc si grande qu'elle exige un acte tel que vous le demandez?» Nous
nous séparâmes après être convenus qu'il proposerait de former une
commission pour laquelle chacun de nous nommerait un plénipotentiaire.
Le lendemain matin, il m'envoya lord Stewart pour me dire que tout le
monde consentait à l'établissement de la commission et que l'on n'y
faisait d'autre objection, sinon que l'on s'opposait à ce qu'il y eût
un plénipotentiaire français. «Qui s'y oppose? demandai-je vivement à
lord Stewart.» Il me dit: «Ce n'est pas mon frère.--Et qui donc?
repris-je.» Il me répondit en hésitant: «Mais... ce sont...» et finit
par bégayer le mot d'_alliés_. A ce mot, toute patience m'échappa, et
sans sortir dans mes expressions de la mesure que je devais garder, je
mis dans mon accent plus que de la chaleur, plus que de la véhémence.
Je traçai la conduite que, dans des circonstances telles que
celles-ci, l'Europe avait dû s'attendre à voir tenir par les
ambassadeurs d'une nation telle que la nation anglaise, et parlant
ensuite de ce que lord Castlereagh n'avait cessé de faire depuis que
nous étions[453] à Vienne, je dis que sa conduite ne resterait point
ignorée, qu'elle serait jugée en Angleterre, comment elle le serait,
et j'en laissai entrevoir les conséquences pour lui. Je ne traitai pas
moins sévèrement lord Stewart lui-même pour son dévouement aux
Prussiens, et je finis par déclarer que s'ils voulaient toujours être
les hommes de Chaumont et faire toujours de la coalition, la France
devait au soin de sa propre dignité de se retirer du congrès, et que,
si la commission projetée se formait sans qu'un plénipotentiaire
français y fût appelé, l'ambassade de Votre Majesté ne resterait pas
un seul jour à Vienne. Lord Stewart, interdit, et avec l'air alarmé
courut chez son frère; je l'y suivis quelques moments après. Mais lord
Castlereagh n'y était pas.
[453] Variante: _depuis qu'il était_.
Le soir, je reçus de lui un billet tout de sa main, par lequel il
m'annonçait qu'ayant appris de son frère ce que je désirais, il
s'était empressé d'en faire part à nos collègues et que tous
accédaient avec grand plaisir à ce qu'ils apprenaient m'être agréable.
Le même soir, M. de Metternich que j'avais vu dans le jour, fit aux
puissances qui devaient concourir à la formation de la commission, une
proposition que je lui avais suggérée, savoir: de convenir que les
évaluations faites par la commission auraient l'autorité et la force
d'une chose jugée. Il y en joignit deux autres auxquelles je
m'empressai de souscrire: l'une que l'évaluation comprît tous les
territoires conquis sur la France et ses alliés, l'autre qu'elle
portât uniquement sur la population. Mais je demandai qu'on ajoutât
que la population serait estimée, non d'après sa quotité seulement,
mais aussi d'après son espèce. Car un paysan polonais sans capitaux,
sans terre, sans industrie, ne doit pas être mis sur la même ligne
qu'un habitant de la rive gauche du Rhin ou des contrées les plus
fertiles ou les plus riches de l'Allemagne.
La commission, pour laquelle j'ai choisi[454] M. de Dalberg,
s'assembla dès le lendemain. Elle travaille sans relâche, et lord
Clancarty y déploie le même zèle, la même droiture et la même fermeté
qu'il a montrés dans la commission pour les affaires d'Italie, dont il
est aussi membre.
[454] Variante: _nommé_.
Je dois à la justice de dire que lord Castlereagh a mis dans cette
affaire moins de mauvaise volonté que de faiblesse; mais une faiblesse
d'autant plus inexcusable que l'opposition dont il s'était fait
l'organe ne venait que des Prussiens.
Ma note à M. de Metternich a plu au cabinet autrichien par deux
endroits: par la déclaration que la France ne prétend et ne demande
rien pour elle-même et par celle qui la termine. Après avoir lu cette
note, l'empereur d'Autriche a dit à M. de Sickingen: «Tout ce qui est
écrit là-dedans, je le pense.»
L'empereur de Russie lui ayant demandé s'il avait lu la réponse des
Prussiens à la note de M. de Metternich du 10 décembre, il lui a
répondu: «Avant de la lire, j'avais pris mon parti, et j'y tiens plus
fortement après l'avoir lue.» Il a, dit-on, ajouté: «Arrangeons[455],
s'il est possible, les affaires, mais je prie Votre Majesté de ne plus
me parler de tous ces factums-là.»
[455] Variante: _Arrangez_.
Il disait au roi de Bavière: «Je suis né Autrichien, mais j'ai la tête
bohême (ce qui revient à ce qu'on appelle en France une tête
bretonne). Mon parti est pris sur l'affaire de Saxe; je ne reculerai
pas».
Le prince Czartoryski, auquel j'ai communiqué ma note à M. de
Metternich, en a fait faire une copie qu'il a mise sous les yeux de
l'empereur Alexandre. L'empereur a été content de la partie qui a
rapport à lui et à ses intérêts. Il avoue que la France est la seule
puissance dont le langage n'ait pas varié et qui ne l'ait point
trompé. Cependant, il a cru entrevoir qu'on lui reprochait
indirectement de ne point rester fidèle à ses principes, et il a
envoyé le prince Czartoryski me dire que son principe était le bonheur
des peuples; à quoi j'ai répondu que c'était aussi celui de tous les
chefs de la Révolution française et à toutes les époques. Il est venu
aussi à l'empereur un scrupule né de la crainte que le roi de Saxe,
conservé comme nous voulons qu'il le soit, ne soit très malheureux. Il
le plaint, non dans sa situation actuelle, où il est dépouillé et
captif; mais dans l'avenir, lorsqu'il sera remonté sur son trône et
rentré dans le palais de ses pères. Mais ce scrupule n'annonce plus
une résolution[456] aussi ferme de lui épargner un tel malheur.
[456] Variante: _une réflexion_.
De leur côté, les Prussiens, en consentant à la formation de la
commission statistique et en y envoyant leurs plénipotentiaires, ont
évidemment subordonné leurs prétentions et leurs espérances sur la
Saxe au résultat des travaux de la commission, et ce résultat sera
très probablement favorable à la Saxe.
Ainsi l'affaire de la Saxe est dans une meilleure situation qu'elle
n'ait encore été.
Celle de Pologne n'est point encore terminée, mais on parle de la
terminer. Les comtes de Rasumowski et Capo d'Istria traiteront pour la
Russie. M. de Metternich sera le plénipotentiaire de l'Autriche. Il
est décidé à donner à ces conférences le caractère le plus officiel.
M. de Wessenberg doit tenir le protocole. C'est M. de Hardenberg qui
sera le plénipotentiaire prussien; il sera seul. Comme il ne s'agira
dans cette négociation que de limites, on doit voir clair dans cette
affaire, d'ici à peu de jours.
Quoique j'eusse fait lire à lord Castlereagh ma lettre à M. de
Metternich, j'ai voulu lui en envoyer une copie pour qu'elle pût se
trouver parmi les pièces dont la communication pourra lui être un jour
demandée par le parlement, et je l'ai accompagnée, non d'une lettre
d'envoi pure et simple, mais de celle dont j'ai l'honneur de joindre
ici une copie. Le grand problème dont le congrès doit donner la
solution, y est présenté sous une nouvelle forme, et réduit à ses
termes les plus simples. Les prémisses sont tellement incontestables
et les conséquences en découlent si nécessairement, qu'il ne semble
pas qu'il y ait rien à répondre. Je n'ai donc pas été surpris lorsque
M. de Metternich m'a dit que lord Castlereagh, qui lui a[457] montré
ma lettre, lui en avait paru assez embarrassé.
[457] Variante: _lui avait_.
Il existe en Italie, comme en Allemagne, une secte d'unitaires,
c'est-à-dire de gens qui aspirent à faire de l'Italie un seul et même
État. L'Autriche, avertie, a fait faire dans une même nuit un grand
nombre d'arrestations, dans lesquelles trois généraux de division se
trouvent compromis[458], et les papiers de la secte ont été saisis
chez un professeur nommé Rosari[459]. On ne sait par qui l'Autriche a
été informée. Quelques-uns croient que c'est par Murat, et qu'il a
livré des hommes avec lesquels il était d'intelligence, pour s'en
faire un mérite auprès de cette cour-ci.
[458] Variante: _compris_.
[459] Giovanni Rosari, né en 1766, à Parme, était un médecin
distingué. En 1796, il fut un des premiers à acclamer le nouvel
état de choses créé en Italie par les Français. Il devint recteur
de l'université de Pavie et secrétaire général du ministère de
l'intérieur. Compromis en 1814 dans un complot contre l'Autriche,
il fut arrêté et emprisonné. Il mourut en 1837.
Votre Majesté a vu par les pièces que je lui ai envoyées que je ne
perds pas de vue l'affaire de Naples. Je n'oublie pas non plus la
_delenda Carthago_, mais ce n'est pas par là qu'il est possible de
commencer.
Je pense aussi au mariage. Les circonstances ont tellement changé que
si, il y a un an, Votre Majesté pouvait désirer cette alliance, c'est
aujourd'hui à l'empereur de Russie de la désirer. Mais cela demande
des développements que je prie Votre Majesté de me permettre de
réserver pour une lettre particulière que j'aurai l'honneur de lui
écrire.
Quand cette lettre parviendra à Votre Majesté, nous serons dans une
nouvelle année. Je n'aurai point eu le bonheur de me trouver près de
vous, Sire, le jour où elle aura commencé, et de présenter à Votre
Majesté, mes respectueuses félicitations et mes voeux. Je la supplie
de me permettre de les lui offrir, et de vouloir bien en agréer
l'hommage.
Je suis...
* * * * *
Nº 14 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, ce 27 décembre 1814.
Mon cousin,
Je viens de recevoir la nouvelle qu'un traité de paix et d'amitié a
été signé le 24 entre l'Angleterre et les États-Unis. Vous en serez
sûrement instruit avant que cette dépêche vous parvienne, et je ne
doute pas des démarches que vous aurez[460] faites en conséquence.
Néanmoins, je me hâte de vous charger, en félicitant de ma part lord
Castlereagh sur cet heureux événement, de lui faire observer tout le
parti que la Grande-Bretagne peut en tirer. Libre désormais de
disposer de tous ses moyens, quel plus noble emploi en peut-elle
faire, que d'assurer le repos de l'Europe sur les bases de l'équité,
les seules qui soient vraiment solides? Et peut-elle y mieux parvenir
qu'en s'unissant étroitement avec moi? Le prince régent et moi, nous
sommes les seuls désintéressés[461] dans cette affaire. La Saxe ne fut
jamais l'alliée de la France; jamais Naples ne fut même à portée de
l'assister dans aucune guerre, et il en est de même relativement à
l'Angleterre. Je suis, il est vrai, le plus proche parent des deux
rois; mais je suis avant tout roi de France et père de mon peuple.
C'est pour l'honneur de ma couronne, c'est pour le bonheur de mes
sujets, que je ne puis consentir à laisser établir en Allemagne un
germe de guerre pour toute l'Europe; que je ne puis souffrir en
Italie un usurpateur, dont l'existence honteuse pour tous les
souverains menace la tranquillité intérieure de tous les États. Les
mêmes sentiments animent le prince régent, et c'est avec la plus vive
satisfaction que je le vois plus en mesure de s'y livrer.
[460] Variante: _avez_.
[461] Variante: _les plus_ désintéressés dans cette affaire, _car
la Saxe_.
Je viens de vous parler en roi, je ne puis maintenant me refuser de
vous parler en homme. Il est un cas que je ne devrais pas prévoir, où
je ne songerais qu'aux liens du sang. Si les deux rois, mes cousins,
étaient, comme je le fus longtemps, privés de leur sceptre, errants
sur la face de la terre, alors je m'empresserais de les recueillir, de
subvenir à leurs besoins, d'opposer mes soins à leur infortune, en un
mot, d'imiter à leur égard ce que plusieurs souverains, et surtout le
prince régent, ont fait au mien, et comme eux, je satisferais à la
fois mon coeur et ma dignité. Mais ce cas n'arrivera jamais, j'en ai
pour garants certains la générosité de quelques-uns: le véritable
intérêt[462] de tous. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon
cousin, en sa sainte et digne garde.