RÊVERIE EN CRAU.

... Le train repartit d’Avignon, triomphalement accompagné par les

innombrables voix argentines ou graves des innombrables beffrois,

clochers et tours d’horloge, qui, mis en gaieté par le soleil,

s’égosillaient sur le coup de midi derrière les remparts.

Il faisait un petit mistral qu’on devinait, sans le sentir, à l’azur

plus profond, plus vibrant du ciel balayé, à des tourbillons de sable

noir en train de cabrioler dans les graviers de la Durance, et surtout

aux grands saluts que nous adressaient les cyprès plantés en rond autour

des fermes ou alignés sur la limite des champs.

Des collines grises, couvertes d’herbes grises; de loin en loin, se

mirant aux larges eaux du Rhône ralenti, un château, de grands murs en

ruine; et tout à coup, Arles une fois dépassé, la Crau, la plaine

immense de cailloux, sans un arbre, sans un buisson, pierreuse et sèche

pendant des lieues, où de loin en loin apparaît le toit plat d’une

bergerie. Là-bas, tout près de l’horizon, à un endroit, vous diriez des

cailloux plus gros; on reconnaît, en regardant mieux, que ces cailloux

sont des moutons. Maigres moutons qui, sous le bâton des _baïles_

nomades, passent là leur hiver, affamés, retournant du bout du nez

chaque pierre pour trouver dessous un peu d’herbe pâle. Mais patience!

ils savent qu’aux premiers beaux soleils, aussitôt les neiges fondues là

haut, le troupeau, boucs en tête et toutes les sonnailles sonnant,

remontera par le «chemin romain» vers les montagnes où sont des herbages

si drus et parfumés de tant de fleurs.

Elle n’a pas de bout, cette Crau! malgré la hâte que met le train à fuir

son infini monotone. Je me suis un jour rendu compte de son étendue en

regardant, du haut d’une des tours hardiment plantées par les Sarrazins

sur les derniers gradins des Arènes, la tache rouge qu’elle faisait au

milieu du pays d’Arles en moisson. En été, quand l’air flambe sur les

cailloux, la Crau, comme le Sahara, connaît les féeries du mirage; et

les Grecs contaient que Jupiter fit grêler ces pierres du fond du ciel

pour fournir des armes à l’Hercule tyrien, en train de combattre je ne

sais quelle sauvage tribu des Gaules.

Depuis, de savants géologues, à la place de Jupiter, ont inventé le

déluge alpin. Les cailloux de la Crau, sacrés jadis, s’en vont

maintenant par charretées, ils servent à empierrer les routes; le canal

d’Adam de Craponne, recouvrant de ses limons fertilisants ce qui en

reste, conquiert chaque année à Cérès quelques mille «cannes» de sol

aride. Mais le caillou reparaît toujours après les pluies et les

labourages, mis à nu par l’eau dans les ravines des champs ou soulevé

par la charrue. Travail dur et de tous les jours, lutte incessamment

renaissante, et cela, non-seulement dans la grande Crau, mais dans une

foule de Crau plus petites, étalées en étages successifs par la rupture

du chapelet de lacs qui jadis remplissaient la vallée où coule

maintenant la Durance. La lutte contre le caillou est, des Alpes jusqu’à

la mer, la moitié de la vie rurale.

Rien ne berce et n’endort la pensée comme le ressac régulier d’un train.

C’est ainsi que, tout en courant vers Cannes et Nice et le paresseux

Midi des orangers et des palmiers, je rêvais arrosages et défrichement,

et rudes cultures montagnardes.

Soudain la Crau si triste m’apparut plus triste encore; un souvenir

venait de me serrer le cœur.

Je me revoyais en chemin de fer, au même endroit, par un jour pareil,

vers la fin de l’hiver de 1871. Après tant de malheurs et de désastres,

on ne voulait pas désespérer. C’était l’heure des dernières levées; les

vallons, les coteaux, retentissaient matin et soir du bruit des

tambours. Des mobilisés s’embarquaient aux gares, d’autres s’exerçaient

avec de vieux fusils au milieu des champs, autour des villages. Dans le

train, les conscrits chantaient. Un spectacle, hélas! inattendu, arrêta

net leur _Marseillaise_. Descendant à l’horizon dans les brumes du

Rhône, le soleil du soir ensanglantait l’interminable plaine. A droite,

à gauche, en avant, en arrière, sur dix, vingt rangs, bousculées dans un

désordre, un effarement de déroute, hors des rails, parmi les cailloux,

s’entassaient des locomotives. Locomotives de toutes sortes, rouillées,

disloquées, aux aciers ternis, aux cuivres couverts de boue,

quelques-unes trouées, bosselées, portant la marque des balles. Près de

nous un employé expliquait la chose: c’était le matériel du Nord, de

l’Est, refoulé par l’invasion et qu’on avait dû, à cause de

l’encombrement, garer là comme on avait pu. Les monstres de fer venus de

là-bas où était l’ennemi semblaient vivre, et des têtes de mobilisés aux

portières, paysannes encore sous le képi galonné de rouge, devenaient

pâles subitement à cette première vision de la guerre.

Le train file, des arbres paraissent, la Crau est déjà loin derrière

nous. Voici Saint-Chamas, l’étang de Berre dentelé et bleu comme un

golfe grec. Les collines qui sont autour palpitent dans une brume

transparente; sous le soleil d’aplomb semblent rire les vagues

innombrables, allumées de rayons, frémissantes, éclaboussées; on dirait

qu’une invisible main y jette les diamants à poignée.

Le spectacle en est merveilleux, mais pour aujourd’hui ma joie est

gâtée; et quand, ébloui, je ferme les yeux, c’est encore la Crau

farouche que je vois, la Crau de l’année de la guerre, avec le soleil

sanglant, et les longues ombres des locomotives!

Au bon soleil · 第 64 / 75 题