Connaissez-vous Antibes? Un petit port avec son phare; dominant le phare
et le port, deux tours sarrazines rousses comme la croûte d’un pâté; et,
à leur pied, une poignée d’étroites maisons qui grimpent les unes
pardessus les autres pour voir la mer.
Huit heures du matin! il est grand temps, en bon bourgeois, d’aller
faire son tour de ville... Il y a dans l’air des odeurs de fleurs; entre
deux boutiques, un grand dattier au tronc rugueux et dont les palmes
frémissent à la brise, dépasse le mur d’un jardinet; une orange qui se
détache tombe, plouf! avec un bruit sourd sur la terre friable et sèche.
Ce bruit me donne des idées de campagne. D’ailleurs, à suivre la
courtine, le tour de ville est bientôt fait...
Je sors par la poterne. Qu’est cela? les glacis des remparts tout
blancs, du givre sur la contrescarpe! Aurait-il neigé cette nuit?
Rassurez-vous: ce n’est qu’un tapis de marguerites fleuries par milliers
et serrées au point de cacher le gazon. En fait de neige, Antibes ne
connaît que celle qui brille là-bas à la crête des Alpes.
Sur notre gauche, des pêcheurs, faisant frétiller un petit poisson à
l’extrémité d’un roseau, agacent patiemment le poulpe ami de la friture
et le succulent crabe velu qu’ils supposent loger dans les
anfractuosités d’une roche. Cette roche, c’est l’Ilette.
Si nous nous arrêtions à l’Ilette? Je sais dans la minuscule presqu’île
une anse minuscule à fond de luisants coquillages, où les corailleurs
ont coutume de retirer leurs barques, leurs dragues, et de secouer leurs
filets. Du bout de la canne, en fouillant la grève, on peut faire là
d’intéressantes trouvailles conchyologiques, sans compter, les jours de
bonheur, quelques morceaux de beau corail rouge.
Pas de chance! la place est prise, et j’y trouve, installés déjà, une
vieille dame qu’à son voile vert je reconnais pour une Anglaise, plus
deux fantassins de la garnison...
Allons toujours serrer la main au capitaine Fouque et dire en passant un
mot à son genièvre. Rien n’est sain à l’estomac comme un verre de fin
genièvre, et rien n’est sain à l’esprit comme la contemplation d’un
homme heureux.
Le capitaine Fouque est roi de l’Ilette! Marin comme le Grec Ulysse et
comme le Marseillais Pamphile, ayant connu dans ses voyages cent peuples
et mille cités, après quarante ans de navigation, le capitaine Fouque
pourrait, s’il voulait, avoir maison de ville et villa au Cap ou à La
Badine. Mais son rêve était autre, et le sage réalise toujours son rêve.
Le capitaine Fouque a donc obtenu, au prix de quels entêtements, de
quelles persévérantes démarches, de quelles luttes obstinées et sourdes
avec le génie militaire! mais enfin il a obtenu la concession d’un trou
du rocher, et dans ce trou il s’est fait construire, en dépit des
railleurs et des jaloux, la plus charmante et la plus originale
habitation qui se puisse imaginer. Vous ne l’apercevez pas? Nous y
sommes! Un pas encore, et sans cette formidable haie de cactus hérissés
et de figuiers de Barbarie, nous nous promènerions déjà sur le toit.
Descendons; c’est par le rivage qu’on accède à la maisonnette: une
maisonnette comme toutes les maisonnettes, à cela près qu’elle est
incrustée dans le roc. Devant, une terrasse treillagée, en belle vue,
qu’ombragent de leurs larges feuilles des courges grimpantes à fleurs
jaunes. La porte s’ouvre: «Bien le bonjour!» Le capitaine est en manches
de chemise. D’un bout de vieux câble effiloché il frotte une clef qu’il
huile et fait reluire.
--«Toujours au travail, capitaine?--Toujours au travail! C’est le diable
pour tenir propres ces ferrements. A bord, voyez-vous, la moitié du
temps se passe à se battre contre la rouille.»
A bord?... en effet nous sommes à bord, dans une vraie cabine de navire,
avenante et propre, décorée de cartes marines, avec un sextant, des
lunettes, un hamac plié, et, pour fenêtres, des hublots derrière
lesquels on voit miroiter la mer bleue.
Le capitaine vit là, ne quittant sa cabine que pour son canot, grand
pêcheur, aux rames dès l’aurore, mais particulièrement ragaillardi, les
jours de tempête, quand, bien enfermé et entendant les paquets de mer
défoncer son toit et les vagues battre sa porte, il s’imagine être
encore entre le ciel et l’eau, sur son brick-goëlette, et commercer
noblement de poudre d’or, d’ivoire en dents et d’arachides dans les
parages difficiles du Grand ou du Petit Macarambar.
--«A votre santé, capitaine! Je vais de l’autre côté du cap, jusqu’au
golfe.--A votre santé!... seulement vous ferez bien de prendre un
chapeau de paille. Dans cette saison, il faut se méfier du soleil.»
Un petit chemin, bordé de murs en pierre sèche où des lézards courent,
se détache de la grand’route et s’enfonce sous les oliviers.
De beaux oliviers! non pas rabougris et taillés en rond comme ceux qu’à
bon droit les voyageurs raillent, mais poussés libres au vent de la mer,
hauts, tortus, noueux, séculaires, étendant largement leur feuillage,
dentelle si claire et si légèrement tramée qu’on voit, la nuit, briller
au travers la poussière d’or des étoiles. La nuit, c’est charmant; mais,
aux environs de midi, les rayons percent, et décidément le chapeau de
paille n’est pas de reste.
Au golfe, c’est pire ou c’est mieux! Mais n’importe: au risque d’un coup
de soleil, je veux m’asseoir, sans chercher l’ombre des pins-parasols et
des tamaris qui pourtant ne manquent pas sur les dunes, je veux
m’asseoir dans le sable tiède et fin, et de là regarder les petites
vagues innombrables, accourant de l’horizon, déferlant avec un bruit de
soie froissée, et bordant, d’un trait d’argent mince et net entre l’azur
de l’eau et l’or de la plage, la courbe de je ne sais combien de lieues
qui va des blancs rochers calcaires du cap d’Antibes à la gigantesque
proue de porphyre rouge, à pic sur les flots, qu’on appelle la pointe de
l’Esterel. Tout cela, d’ailleurs, n’est ni rouge ni blanc, tout cela est
couleur de soleil, comme la robe de Peau-d’Ane; tout cela flamboie et
scintille dans une brume transparente où semblent flotter les îles
Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, qui sont la Capri et l’Ischia de ce
golfe Juan, plus petit, mais, sauf le Vésuve que remplace parfois sur
les cimes du Tanneron un incendie de pins ou de chênes-lièges, presque
aussi beau que le golfe de Naples.
Qu’ailleurs on s’irrite, qu’ailleurs on s’énerve! Ici, bon gré, mal gré,
il faut prendre la vie en douceur.
Tenez (je vous montrerais l’endroit d’un geste si j’avais le courage de
me retourner), tenez, là, derrière ma tête, il y a une cabane en
planches, recouverte de roseaux. Elle appartient à un Antibois de ma
connaissance qui y remise ses engins de pêche. Un matin, il trouva deux
planches enlevées, ses filets mouillés, ses palangrotes nouées d’un nœud
qui n’était pas le sien. Des maraudeurs, braconniers de la mer, avaient
forcé la cabane nuitamment pour se servir des filets et des palangrotes.
Grande fureur de l’Antibois: «C’est épouvantable! On n’est plus à l’abri
chez soi... Je mettrai sur pied les gendarmes...» Il y a bientôt deux
ans de cela, et les planches enlevées manquent toujours. Une fois ou
deux par semaine, notre Antibois trouve ses filets mouillés et ses
palangrotes mal nouées. «Qu’est-ce que ça fait, puisqu’on les rapporte?
Après tout, le trou est commode; il fallait auparavant toujours
trimbaler une énorme clef dans sa poche...» Et, depuis, le propriétaire
a pris l’habitude d’entrer dans sa cabane à quatre pattes par le trou
que pratiquèrent les maraudeurs.
Le beau pays, et les braves gens!