Le 30 septembre, entre neuf et dix heures du matin, je reçus de M. de
Metternich une lettre de cinq lignes, datée de la veille, et par
laquelle il me proposait, en son nom seul, de venir à deux heures
_assister_ à une conférence préliminaire pour laquelle je trouverais
_réunis_ chez lui les seuls ministres[190] de Russie, d'Angleterre et
de Prusse. Il ajoutait qu'il faisait la même demande, à M. de
Labrador, ministre d'Espagne.
[190] Variante: _les ministres_.
Les mots _assister_ et _réunis_ étaient visiblement employés avec
dessein. Je répondis que je me rendrais avec grand plaisir chez lui,
avec les ministres de Russie, d'Angleterre, d'Espagne et de Prusse.
L'invitation adressée à M. de Labrador était conçue dans les mêmes
termes que celle que j'avais reçue, avec cette différence qu'elle
était en forme de billet à la troisième personne, et faite au nom de
M. Metternich et _de ses collègues_.
M. de Labrador étant venu me la communiquer et me consulter sur la
réponse à faire, je lui montrai la mienne, et il en fit une toute
pareille, dans laquelle la France était nommée avec et avant les
autres puissances. Nous mêlions ainsi à dessein, M. de Labrador et
moi, ce que les autres paraissaient vouloir séparer, et nous divisions
ce qu'ils avaient l'air de vouloir unir par un lien particulier.
J'étais chez M. de Metternich avant deux heures, et déjà les ministres
des quatre cours étaient réunis en séance, autour d'une table longue:
lord Castlereagh, à une des extrémités et paraissant présider; à
l'autre extrémité, un homme que M. de Metternich me présenta comme
tenant la plume dans leurs conférences; c'était M. de Gentz. Un siège
entre lord Castlereagh et M. de Metternich avait été laissé vacant, je
l'occupai. Je demandai pourquoi j'avais été appelé seul de l'ambassade
de Votre Majesté, ce qui produisit le dialogue suivant: «On n'a voulu
réunir dans les conférences préliminaires que les chefs des
cabinets.--M. de Labrador ne l'est pas, et il est cependant
appelé.--C'est que le secrétaire d'État d'Espagne n'est point à
Vienne.--Mais, outre M. le prince de Hardenberg, je vois ici M. de
Humboldt, qui n'est point secrétaire d'État.--C'est une exception
nécessitée par l'infirmité que vous connaissez au prince de
Hardenberg[191].--S'il ne s'agit que d'infirmités, chacun peut avoir
les siennes, et a le même droit de les faire valoir». On parut alors
disposé à admettre que chaque secrétaire d'État pourrait amener un des
plénipotentiaires qui lui étaient adjoints, et pour le moment je crus
inutile d'insister.
[191] M. de Hardenberg était affligé d'une surdité presque
complète.
L'ambassadeur de Portugal, le comte de Palmella[192], informé par lord
Castlereagh qu'il devait y avoir des conférences préliminaires,
auxquelles M. de Labrador et moi devions nous trouver et où il ne
serait point appelé, avait cru devoir réclamer contre une exclusion
qu'il regardait et comme injuste, et comme humiliante pour la couronne
de Portugal. Il avait en conséquence écrit à lord Castlereagh, une
lettre que celui-ci produisit à la conférence. Ses raisons étaient
fortes; elles étaient bien déduites. Il demandait que les huit
puissances qui ont signé le traité du 30 mai, et non pas seulement six
de ces puissances, formassent la commission préparatoire qui devait
mettre en activité le congrès dont elles avaient stipulé la réunion.
Nous appuyâmes cette demande, M. de Labrador et moi. On se montra
disposé à y accéder, mais la décision fut ajournée à la prochaine
séance. La Suède n'a point encore de plénipotentiaire ici, et n'a
conséquemment pas encore été dans le cas de réclamer.
[192] M. de Souza-Holstein, comte, puis duc de Palmella
(1786-1850). Il fut plus tard régent du Portugal, en 1830.
«L'objet de la conférence d'aujourd'hui, me dit lord Castlereagh, est
de vous donner connaissance de ce que les quatre cours ont fait depuis
que nous sommes ici.» Et, s'adressant à M. de Metternich: «C'est vous,
lui dit-il, qui avez le protocole.» M. de Metternich me remit alors
une pièce signée de lui, du comte de Nesselrode, de lord Castlereagh
et du prince de Hardenberg. Dans cette pièce, le mot _d'alliés_ se
trouvait à chaque paragraphe. Je relevai ce mot. Je dis qu'il me
mettait dans la nécessité de demander où nous étions, si c'était
encore à Chaumont ou à Laon[193], si la paix n'était pas faite,
s'il y avait guerre et contre qui? Tous me répondirent qu'ils
n'attachaient[194] point au mot _d'alliés_ un sens contraire à l'état
de nos rapports actuels, et qu'ils ne l'avaient employé que pour
abréger; sur quoi je fis sentir que, quel que fût le prix de la
brièveté, il ne la fallait point acheter aux dépens de l'exactitude.
[193] Le 25 mars 1814, les souverains alliés, après la rupture des
négociations de Châtillon, avaient signé à Laon une déclaration qui
renouvelait le traité de Chaumont.
[194] Variante: _n'attribuaient_.
Quant au contenu du protocole, c'était un tissu de raisonnements
métaphysiques destinés à faire valoir des prétentions que l'on
appuyait encore sur des traités à nous inconnus. Discuter ces
raisonnements et ces prétentions, c'eût été se jeter dans un océan de
disputes. Je sentis qu'il était nécessaire de repousser le tout par
un argument péremptoire. Je lus plusieurs paragraphes et je dis: «Je
ne comprends pas.» Je les relus de nouveau, posément, de l'air d'un
homme qui cherche à pénétrer le sens d'une chose, et je dis: «Je ne
comprends pas davantage.» J'ajoutai: «Il y a pour moi deux dates entre
lesquelles il n'y a rien: celle du 30 mai, où la formation du congrès
a été stipulée, et celle du 1er octobre, où il doit se réunir. Tout ce
qui s'est fait dans l'intervalle m'est étranger et n'existe pas pour
moi.» La réponse des plénipotentiaires fut qu'ils tenaient peu à cette
pièce et qu'ils ne demandaient pas mieux que de la retirer, ce qui
leur attira de la part de M. de Labrador l'observation que pourtant
ils l'avaient signée. Ils la reprirent; M. de Metternich la mit à
part[195] et il n'en fut plus question.
[195] Variante: la mit _de côté_.
Après avoir abandonné cette pièce, ils en produisirent une autre.
C'était un projet de déclaration que M. de Labrador et moi devions
signer avec eux, si nous l'adoptions. Après un long préambule sur la
nécessité de simplifier et d'abréger les travaux du congrès, et après
des protestations de ne vouloir empiéter sur les droits de personne,
le projet établissait que les objets à régler par le congrès devaient
être divisés en deux séries, pour chacune desquelles il devait être
formé un comité auquel les États intéressés pourraient s'adresser; et
que les deux comités ayant achevé tout le travail, on assemblerait
alors pour la première fois le congrès, à la sanction duquel tout
serait soumis.
Ce projet avait évidemment pour but de rendre les quatre puissances
qui se disent _alliées_ maîtresses absolues de toutes les opérations
du congrès, puisque, dans l'hypothèse où les six puissances
principales se constitueraient juges des questions relatives à la
composition du congrès, aux objets qu'il devra régler, aux procédés à
suivre pour les régler, à l'ordre dans lequel ils devront être réglés,
et nommeraient seules et sans contrôle les comités qui devraient tout
préparer, la France et l'Espagne, même en les supposant toujours
d'accord sur toutes les questions, ne seraient jamais que deux contre
quatre.
Je déclarai que sur un projet de cette nature, une première lecture ne
suffisait pas pour se former une opinion, qu'il avait besoin d'être
médité, qu'il fallait avant tout s'assurer s'il était compatible avec
des droits que nous avions tous l'intention de respecter; que nous
étions venus pour consacrer et garantir[196] les droits de chacun, et
qu'il serait trop malheureux que nous débutassions par les violer; que
l'idée de tout arranger avant d'assembler le congrès était pour moi
une idée nouvelle; qu'on proposait de finir par où j'avais cru qu'il
était nécessaire de commencer; que peut-être le pouvoir qu'on
proposait d'attribuer aux six puissances, ne pouvait leur être donné
que par le congrès; qu'il y avait des mesures que des ministres sans
responsabilité pouvaient facilement adopter, mais que lord Castlereagh
et moi nous étions dans un cas tout différent. Ici lord Castlereagh a
dit que les réflexions que je venais de faire lui étaient toutes
venues à l'esprit, qu'il en sentait bien la force; mais, a-t-il
ajouté, «quel autre expédient trouver pour ne pas se jeter dans
d'inextricables longueurs?» J'ai demandé pourquoi dès à présent on ne
réunissait pas le congrès? quelles difficultés on y trouvait?--Chacun
alors a présenté la sienne; une conversation s'en est suivie dans
laquelle, à l'occasion de celui qui règne à Naples, M. de Labrador
s'est exprimé sans ménagement[197]. Pour moi, je m'étais contenté de
dire: «De quel roi de Naples parlez-vous? nous ne savons qui
c'est[198].»--Et sur ce que M. de Humboldt avait remarqué que des
puissances l'avaient reconnu et lui avaient garanti ses États, j'ai
reparti d'un ton ferme[199]: «Ceux qui les lui ont garantis ne l'ont
pas dû et, conséquemment, ne l'ont pas pu.» Et pour ne pas trop
prolonger l'effet que ce langage a visiblement produit[200], j'ai
ajouté: «Mais ce n'est pas de cela qu'il est maintenant question.»
Puis, revenant à celle du congrès, j'ai dit que les difficultés que
l'on paraissait craindre seraient peut-être moins grandes qu'on ne
l'avait cru; qu'il fallait chercher et qu'on trouverait sûrement le
moyen d'y obvier. Le prince de Hardenberg a annoncé qu'il ne tenait
point à tel expédient plutôt qu'à tel autre, mais qu'il en fallait un,
d'après lequel les princes de la Leyen et de Lichtenstein[201]
n'eussent point à intervenir dans les arrangements généraux de
l'Europe. Là-dessus, on s'est ajourné au surlendemain, après avoir
promis de m'envoyer, ainsi qu'à M. de Labrador, des copies du projet
de déclaration et de la lettre du comte de Palmella.
[196] Variante: que nous étions venus pour garantir.
[197] Variante: une conversation _générale_ s'en est suivie. _Le
nom du roi de Naples s'étant présenté à quelqu'un_, M. de Labrador
s'est exprimé _sur lui_ sans ménagement.
[198] Variante: De quel roi de Naples _parle-t-on? Nous ne
connaissons point l'homme dont il est question._
[199] Variante: _j'ai dit_ d'un ton ferme et _froid._
[200] Variante: _a véritablement_ et visiblement produit.
[201] Deux des plus petites principautés de l'Allemagne. La
principauté de Lichtenstein, notamment, ne comptait que sept mille
habitants.
(Les différentes pièces dont il est question dans la lettre que j'ai
l'honneur d'écrire à Votre Majesté se trouvent jointes à la lettre que
j'écris aujourd'hui au département.)
Après les avoir reçues, et y avoir bien réfléchi, j'ai pensé qu'il ne
fallait point attendre la prochaine conférence pour faire connaître
mon opinion. Je rédigeai une réponse d'abord en forme de note verbale;
puis, venant à songer que les ministres des quatre cours ont eu entre
eux des conférences où ils tenaient des protocoles qu'ils signaient,
il me parut qu'il ne fallait pas qu'il n'y eût entre eux et le
ministre de Votre Majesté que des conversations dont il ne restait
aucune trace, et qu'une note officielle servirait convenablement à
nouer la négociation[202]. J'adressai donc le 1er octobre aux
ministres des cinq autres puissances une note signée, portant en
substance:
[202] Variante: _servirait à nouer convenablement_.
«Que les huit puissances qui avaient signé le traité du 30 mai, me
paraissaient par cette circonstance seule[203], pleinement qualifiées
pour former une commission qui préparât pour la décision du congrès
les questions qu'il devait avant tout décider, et lui proposât la
formation des comités qu'il aurait été jugé expédient d'établir, et
les noms de ceux que l'on jugerait les plus propres à les former; mais
que leur compétence n'allant[204] point au delà, que n'étant point le
congrès, mais une partie seulement du congrès, si elles
s'attribuaient d'elles-mêmes un pouvoir qui ne peut appartenir qu'à
lui, il y aurait une usurpation, que je serais fort embarrassé, si
j'étais dans le cas d'y concourir, de concilier avec ma
responsabilité; que la difficulté que pouvait offrir la réunion du
congrès n'était pas de la nature de celles qui diminuent avec la
temps, et que, puisqu'elle devait être une fois vaincue, on ne pouvait
rien gagner en retardant; que les petits États ne devaient pas sans
doute, se mêler des arrangements généraux de l'Europe, mais qu'ils
n'en auraient pas même le désir, et ne seraient conséquemment point un
embarras; que par toutes ces considérations, j'étais naturellement
conduit à désirer que les huit puissances s'occupassent sans délai des
questions préliminaires à décider par le congrès, pour que l'on pût
promptement le réunir et les lui soumettre.»
[203] Variante: _et à défaut de médiateur_.
[204] Variante: _n'allait_.
Après avoir expédié cette note, je suis parti pour l'audience
particulière que m'avait fait annoncer l'empereur Alexandre. M. de
Nesselrode était venu me dire de sa part qu'il désirait de me voir
seul, et lui-même me l'avait rappelé la veille à un bal de la cour, où
j'avais eu l'honneur de me trouver avec lui. En m'abordant, il m'a
pris la main, mais son air n'était point affectueux comme à
l'ordinaire. Sa parole était brève, son maintien grave et peut-être un
peu solennel. J'ai vu clairement que c'était un rôle qu'il allait
jouer. «Avant tout, m'a-t-il dit, comment est la situation de votre
pays?--Aussi bien que Votre Majesté a pu le désirer, et mieux[205]
qu'on n'aurait osé l'espérer.--L'esprit public?--Il s'améliore chaque
jour.--Les idées libérales?--Il n'y en a nulle part plus qu'en
France.--Mais la liberté de la presse?--Elle est rétablie, à quelques
restrictions près, commandées par les circonstances[206]. Elles
cesseront dans deux ans, et n'empêcheront pas que jusque-là tout ce
qui est bon, et tout ce qui est utile ne soit publié.--Et
l'armée?--Elle est toute au roi. Cent trente mille hommes sont sous
les drapeaux, et au premier appel, trois cent mille pourront les
joindre.--Les maréchaux?--Lesquels, Sire?--Oudinot?--Il est dévoué au
roi.--Soult?--Il a eu d'abord un peu d'humeur. On lui a donné le
gouvernement de la Vendée; il s'y conduit à merveille; il s'y fait
aimer[207] et considérer.--Et Ney?--Il regrette un peu ses dotations;
Votre Majesté pourrait diminuer ses regrets.--Les deux Chambres? Il me
semble qu'il y a de l'opposition?--Comme partout où il y a des
assemblées délibérantes. Les opinions peuvent différer, mais les
affections sont unanimes, et dans la différence d'opinions, celle du
gouvernement a toujours une grande majorité.--Mais il n'y a pas
d'accord.--Qui a pu dire de telles choses à Votre Majesté? Quand après
vingt-cinq ans de révolution, le roi se trouve en quelques mois aussi
bien établi que s'il n'eût jamais quitté la France, quelle preuve plus
certaine peut-on avoir que tout marche vers un même but?--Votre
position personnelle?--La confiance et les bontés du roi passent mes
espérances.--A présent, parlons de nos affaires. Il faut que nous les
finissions ici.--Cela dépend de Votre Majesté. Elles finiront
promptement et heureusement si Votre Majesté y porte la même noblesse
et la même grandeur d'âme que dans celles de la France.--Mais il faut
que chacun y trouve ses convenances.--Et chacun ses droits.--Je
garderai ce que j'occupe.--Votre Majesté ne voudra garder que ce qui
sera légitimement à elle.--Je suis d'accord avec les grandes
puissances.--J'ignore si Votre Majesté compte la France au rang de ces
puissances.--Oui, sûrement. Mais si vous ne voulez point que chacun
trouve ses convenances, que prétendez-vous?--Je mets le droit d'abord,
et les convenances après.--Les convenances de l'Europe sont le
droit.--Ce langage, Sire, n'est pas le vôtre, il vous est étranger, et
votre coeur le désavoue.--Non; je le répète, les convenances de
l'Europe sont le droit.» Je me suis alors tourné vers le lambris, près
duquel j'étais, j'y ai appuyé ma tête, et frappant la boiserie, je me
suis écrié: «Europe, Europe, malheureuse Europe!» Et me retournant du
côté de l'empereur: «Sera-t-il dit, lui ai-je demandé, que vous
l'aurez perdue?» Il m'a répondu: «Plutôt la guerre, que de renoncer à
ce que j'occupe.» J'ai laissé tomber mes bras, et, dans l'attitude
d'un homme affligé, mais décidé, qui avait l'air de lui dire: «la
faute n'en sera pas à nous,» j'ai gardé le silence. L'empereur a été
quelques instants sans le rompre, puis il a répété: «Oui, plutôt la
guerre.»--J'ai conservé la même attitude. Alors, levant les mains et
les agitant comme je ne le lui avais jamais vu faire, et d'une manière
qui m'a rappelé le passage qui termine l'éloge de Marc Aurèle, il a
crié plutôt qu'il n'a dit: «Voilà l'heure du spectacle. Je dois y
aller, je l'ai promis à l'empereur, on m'attend.» Et il s'est éloigné;
puis la porte ouverte, revenant à moi, il m'a pris le corps de ses
deux mains, et il me l'a serré, en me disant avec une voix qui
n'était plus la sienne: «Adieu, adieu, nous nous reverrons.»
[205] Variante: _meilleure_.
[206] La charte avait garanti la liberté de la presse; mais une loi
votée en septembre 1814 avait rétabli la censure pour une durée de
deux ans.
[207] Variante: il s'y _est_ fait aimer.
Dans toute cette conversation, dont je n'ai pu rendre à Votre Majesté
que la partie la plus saillante, la Pologne et la Saxe n'ont pas été
nommées une seule fois, mais seulement indiquées par des
circonlocutions. C'est ainsi que l'empereur voulait désigner la Saxe
en disant: _Ceux qui ont trahi la cause de l'Europe;_ à quoi j'ai été
dans le cas de répondre: «Sire, c'est là une question de dates», et,
après une légère pause, j'ai pu ajouter: «et l'effet des embarras dans
lesquels on a pu être jeté par les circonstances».
L'empereur, une fois, parla des _alliés_. Je relevai cette expression,
comme je l'avais fait à la conférence, et il la mit sur le compte de
l'habitude.
Hier, qui devait être le jour de la seconde conférence, M. de Mercy me
fut député par M. de Metternich, pour me dire qu'elle n'aurait pas
lieu.
Un ami de M. de Gentz l'étant allé voir dans l'après-midi, l'avait
trouvé très occupé d'un travail qu'il lui dit être très pressé. Je
crois que c'était d'une réponse à ma note.
Le soir, chez le prince de Trautmansdorf[208], les plénipotentiaires
me reprochèrent de la leur avoir adressée, et surtout de lui avoir
donné, en la signant, un caractère officiel. Je leur dis que comme ils
écrivaient et signaient entre eux, j'avais cru qu'il fallait aussi
écrire et signer. J'en conclus que ma note ne laissait pas que de les
embarrasser.
[208] Conseiller d'État et grand chambellan de l'empereur
d'Autriche (1749-1817).
Aujourd'hui, M. de Metternich m'a écrit qu'il y aurait conférence ce
soir à huit heures, puis il m'a fait dire qu'il n'y en aurait pas,
parce qu'il était mandé chez l'empereur.
Telle est, Sire, la situation présente des choses.
Votre Majesté voit que notre position ici est difficile. Elle peut le
devenir chaque jour davantage. L'empereur Alexandre donne à son
ambition tout son développement. Elle est excitée par M. de la Harpe
et le prince Czartoryski. La Prusse espère de grands accroissements.
L'Autriche, pusillanime, n'a qu'une ambition honteuse; mais elle est
complaisante pour être aidée. Et ce ne sont pas là les seules
difficultés. Il en est d'autres encore qui naissent des engagements
que les cours autrefois alliées ont pris, dans un temps[209] où elles
n'espéraient point abattre celui qu'elles ont vu renverser et où elles
se promettaient de faire avec lui une paix qui leur permît de
l'imiter.
[209] Variante: _un sens_.
Aujourd'hui que Votre Majesté, replacée sur le trône, y a fait
remonter avec elle la justice, les puissances au profit desquelles ces
engagements ont été pris ne veulent pas y renoncer, et celles qui
regrettent peut-être d'être engagées ne savent comment se délier.
C'est, je crois, le cas de l'Angleterre[210]. Les ministres de Votre
Majesté pourraient donc rencontrer de tels obstacles qu'ils dussent
renoncer à toute autre espérance qu'à celle de sauver l'honneur. Mais
nous n'en sommes pas là.
Je suis...
[210] Variante: ....._dont le ministre est faible_.
* * * * *
Nº 4 _bis._--LES AMBASSADEURS DU ROI AU CONGRÈS, AU MINISTRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES A PARIS.
Vienne, le 8 octobre 1814.
Monsieur le comte,
Dans notre dépêche du 4, nous avons eu l'honneur de vous dire que la
logique serrée que nous opposons aux quatre puissances qui se
présentent toujours comme liées entre elles par des arrangements
secrets, les embarrasse beaucoup.
Il est en effet naturel que ces puissances, qui tendent à faire
sanctionner par la France le renversement de tout principe qui fonde
le droit public, et à la fois consentir au dépouillement de la Saxe,
soient singulièrement gênées, lorsqu'elles trouvent cette même France
ne voulant marcher que d'accord avec la justice.
Quelque difficile que ce rôle soit à jouer avec des personnes qui
doutent de notre sincérité et qui ne veulent pas être arrêtées par des
principes de raison, tout ce qui nous revient nous confirme qu'il ne
faut pas quitter d'une ligne la route que nous tenons. Nous sentons
qu'elle est la seule qui puisse former une digue à opposer au
débordement de forces qui menace l'Europe, si on n'y porte une
sérieuse attention.
Nous avons l'honneur de vous rendre compte de ce qui a été fait depuis
notre dernière dépêche.
Lord Castlereagh a dressé un projet de déclaration que le prince de
Metternich a remis le 3 au soir au prince de Talleyrand. (Nº 1 des
pièces jointes.)
Elle n'a été communiquée que sous la forme d'un projet, mais sa
lecture confirme l'opinion que nous avions conçue: que «les quatre
grandes puissances alliées veulent, conformément à leurs arrangements,
continuer à suivre un système de convenance arrêté pour le cas où
Bonaparte serait resté sur le trône de France, et qu'elles ne comptent
pour rien le rétablissement de la maison de Bourbon, qui change tout
l'état de l'Europe, et au moyen duquel tout doit rentrer dans
l'ordre».
Au premier coup d'oeil, on voit qu'un grand danger doit résulter de ce
système, qu'un équilibre réel et durable devient impossible, et que,
vu la faiblesse du cabinet de Vienne, la France seule ne serait plus
maîtresse des événements que présente l'avenir.
Le prince de Talleyrand a répondu par une lettre particulière à lord
Castlereagh. Il s'attache à l'idée que le congrès doit être ouvert, et
que les puissances ne pouvaient que préparer et proposer, mais non
décider, seules, des matières d'un intérêt général.
Quoique cette lettre soit plutôt sous la forme d'un billet, elle est
cependant rédigée de manière à pouvoir un jour, si cela devenait
nécessaire, servir à éclairer l'Europe sur la marche que la France a
suivie dans les affaires du congrès. (Voyez nº 2.)
Depuis, le prince de Metternich a invité à une seconde conférence.
Le prince de Talleyrand et M. de Labrador y ont été appelés, mais on
n'y a pas vu le ministre de Suède, ni celui de Portugal.
Cette conférence n'a rien avancé. On a senti cependant qu'il fallait
instruire les différentes puissances des motifs qui retardaient
l'ouverture du congrès.
Le prince de Talleyrand a combattu le projet de lord Castlereagh comme
étant contraire au principe qui constitue le congrès et que l'article
XXXII du traité de Paris énonce formellement[211]. On s'est ensuite
accordé pour rédiger de nouveaux projets, et le prince de Talleyrand a
envoyé le lendemain, à M. de Metternich, celui qui pouvait servir à
cet usage. (Voyez nº 3.)
[211] ARTICLE XXXII.--Dans le délai de deux mois, toutes les
puissances qui ont été engagées de part et d'autre dans la présente
guerre enverront des plénipotentiaires à Vienne, pour régler, dans
un congrès général, les arrangements qui doivent compléter les
dispositions du présent traité.
Ce projet, monsieur le comte, comme vous le jugerez à sa première
lecture, énonce à la fois:
Le principe qui réunit le congrès, les motifs du retard;
Les égards que l'on a pour les droits des puissances;
Et le principe d'après lequel chaque plénipotentiaire se voit admis.
D'après le principe qu'établit la déclaration, le roi de Saxe se
trouverait appelé et Murat exclu. Cependant l'exclusion de ce dernier
n'offre pas moins de difficultés que l'admission du premier, et nous
supposons qu'il existe entre la Russie, l'Angleterre et la Prusse, un
accord sur les points que nos instructions nous prescrivent de ne pas
admettre.
Il plaît souvent à M. le prince de Metternich de plaider la cause de
Murat et de menacer des obstacles qu'il présenterait à la tête de
quatre-vingt mille hommes, si, à la nouvelle de son exclusion, il
marchait sur l'intérieur de l'Italie. Nous faisons sentir que cette
inquiétude est sans fondement, et qu'il ne faudrait qu'un débarquement
de troupes françaises et espagnoles en Sicile, pour finir à jamais
cette comédie royale à laquelle personne ne peut vouloir prendre
part, et qui serait plus dangereuse à l'Autriche qu'à la France même.
Nous voyons à chaque pas que nous faisons que la difficulté principale
qui s'oppose à nos succès est celle qui tient au caractère timide des
ministres autrichiens et à l'apathie singulière de la nation; que la
Russie et la Prusse, portant cette conviction dans leurs calculs,
insisteront sur leurs injustes prétentions, et qu'il ne nous restera,
peut-être, qu'à déclarer que, protestant contre de telles violences,
la France n'y prend aucune part. Nous répétons souvent qu'il est
singulier que ce soit l'ambassade de France au congrès, qui se charge
de faire la besogne du ministère autrichien.
Lord Castlereagh manque également de force et de dignité dans cette
circonstance, et nous nous demandons quelquefois, comment il
justifiera un jour, devant sa nation, l'insouciance qu'il montre pour
les grands principes qui constituent les nations.
Les ministres de Bavière, de Danemark, de Sardaigne, commencent à
murmurer, et on nous a dit qu'ils se concertaient pour faire envers
les grandes puissances une démarche tendant à demander si le congrès
était formé, et où il devait s'assembler.
C'est nous qui avons insinué cette idée, et nous espérons que la
démarche aura lieu si les puissances tardent trop à s'expliquer.
Aujourd'hui vers le soir, le prince de Metternich a invité le prince
de Talleyrand à une nouvelle conférence, en le priant d'arriver chez
lui une heure avant la réunion générale, pour pouvoir traiter de
quelques objets importants.
Le résultat de cette conversation donne l'espoir que le prince de
Metternich se rapprochera de quelques-unes de nos idées, et qu'il
cherchera à concilier les prétentions des puissances avec les
principes que nous mettons en avant.
Dans la conférence générale à laquelle ont assisté les ministres de
Portugal et de Suède, on n'a pu s'accorder sur notre projet de
déclaration. Il a été arrêté de ne rien préjuger par un principe
inflexible et trop hautement prononcé, mais d'ajourner l'ouverture du
congrès au 1er novembre et d'essayer, pendant cet intervalle,
d'avancer les affaires par des communications confidentielles avec les
différentes puissances. C'est dans ce sens qu'un projet de déclaration
a été présenté par les autres ministres. Après de longs débats, le
prince de Talleyrand est parvenu à y faire ajouter cette phrase: «Que
les propositions à faire au congrès seraient conformes au _droit
public_ et à la juste attente de l'Europe.» Les autres ministres ont
essayé en vain d'écarter ce terme de _droit public_. Les ministres
prussiens s'y sont longtemps refusé, et ce n'est qu'après deux heures
de débats que l'insertion a été emportée pour ainsi dire à la pointe
de l'épée. On a vu clairement qu'ils voulaient finir les affaires,
plutôt par suite de leur accord, que conformément aux principes de
raison et de justice qui fondent proprement le droit public en Europe.
Nous avons l'honneur de vous adresser copie de cette déclaration qui,
à quelques corrections près, sera publiée telle qu'elle est. (Voyez nº
4.)
Nous n'avons pas, comme vous le voyez, monsieur le comte, obtenu une
victoire complète; mais les choses sont intactes, le principe est
maintenu et la déclaration laisse une grande latitude pour ménager
tous les intérêts auxquels nous devons veiller.
Le ministre de Bavière a fait, nous dit-on, une protestation formelle,
à l'égard de son exclusion du comité appelé à préparer les affaires.
Le prince de Metternich l'a radouci en lui faisant espérer que la
Bavière présiderait la commission qui aurait à s'occuper des affaires
d'Allemagne, et que, sous ce rapport, elle concourrait à tous les
arrangements généraux.
Agréez...
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