SIRE,

J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer le 15 de ce

mois, et, par le même courrier, l'autorisation qu'elle a bien voulu me

donner pour consentir à l'échange d'une petite portion du pays de

Gex, contre une partie du Porentruy.

L'ancien prince évêque de Bâle a déjà repris, comme évêque,

l'administration spirituelle du Porentruy, mais il ne saurait, comme

prince, en recouvrer la possession qu'il a perdue, non par le simple

fait de la conquête, mais par la sécularisation générale des États

ecclésiastiques de l'Allemagne en 1803. Il jouit comme prince d'une

pension de soixante mille florins, et ne prétend à rien de plus. Il ne

peut donc pas être un obstacle à l'échange dont nous avons eu

l'honneur d'entretenir Votre Majesté. Mais cet échange pourrait être

rendu difficile par l'une des conditions dont Votre Majesté le fait

dépendre, savoir: la restitution de l'Argovie bernoise au canton de

Berne, car, selon toute apparence, cette restitution éprouvera de très

grandes et peut-être même d'insurmontables difficultés. Je suppose

toutefois que, si l'on se bornait à restituer à Berne quelques

bailliages de l'Argovie, qu'en compensation du surplus on lui donnât

les parties de l'évêché de Bâle comprises dans les anciennes limites

de la Suisse, et que Berne se contentât de cet arrangement, Votre

Majesté en serait contente elle-même.

La commission chargée des affaires de la Suisse n'a fait, jusqu'à

présent, autre chose que se convaincre que la multiplicité et la

divergence des prétentions, les rendaient fort épineuses. Ceux qui,

dans l'origine, les voulaient régler seuls, et nous contestaient le

droit de nous en mêler, ont été les premiers à demander notre

concours, et, pour ainsi dire notre assistance et nos conseils. Il est

vrai que les envoyés suisses qui sont ici, et qui, dès les premiers

temps de notre séjour à Vienne, se sont liés avec nous, leur ont

déclaré que s'ils croyaient pouvoir établir en Suisse un ordre de

choses solide, sans l'intervention et même sans l'assistance[404] de

la France, ils se berçaient d'une espérance tout à fait vaine.

[404] Variante: _l'assentiment_.

Quand les alliés traitaient de la paix et la voulaient faire avec

Bonaparte[405], ils s'étaient adressés aux cantons qui avaient le plus

souffert des révolutions de la Suisse, réveillant en eux le souvenir

et le sentiment de leurs pertes, et leur offrant la perspective de les

réparer. Leur but était de détacher la Suisse de la France et ce moyen

leur paraissait infaillible. Mais il s'est trouvé que ces cantons

étaient précisément ceux qui étaient le plus attachés à la maison de

Bourbon. Alors les alliés ne se sont plus souciés d'un moyen qui ne

menait plus et qui, même, était contraire à leur but, et ils n'ont

recueilli de leurs tentatives que l'embarras de savoir comment ils

reviendraient sur leurs pas et parviendraient à tout calmer.

Quelques-uns avaient formé le projet d'unir dans une même ligue[406]

la Suisse et l'Allemagne. C'est encore une idée abandonnée[407]. On

paraît maintenant vouloir d'assez bonne foi terminer, en satisfaisant

aux prétentions les plus considérables et les plus justes, et en

faisant d'ailleurs le moins de changements qu'il est possible. Il est

donc permis d'espérer qu'il y aura pour la Suisse un arrangement,

sinon le meilleur en soi, du moins le meilleur que les circonstances

permettent; que l'on déclarera l'indépendance de ce pays, et, ce qui

n'est pas moins important pour nous, sa neutralité.

[405] Variante: _Buonaparte_.

[406] Variante: _de réunir dans la même ligue_.

[407] Variante: _C'est une idée abandonnée_.

La commission pour les affaires d'Italie a fait, sur celle de Gênes,

un rapport et un projet d'articles qui seront signés demain et

adressés aux huit puissances. J'aurai l'honneur d'envoyer à Votre

Majesté, par le prochain courrier, une copie de ce projet. Après les

affaires de Gênes viendront celles de Parme qui souffriront plus de

difficultés, s'il est vrai, comme on le rapporte, que l'empereur

d'Autriche et M. de Metternich aient donné récemment des assurances

positives à l'archiduchesse Marie-Louise, qu'elle conserverait Parme.

Ce qui est certain, c'est que l'archiduchesse, qui, jusqu'à présent,

avait eu sur ses voitures, les armes de son mari, a fait peindre sur

l'une les armes du duché de Parme. J'espère néanmoins qu'on parviendra

à le faire rendre à la reine d'Étrurie.

C'est à Venise qu'ont été pris les vingt-cinq mille fusils vendus à

Murat. Il paraît que, malgré la protection de M. de Metternich, il ne

se sent pas fort rassuré, car il vient d'écrire à l'archiduchesse

Marie-Louise une longue lettre dans laquelle il lui annonce, entre

autres choses, que si l'Autriche lui prête son appui pour rester à

Naples, il va la faire remonter au rang d'où elle n'aurait jamais dû

descendre. (Ces termes sont textuels.) Une telle extravagance, même

dans un homme de son pays et de son caractère, ne peut s'expliquer que

comme un excès de la peur qui se trahit elle-même.

Les conférences de la commission allemande sont toujours suspendues.

Le Wurtemberg a déclaré qu'il ne pouvait point avoir d'opinion

quelconque sur des parties d'un tout qu'on ne lui montrait que l'une

après l'autre et isolées, et qu'il ne délibérerait sur aucune, avant

qu'on lui eût fait connaître l'ensemble, ce qui lui a attiré de la

part de l'Autriche et de la Prusse une note où ces deux puissances

font assez sentir l'espèce d'empire qu'elles veulent, en se la

partageant, exercer sur l'Allemagne.

Persuadés que l'influence ainsi partagée entre deux puissances se

convertirait bientôt en domination et en souveraineté, tous les États

de l'ancienne confédération rhénane, à l'exception de la Bavière et du

Wurtemberg, se sont réunis pour exprimer le voeu du rétablissement de

l'ancien empire germanique, dans la personne de celui qui en était le

chef.

Ces mêmes États sont sur le point de former une ligue dont l'objet

sera d'opposer une résistance de non consentement et d'inertie au

système que l'Autriche et la Prusse voudraient faire prévaloir. Le

grand-duc de Bade, qui d'abord s'était tenu isolé, s'est joint aux

autres, par le conseil de l'impératrice de Russie, sa soeur, qui n'a

été que l'organe de l'empereur Alexandre.

Les affaires de Pologne et de Saxe sont toujours dans la même

situation; la démarche que M. de Metternich avait fait faire par M. de

Hardenberg, et que lord Castlereagh n'a point approuvée, ayant été

sans résultat, aussi bien que la discussion de lord Castlereagh avec

l'empereur Alexandre.

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les pièces de cette

discussion, au nombre de six. Il me manque encore une lettre que

j'aurai et que j'ai lue. C'est la dernière lettre de l'empereur

Alexandre, où il dit à lord Castlereagh que c'en est assez, et

l'invite à prendre désormais la voie officielle.

Ceux qui ont lu ces pièces ne comprennent pas comment lord

Castlereagh, s'étant mis aussi en avant qu'il l'a fait, pourrait

reculer; mais lui-même ne comprend pas comment et dans quelle

direction il peut faire un pas de plus.

Au reste, Votre Majesté verra que lord Castlereagh ne s'est occupé que

de la Pologne, décidé qu'il était à sacrifier la Saxe, par une suite

de cette politique qui ne voit que des masses, sans s'embarrasser des

éléments qui servent à les former. C'est une politique d'écoliers et

de coalisés.

Je dois faire à Votre Majesté la même prière pour ces pièces que pour

celles que j'ai déjà eu l'honneur de lui adresser. Je les ai eues de

la même manière que celles-ci, et sous les mêmes conditions.

L'empereur Alexandre témoigne l'intention de se rapprocher de nous. Il

se plaint de ceux qui, depuis que nous sommes ici, et dans les

premiers temps surtout, se sont comme interposés entre lui et nous, et

il désigne MM. de Metternich et de Nesselrode. L'intermédiaire dont il

se sert avec moi est le prince Adam Czartoryski, qui a maintenant le

plus de part à sa confiance et qu'il a fait entrer dans son conseil,

où M. de Nesselrode n'est plus appelé, et qu'il a composé du prince

Adam, du comte Capo d'Istria et de M. de Stein.

L'empereur est rétabli et sort. M. de Metternich est malade; il n'est

sorti ni hier ni aujourd'hui[408], ce qui fait qu'il ne peut y avoir

de réunion des ministres des huit puissances.

[408] Variante: _et ne s'est point levé_ ni hier ni aujourd'hui.

Lord Castlereagh est venu me proposer ce matin de profiter de ce temps

d'inaction pour nous occuper de l'affaire des noirs. Mais, tout en

plaisantant sur sa proposition et sur les motifs[409] qu'il avait de

la faire, je lui ai si positivement dit que cette affaire devait être

la dernière de toutes, et qu'il fallait que celles de l'Europe fussent

faites avant de s'occuper de l'Afrique, que j'espère qu'il ne me

donnera pas l'occasion de le lui répéter une seconde fois.

Je suis...

[409] Variante: les motifs _personnels_.

* * * * *

Nº 10 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.

Paris, ce 4 décembre 1814.

Mon cousin,

J'ai reçu votre numéro 13. Toujours également satisfait de votre

conduite, je le suis, et vous n'en serez pas surpris, fort peu de

l'état des affaires, qui me semble bien éloigné de celui où elles

étaient lorsque vous avez expédié le numéro 12. Dieu seul est maître

des volontés; les hommes n'y peuvent rien, et quoi[410] qu'il en

puisse être, en me tenant fortement attaché aux principes; en méritant

peut-être qu'on me fasse l'application du vers: _Justum et tenacem

propositi virum_, l'honneur au moins me restera, et c'est ce que

j'ambitionne le plus.

[410] Variante: _mais_ quoi qu'il.

Je ne suis pas surpris des bruits qui courent, des nouvelles que l'on

mande et de la consistance que leur donne la mauvaise volonté;

moi-même, il ne tiendrait qu'à moi de ne pas avoir un moment de repos;

et cependant mon sommeil est aussi paisible que dans ma jeunesse. La

raison en est simple: je n'ai jamais cru que, passé les premiers

instants de la Restauration, le mélange de tant d'éléments hétérogènes

ne produisît pas de fermentation. Je sais qu'il en existe, mais je ne

m'en inquiète point. Résolu à ne jamais m'écarter au dehors de ce que

me prescrit l'équité, au dedans de la constitution que j'ai donnée à

mon peuple, à ne jamais mollir dans l'exercice de mon autorité

légitime, je ne crains rien, et, un peu plus tôt ou un peu plus tard,

je verrai se dissiper ces nuages, dont j'avais prévu la formation.

On vous parle de changements dans le ministère, et moi je vous en

annonce. Je rends toute justice au zèle et aux bonnes qualités du

comte Dupont; mais je n'ai pas à me louer également de son

administration; en conséquence, je viens de lui retirer son

département, que je confie au maréchal Soult. Je donne celui de la

marine au comte Beugnot[411], et la direction générale de la police à

M. d'André[412]. Mais ces déplacements partiels de confiance, dont

j'ai voulu que vous fussiez le premier instruit, ne changent rien au

système de politique qui est _le mien_; c'est ce que vous aurez bien

soin de dire hautement à quiconque vous parlera de ce qui se passe

aujourd'hui.

[411] Le ministère de la marine était vacant depuis la mort de son

titulaire, M. Malouet (7 septembre).

[412] Antoine-Balthazar-Joseph d'André, né à Aix en 1759,

conseiller au parlement de Provence en 1778, député de la noblesse

aux états généraux, président de l'Assemblée constituante (août

1790); il siégea dans les rangs des constitutionnels. En 1792,

poursuivi comme accapareur, il se réfugia en Angleterre, et passa

de là en Allemagne (1796). Il ne revint en France qu'en 1814, fut

nommé directeur général de la police, puis intendant de la maison

du roi. Il mourut en 1825.

Je serai très aise de vous revoir, quand il en sera temps; mais les

raisons qui m'ont déterminé à me priver de vos services près de moi

subsistent avec une force accrue par les difficultés mêmes que vous

éprouvez. Il est donc nécessaire que vous continuiez aussi bien que

vous faites à me représenter au congrès jusqu'à sa dissolution. Sur

quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne

garde.

Mémoires du prince de Talleyrand, Volume 2 · 第 79 / 104 题