J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté a daigné m'honorer. Je suis
heureux de trouver que la ligne de conduite que j'ai suivie s'accorde
avec les intentions que Votre Majesté veut bien m'exprimer. Je mettrai
tous mes soins à ne m'en écarter jamais.
J'ai à rendre compte à Votre Majesté de la situation des choses depuis
ma dernière lettre.
Lord Castlereagh, voulant faire une nouvelle tentative sur l'esprit de
l'empereur Alexandre pour lui faire abandonner ses idées de Pologne
qui dérangent tout et mènent à tout bouleverser, lui avait demandé une
audience. L'empereur a voulu y mettre une sorte de mystère et lui a
fait l'honneur de se rendre chez lui; et sachant bien de quel sujet
lord Castlereagh avait à l'entretenir, il est de lui-même entré en
matière, en se plaignant de l'opposition qu'il trouvait à ses vues. Il
ne comprenait pas, il ne comprendrait jamais que la France et
l'Angleterre pussent être opposées au rétablissement d'un royaume de
Pologne[255]. Ce rétablissement, disait-il, serait une réparation
faite à la morale publique que le partage avait outragée, une sorte
d'expiation. A la vérité, il ne s'agissait pas de rétablir la Pologne
entière; mais rien n'empêcherait que cela se fît[256] un jour, si
l'Europe le désirait. Pour le moment la chose serait prématurée; le
pays lui-même avait besoin d'y être préparé; il ne pouvait l'être
mieux que par le rétablissement en royaume d'une partie seulement de
la Pologne, à laquelle on donnerait des institutions propres à y faire
germer et fructifier tous les principes de la civilisation, qui se
répandraient ensuite dans la masse entière, lorsqu'il aurait été jugé
convenable de la réunir. L'exécution de son plan ne devait coûter de
sacrifices qu'à lui, puisque le nouveau royaume ne serait formé que de
parties de la Pologne sur lesquelles la conquête lui donnait
d'incontestables droits, et auxquelles il ajouterait encore celles
qu'il avait acquises antérieurement à la dernière guerre et depuis le
partage (Byalistock et Tarnopol). Personne n'avait donc à se plaindre
de ce qu'il voulait[257] faire ces sacrifices; il les ferait avec
plaisir, par principe de conscience, pour consoler une nation
malheureuse, pour avancer la civilisation; il attachait à cela son
honneur et sa gloire. Lord Castlereagh, qui avait ses raisonnements
préparés, les a déduits dans une conversation qui a été fort longue,
mais sans persuader ni convaincre l'empereur Alexandre, lequel s'est
retiré en laissant lord Castlereagh fort peu satisfait de ses
dispositions; mais comme il ne se tenait point pour battu, il a mis
ses raisons par écrit, et, le soir même, il les a présentées à
l'empereur sous le titre de _memorandum_.
[255] Variante: _du_ royaume de Pologne.
[256] Variante: que cela _ne_ se fît.
[257] Variante: de ce qu'il _voulût_.
Après m'avoir donné, dans une conversation fort longue, les détails
qui précèdent, lord Castlereagh m'a fait lire cette pièce, ce dont,
pour le dire en passant, M. de Metternich qui l'a su a témoigné une
surprise qu'il n'aurait pas montrée s'il n'était pas en général
convenu entre les ministres des quatre cours de ne point communiquer à
d'autres ce qu'ils font entre eux.
Le _memorandum_ commence par citer les articles des traités conclus en
1813 par les alliés, lesquels portent que: _la Pologne restera
partagée entre les trois puissances dans des proportions dont elles
conviendront à l'amiable; et sans que la France puisse s'en mêler._
(Lord Castlereagh s'est hâté de me dire qu'il s'agissait de la France
de 1813, et non de la France d'aujourd'hui.) Il rapporte ensuite
textuellement des discours tenus, des promesses faites, des assurances
données par l'empereur Alexandre à diverses époques, en divers lieux,
et notamment à Paris, et qui sont en opposition avec le plan qu'il
poursuit maintenant.
A cela succède un exposé des services rendus par l'Angleterre à
l'empereur Alexandre.
Pour lui assurer la possession tranquille de la Finlande, elle a
concouru[258] à faire passer la Norvège sous la domination de la
Suède[259], faisant en cela le sacrifice de son propre penchant, et
peut-être même de ses intérêts. Par sa médiation elle lui a fait
obtenir de la Porte ottomane des cessions et d'autres avantages[260];
et de la Perse, la cession d'un territoire assez considérable[261].
Elle se croit donc en droit de parler à l'empereur Alexandre avec plus
de franchise que les autres puissances, qui n'ont point été dans le
cas de lui rendre les mêmes services.
[258] Variante: elle a _commencé_.
[259] La Norvège, avant 1814, appartenait au Danemark. Or, le
Danemark avait conclu en 1813 une alliance avec Napoléon, au lieu
que la Suède avait pris le parti des alliés, et avait signé avec
l'Angleterre un traité de subside (3 mars 1813). La Suède envahit
la Norvège. Le traité du 14 août 1814 suspendit les hostilités, et
le 4 novembre suivant, la diète norvégienne proclama le roi de
Suède, roi de Norvège.
[260] Paix de Bucharest en 1812, par laquelle la Turquie cédait à
la Russie la Bessarabie et une partie de la Moldavie, et
reconnaissait le protectorat russe sur la Valachie.
[261] Traité de paix entre la Russie et la Perse (12 octobre 1813).
De là, passant à l'examen du plan actuel de l'empereur, lord
Castlereagh déclare que le rétablissement de la Pologne entière en un
État complètement indépendant obtiendrait l'assentiment de tout le
monde; mais que créer un royaume avec le quart de la Pologne, ce
serait créer des regrets pour les trois autres quarts et de justes
inquiétudes pour ceux qui en possèdent une partie quelconque, et qui,
du moment où il existerait un royaume de Pologne, ne pourraient plus
compter un seul instant sur la fidélité de leurs sujets; qu'ainsi, au
lieu d'un foyer de civilisation, on n'aurait établi qu'un foyer
d'insurrections et de troubles, quand le repos est le voeu comme il est
le besoin de tous. En convenant que la conquête a donné des droits à
l'empereur, il soutient que ces droits ont pour limites le point qu'il
ne saurait dépasser sans nuire à la sécurité de ses voisins. Il le
conjure par tout ce qu'il a de cher, par son humanité, par sa gloire,
de ne point vouloir aller au delà, et il finit par lui dire qu'il le
prie d'autant plus instamment de peser toutes les réflexions qu'il lui
soumet, que, dans le cas où il persisterait dans ses vues,
l'Angleterre aurait le regret de n'y pouvoir donner son consentement.
L'empereur Alexandre n'a point encore répondu.
Autant lord Castlereagh est bien dans la question de la Pologne,
autant il est mal dans celle de la Saxe. Il ne parle que de trahison,
de la nécessité d'un exemple. Les principes ne paraissent[262] pas
être son côté fort. Le comte de Munster, dont la santé est meilleure,
a essayé de le convaincre que de la conservation de la Saxe dépendait
l'équilibre, et même, peut-être, l'existence de l'Allemagne; et il a
tout au plus réussi à lui donner des doutes. Cependant il m'a promis,
non pas de se prononcer comme nous dans cette question, (il paraît
avoir à cet égard avec les Prussiens des engagements qui le lient),
mais de faire, dans notre sens, des représentations amicales.
[262] Variante: _n'apparaissent_ pas.
Sa démarche vis-à-vis de l'empereur Alexandre a été, non seulement
faite de l'aveu, mais même à la prière de M. de Metternich. Je n'en
saurais douter, quoique ni l'un ni l'autre ne me l'aient dit.
L'Autriche sent toutes les conséquences des projets russes, mais,
n'osant se mettre en avant, elle y fait mettre[263] l'Angleterre.
[263] Variante: elle y _a_ fait mettre.
Si l'empereur Alexandre persiste, l'Autriche, trop intéressée à ne pas
céder, ne cédera pas, je le crois; mais sa timidité la portera à
traîner les choses en longueur. Cependant, ce parti a des dangers qui
chaque jour deviennent plus grands, qui pourraient devenir extrêmes,
et sur lesquels je dois d'autant plus appeler l'attention de Votre
Majesté, que leur cause pourrait se prolonger fort au delà du temps
présent, de manière à devoir exciter toute sa sollicitude pendant
toute la durée de son règne.
Des ferments révolutionnaires sont partout répandus en Allemagne. Le
jacobinisme y domine, non point comme en France, il y a vingt-cinq
ans, dans les classes moyennes et inférieures, mais parmi la plus
haute et la plus riche noblesse; différence qui fait que la marche
d'une révolution qui viendrait à y éclater ne pourrait pas être
calculée d'après la marche de la nôtre. Ceux que la dissolution de
l'empire germanique et l'acte de confédération du Rhin ont fait
descendre du rang de dynastes à la condition de sujets supportant[264]
impatiemment d'avoir pour maîtres ceux dont ils étaient ou croyaient
être les égaux, aspirent à renverser un ordre de choses dont leur
orgueil s'indigne, et à remplacer tous les gouvernements de ce pays
par un seul. Avec eux conspirent les hommes des universités, et la
jeunesse imbue de leurs théories, et ceux qui attribuent à la division
de l'Allemagne en petits États les calamités versées sur elle par tant
de guerres dont elle est le continuel théâtre. L'unité de la patrie
allemande est leur cri, leur dogme, leur religion exaltée jusqu'au
fanatisme, et ce fanatisme a gagné même des princes actuellement
régnants. Or, cette unité, dont la France pouvait n'avoir rien à
craindre quand elle possédait la rive gauche du Rhin et la Belgique,
serait maintenant pour elle d'une très grande conséquence. Qui peut
d'ailleurs prévoir les suites de l'ébranlement d'une masse telle que
l'Allemagne, lorsque ses éléments divisés viendraient à s'agiter et à
se confondre? Qui sait où s'arrêterait l'impulsion une fois donnée?
La situation de l'Allemagne, dont une grande partie ne sait pas qui
elle doit avoir pour maître, les occupations militaires, les vexations
qui en sont le cortège ordinaire, de nouveaux sacrifices demandés
après tant de sacrifices, le mal-être présent, l'incertitude de
l'avenir, tout favorise les projets de bouleversement. Il est trop
évident que si le congrès s'ajourne, s'il diffère, s'il ne décide
rien, il aggravera cet état de choses, et il est trop à craindre qu'en
l'aggravant, il n'amène une explosion. L'intérêt le plus pressant
serait donc qu'il accélérât ses travaux, et qu'il finît; mais comment
finir? En cédant à ce que veulent les Russes et les Prussiens? Ni la
sûreté de l'Europe ni l'honneur ne le permettent. En opposant la force
à la force? Il faudrait pour cela que l'Autriche, qui en a, je crois,
le désir, en eût la volonté. Elle a sur pied des forces immenses; mais
elle craint des soulèvements en Italie, et n'ose se commettre seule
avec la Russie et la Prusse. Elle peut compter sur la Bavière, qui
s'est prononcée très franchement et lui a offert cinquante mille
hommes pour défendre la Saxe: le Wurtemberg lui en fournirait dix
mille: d'autres États allemands se joindraient à elle; mais cela ne la
rassure point assez. Elle voudrait pouvoir compter sur notre concours,
et ne croit pas pouvoir y compter. Les Prussiens ont répandu le bruit
que les ministres de Votre Majesté avaient reçu de doubles
instructions qui leur prescrivaient, les unes le langage qu'ils
devaient tenir, et les autres de ne rien promettre. M. de Metternich a
fait dire au maréchal de Wrède qu'il le croyait ainsi. Une personne de
sa plus intime confiance disait, il y a peu de jours, à M. de Dalberg:
«Votre légation parle très habilement mais vous ne voulez point agir,
et nous, nous ne voulons point agir seuls.»
[264] Variante: _supportent_.
Votre Majesté croira sans peine que je n'aime pas plus la guerre et
que je ne la désire pas plus qu'elle. Mais, dans mon opinion, il
suffirait de la montrer, et l'on n'aurait pas besoin de la faire. Dans
mon opinion encore, la crainte de la guerre ne doit pas l'emporter sur
celle d'un mal plus grand, que la guerre seule peut prévenir.
Je ne puis croire que la Russie et la Prusse voulussent courir les
chances d'une guerre contre l'Autriche, la France, la Sardaigne, la
Bavière et une bonne partie de l'Allemagne; ou si elles voulaient
courir cette chance, à plus forte raison ne reculeraient-elles point
devant l'Autriche seule, en supposant, ce qui n'est pas, qu'elle
voulût engager seule la lutte.
Ainsi, l'Autriche privée de notre appui n'aurait d'autre ressource que
de prolonger indéfiniment le congrès ou de le dissoudre, ce qui
ouvrirait la porte aux révolutions; ou de céder et de consentir à des
choses que Votre Majesté est résolue à ne jamais sanctionner.
Dans ce cas, il ne resterait aux ministres de Votre Majesté qu'à se
retirer du congrès en renonçant à rien obtenir de ce qu'elle désire le
plus. Cependant l'état des choses qui se trouverait établi en Europe
pourrait rendre inévitable, dans très peu d'années, la guerre que l'on
aurait voulu éviter, et l'on pourrait alors se trouver dans une
situation où l'on aurait moins de moyens de la faire.
Je crois non seulement possible, mais encore probable, que si la
réponse de l'empereur Alexandre ôte toute espérance de le voir céder à
la persuasion, le prince de Metternich me demandera si et jusqu'à
quel point l'Autriche peut compter sur notre coopération.
Les instructions qui nous ont été données par Votre Majesté portent
que la domination de la Russie sur toute la Pologne menacerait
l'Europe d'un danger si grand que, s'il ne pouvait être écarté que par
la force des armes, il ne faudrait point balancer un seul moment à les
prendre, ce qui semblerait m'autoriser à promettre en général, pour ce
cas, les secours de Votre Majesté.
Mais, pour répondre d'une manière positive à une demande précise, pour
promettre des secours déterminés, j'ai besoin d'une autorisation et
d'instructions spéciales. J'ose supplier Votre Majesté de vouloir bien
me les donner, et d'être persuadée que je n'en ferai usage que dans le
cas d'une évidente et extrême nécessité. Mais je persiste à croire que
le cas que je prévois ne se présentera pas.
Toutefois, pour être préparé à tout, je désirerais que Votre Majesté
daignât m'honorer le plus promptement possible de ses ordres.
Depuis la déclaration que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Majesté,
les ministres des huit puissances ne se sont point réunis.
Un comité, composé d'un ministre d'Autriche, d'un Prussien et des
ministres de Bavière, de Wurtemberg et de Hanovre, travaille à la
constitution fédérale de l'Allemagne. Ils ont déjà tenu une
conférence. On doute que, vu la diversité des intérêts de ceux qu'ils
représentent, et de leurs propres caractères, ils parviennent à
s'accorder.
Je suis, etc.
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