M. le comte de Noailles, arrivé ici mercredi matin 2 novembre, m'a
apporté le supplément d'instructions que Votre Majesté a bien voulu me
faire adresser. Les résolutions de Votre Majesté sont maintenant
connues du cabinet autrichien, de l'empereur d'Autriche lui-même et de
la Bavière. J'ai cru plus utile de n'en point parler encore à lord
Castlereagh, toujours prompt à s'alarmer d'une intervention de la
France, et je n'en ai pu parler au comte de Munster, qui, à peine
sorti des mains de ses médecins, fait les préparatifs de son mariage
avec la comtesse de la Lippe, soeur du prince régnant de Buckeburg.
M. le comte de Noailles a pu, dès le jour de son arrivée, assister à
une conférence qui a fini sans résultat. Il s'agissait d'examiner si,
la vérification des pouvoirs une fois terminée, on nommerait des
commissions pour préparer les travaux, combien on en nommerait,
comment et par qui elles seraient nommées. M. de Metternich a fait un
long discours pour établir que le nom de _commission_ ne pouvait pas
convenir, parce qu'il supposait une délégation de pouvoirs, laquelle
supposait à son tour une assemblée délibérante, ce que le congrès ne
pouvait pas être. Il a proposé diverses expressions à la place de
celle dont il ne voulait pas, et, n'étant lui-même satisfait d'aucune,
il a conclu qu'il en faudrait chercher une autre dans la prochaine
conférence qui n'a point encore eu lieu. Ces scrupules sur le nom de
_commission_ étaient sans doute étranges et bien tardifs après que
l'on n'avait pas fait difficulté de le donner aux trois ministres
chargés de vérifier les pouvoirs et aux cinq qui préparent
l'organisation politique de l'Allemagne. Mais si j'avais pu croire,
que M. de Metternich avait une autre intention que de chercher un
prétexte pour gagner du temps, j'en aurais été détrompé par lui-même.
Après la conférence, il me proposa d'entrer dans son cabinet et me dit
que lord Castlereagh et lui étaient décidés à ne point souffrir que la
Russie dépassât la ligne de la Vistule; qu'ils travaillaient à engager
la Prusse à faire cause commune avec eux sur cette question, et qu'ils
espéraient y réussir. Il me conjura de leur en laisser le temps et de
ne pas les presser. Je voulus savoir à quelles conditions ils se
flattaient d'obtenir le concours de la Prusse. Il me répondit que
c'était en lui promettant une portion de la Saxe, c'est-à-dire quatre
à cinq cent mille âmes de ce pays, et particulièrement la place et le
cercle de Wittemberg, qui peuvent être considérés comme nécessaires
pour couvrir Berlin, de sorte que le royaume de Saxe conserverait
encore de quinze à seize cent mille âmes, Torgau, Koenigstein et le
cours de l'Elbe, depuis le cercle de Wittemberg jusqu'à la Bohême.
J'ai su que, dans un conseil d'État présidé par l'empereur lui-même et
composé de M. de Stadion, du prince de Schwarzenberg et du prince de
Metternich, ainsi que du comte de Zichy et du général Duka[335], il a
été établi en principe que la question de la Saxe était encore d'un
plus grand intérêt pour l'Autriche que celle même de la Pologne, et
qu'il allait du salut de la monarchie à[336] ne point laisser tomber
entre les mains de la Prusse les défilés de la Thuringe et de la
Saale. (J'entre dans plus de détails sur cet objet dans ma lettre de
ce jour, adressée au département.)
[335] Pierre, comte Duka, né en 1756, feld-zeugmeister et
conseiller privé de l'empire d'Autriche, mort en 1822.
[336] Variante: _de ne_ point.
Cette circonstance m'a fait prendre un peu plus de confiance dans ce
que m'avait dit à ce sujet M. de Metternich que je ne le fais
ordinairement. Si l'on parvient à conserver le royaume de Saxe avec
les quatre cinquièmes ou les trois quarts de sa population actuelle et
ses principales places et positions militaires, nous aurons beaucoup
fait pour la justice, beaucoup pour l'utilité et beaucoup aussi pour
la gloire de Votre Majesté.
L'empereur de Russie a répondu au mémoire de lord Castlereagh. Je
verrai sa réponse, et j'aurai l'honneur d'en parler à Votre Majesté
plus pertinemment que par des _on dit_ dans ma première dépêche. Je
sais seulement d'une manière sûre que l'empereur se plaint de
l'injustice qu'il prétend qu'on lui fait en lui supposant une ambition
qui n'est pas dans son coeur. Il se représente, en quelque sorte, comme
opprimé, et, sans trop de transition, il arrive à déclarer qu'il ne se
désistera d'aucune de ses prétentions.
Lord Castlereagh, qui a pris feu sur cette réponse, a fait une
réplique que lord Stewart a dû porter hier. Son frère l'a chargé de
cette commission, parce qu'il a eu pendant la guerre, et conservé
depuis, ses entrées chez l'empereur Alexandre.
M. de Gentz, qui a traduit cette pièce pour le cabinet autrichien, à
qui elle a été communiquée, m'a dit qu'elle était très forte et très
bonne.
Les affaires de Suisse vont être mises en mouvement. J'ai fait choix
de M. de Dalberg pour prendre part aux conférences où elles seront
discutées. Je ne répète pas à Votre Majesté tout ce qui s'est passé à
cet égard; ma dépêche au département lui en rend compte.
Hier, à quatre heures, je me suis rendu chez M. de Metternich, qui
m'avait prié de passer chez lui. J'y trouvai M. de Nesselrode et lord
Castlereagh. M. de Metternich débuta par de grandes protestations de
vouloir être en confiance avec moi, de s'entendre avec la France et de
ne rien faire sans nous[337]. Ce qu'ils désiraient, disait-il, c'était
que, mettant de côté toute susceptibilité, je voulusse les aider à
avancer les affaires et à sortir de l'embarras où il avoua qu'ils se
trouvaient. Je répondis que la situation dans laquelle ils étaient
vis-à-vis de moi était tout autre que la mienne vis-à-vis d'eux; que
je ne voulais, ne faisais, ne savais rien qu'ils ne connussent et ne
sussent comme moi-même; qu'eux, au contraire, avaient fait et
faisaient journellement une foule de choses que j'ignorais, ou que, si
je venais à en apprendre quelques-unes, c'était par des bruits de
ville; que c'était ainsi que j'avais appris qu'il existait une réponse
de l'empereur Alexandre à lord Castlereagh. (Ici[338], je vis que je
l'embarrassais, et je compris que, devant M. de Nesselrode, il ne
voulait pas paraître avoir fait à cet égard quelque indiscrétion.) Je
me hâtai d'ajouter que je ne savais point ce que portait cette
réponse, ni même s'il y en avait réellement une. Puis, je remarquai
que, quant aux difficultés dont ils se plaignaient, je ne pouvais les
attribuer qu'à une seule cause, à ce qu'ils n'avaient point réuni le
congrès. «Il faudra bien, leur dis-je, qu'on le réunisse un jour ou
l'autre. Plus on tarde et plus on semble s'accuser soi-même d'avoir
des vues que l'on n'ose montrer au grand jour. Tant de délais
sembleront indiquer une mauvaise conscience; pourquoi feriez-vous
difficulté de déclarer que, sans attendre la vérification des
pouvoirs, qui peut être longue, tous ceux qui ont remis les leurs à la
chancellerie d'État devront se réunir dans un lieu indiqué? Les
commissions y seront annoncées; il sera dit que chacun pourra y porter
ses demandes, et on se séparera. Les commissions feront alors leur
travail, et les affaires marcheront avec une sorte de régularité.»
Lord Castlereagh approuva cette marche, qui avait pour lui le mérite
d'écarter la difficulté relative aux pouvoirs contestés. Mais il
observa que le mot seul de _congrès_ épouvantait les Prussiens, et que
le prince de Hardenberg surtout en avait une frayeur horrible. M. de
Metternich reproduisit la plupart des raisonnements qu'il nous avait
faits dans la dernière conférence. Il trouvait préférable de ne réunir
le congrès que quand on serait d'accord, du moins sur toutes les
grandes questions. Il y en a une, dit-il, sur laquelle on est en
présence. Il indiquait la question de Pologne, mais ne voulut point la
nommer; et il passa promptement aux affaires de l'Allemagne proprement
dites. «Tout est, dit-il, dans le meilleur accord entre les personnes
qui s'en occupent. On va aussi s'occuper des affaires de la Suisse,
qui ne doivent pas, ajouta-t-il, se régler sans que la France y prenne
part.» Je lui dis que j'avais pensé qu'ils ne pouvaient[339] pas
avoir une autre intention et que j'avais, en conséquence, choisi M. de
Dalberg pour assister aux conférences qui seraient tenues à ce sujet.
De là, passant aux affaires d'Italie, le mot de _complication_ dont M.
de Metternich se sert perpétuellement pour se tenir dans le vague dont
sa faible politique a besoin, fut employé depuis les affaires de Gênes
et de Turin jusqu'à celles de Naples et de Sicile. Il voulait arriver
à prouver que la tranquillité de l'Italie et par suite celle de
l'Europe, tenaient à ce que l'affaire de Naples ne fût pas réglée au
congrès, mais à ce qu'elle fût remise à une époque plus éloignée. «La
force des choses, disait-il, ramènera nécessairement la maison de
Bourbon sur le trône de Naples.--La force des choses, lui dis-je, me
paraît maintenant dans toute sa puissance. C'est au congrès que cette
question doit finir. Dans l'ordre géographique, cette question se
présente la dernière de celles de l'Italie, et je consens à ce que
l'ordre géographique soit suivi: mais ma condescendance ne peut aller
plus loin[340].» M. de Metternich parla alors des partisans que Murat
avait en Italie. «Organisez l'Italie, il n'en aura plus. Faites cesser
un provisoire odieux; fixez l'état de possession dans la haute et
moyenne Italie; que des Alpes aux frontières de Naples il n'y ait pas
un seul coin de terre sous l'occupation militaire; qu'il y ait partout
des souverains légitimes et une administration régulière; fixez la
succession de Sardaigne, envoyez dans le Milanais un archiduc pour
l'administrer; reconnaissez les droits de la reine d'Étrurie; rendez
au pape ce qui lui appartient et que vous occupez; Murat[341] n'aura
plus aucune prise sur l'esprit des peuples, il ne sera pour l'Italie
qu'un brigand.» Cette marche géographique pour traiter des affaires
d'Italie a paru convenir, et on s'est décidé à appeler M. de
Saint-Marsan[342] à la prochaine conférence, pour régler avec lui,
conformément à ce plan, les affaires de la Sardaigne. On doit aussi
entendre M. de Brignole[343], député de la ville de Gênes, sur ce qui
concerne les intérêts commerciaux de cette ville. Lord Castlereagh
insiste beaucoup pour que Gênes soit un port franc, et il a, à cette
occasion, parlé avec approbation et amertume de la franchise de celui
de Marseille.
[337] sans _elle_.
[338] Supprimé dans le texte des archives.
[339] Variante: _qu'il ne pouvait pas_.
[340] Variante: Ma condescendance ne peut _pas_ aller plus loin.
[341] Variante: _et alors_ Murat.
[342] Antoine Asinari, marquis de Saint-Marsan, homme d'État sarde,
né à Turin en 1761 d'une ancienne famille originaire du Languedoc.
En 1796, il devint ministre de la guerre et de la marine. Lorsque
le Piémont fut réuni à la France, M. de Saint-Marsan fut nommé
conseiller d'État par Napoléon, et ministre de France à Berlin. En
1813, il revint à Paris et fut nommé sénateur. En 1814, M. de
Saint-Marsan fut placé par les souverains alliés à la tête du
gouvernement provisoire de Turin. Le roi Victor Emmanuel, à son
retour, le nomma ministre de la guerre et plénipotentiaire au
congrès de Vienne. En 1816, il devint ministre des affaires
étrangères, puis président du conseil en 1818. Il se retira en 1821
et mourut en 1828.
[343] Antoine, marquis de Brignole-Sales, issu d'une ancienne et
illustre famille de Gênes. Né en 1786, il fut d'abord auditeur au
conseil d'État impérial et, plus tard, préfet de Savone. En 1814,
il fut envoyé au congrès comme plénipotentiaire par la ville de
Gênes. Il se rallia à la monarchie de Savoie, devint chef de
l'université royale (1816), ambassadeur à Rome (1839), puis à
Paris, ministre d'État et sénateur. Il mourut en 1863.
Nous pourrions croire que notre situation tend à s'améliorer un peu,
mais je n'ose me fier à aucune apparence, n'ayant que trop de raisons
de ne point compter sur la sincérité de M. de Metternich. De plus, je
ne sais quelle idée il faut attacher au départ inattendu du grand-duc
Constantin, qui quitte Vienne après-demain pour se rendre directement
à Varsovie.
On parle d'un voyage que l'empereur Alexandre doit faire à Grätz, _en
Styrie_[344]. On dit qu'il se propose d'aller jusqu'à Trieste. Un des
archiducs doit lui faire les honneurs de cette partie de la monarchie
autrichienne. Ce voyage est annoncé pour le 20.
[344] Supprimé dans le texte des archives.
La cour de Vienne continue à exercer envers ses nobles hôtes une
hospitalité, qui, dans l'état de ses finances, lui doit être fort à
charge. On ne voit partout qu'empereurs, rois, impératrices, reines,
princes héréditaires, princes régnants. La cour défraye tout le monde.
On estime la dépense de chaque jour à deux cent vingt mille florins en
papier. La royauté perd certainement à ces réunions quelque chose de
la grandeur qui lui est propre. Trouver trois ou quatre rois et
davantage de princes à des bals, à des thés chez de simples
particuliers[345] me paraît bien inconvenable. Il faudra venir en
France pour voir à la royauté cet éclat et cette dignité qui la
rendent à la fois auguste et chère aux yeux des peuples.
Je suis...
[345] Variante: _de Vienne_.
* * * * *
Nº 6 _ter_.--LE ROI LOUIS XVIII AU PRINCE DE TALLEYRAND.
Paris, le 9 novembre 1814.
Mon cousin,
J'ai reçu votre numéro 9.
Je vois avec quelque satisfaction que le congrès tend à s'ouvrir, mais
je prévois encore bien des difficultés.
Je charge le comte de Blacas de vous informer:
1º D'un entretien qu'il a eu avec le duc de Wellington[346]; vous
verrez que celui-ci tient un langage bien plus explicite que lord
Castlereagh. Qui des deux parle d'après les véritables intentions de
sa cour? Je l'ignore; mais le dire de lord Wellington sera dans tous
les cas[347] une bonne arme entre vos mains;
2º D'une pièce que cet ambassadeur assure être authentique; rien ne
peut m'étonner de la part du prince de Metternich, mais je serais
surpris que, le 31 octobre, vous n'eussiez pas encore _eu_[348]
connaissance d'un pareil fait. Quoi qu'il en puisse être, il était
également nécessaire que vous en fussiez instruit.
[346] Le duc de Wellington était alors ambassadeur à Paris. Il fut
ensuite accrédité à Vienne comme plénipotentiaire au congrès du 1er
février au 26 mars 1815.
[347] Variante: mais _le duc de Wellington_ sera dans tous les cas.
[348] Supprimé dans le texte des archives.
Vous apprendrez avec plaisir que mon frère est arrivé ici dimanche en
très bonne santé. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin,
en sa sainte et digne garde.