LE CRUCIFIX DE SŒUR NANON.

Il reste encore, hélas! pas pour longtemps, il reste de ces bourgades

provinciales, éloignées des chemins de fer, immobiles et comme endormies

derrière leur ceinture de remparts croulants, où, dans l’atmosphère des

vieilles choses, les vieilles idées s’éternisent.

C’est dans une bourgade pareille que, tout petit,--peu soucieux de

théologie, j’aurais alors donné Jansénius et Molina et saint Augustin

par-dessus pour une pochée de noix vertes,--j’eus l’honneur de connaître

une bonne demoiselle du temps passé, fort experte en ces difficiles

questions de prédestination et de grâce, et qui, malgré pape et

Sorbonne, tenait obstinément pour les cinq propositions.

On l’appelait la sœur Nanon; elle est morte voici longtemps, mais tout

le monde dans le pays se souvient d’elle: petite et leste, trottant le

long des murs sur ses souliers bronzés à semelles craquantes, vêtue

l’été comme l’hiver de la même robe de serge sombre, les yeux bleus et

vifs et le visage qui paraissait tout blanc dans l’ombre d’une coiffe à

canons.

Sœur Nanon habitait seule rue de la Poterne, ancien ghetto des juifs

devenu quartier paysan, fermé à ses deux bouts par des voûtes. Des pans

de mur en pierres noircies, tant bien que mal utilisés dans les plâtras

de constructions plus récentes, attestaient les persécutions

d’autrefois, des pillages, des incendies. Le soleil ne pénétrait guère

dans cette rue de la Poterne; mais, en revanche, du clocher roman de

l’église qui, tout voisin, la dominait, les offices et les angelus, les

enterrements et les messes y tombaient d’aplomb, bruyamment, en belles

notes rondes et lourdes. Pas un ronflement ne s’en perdait.

Affiliée sans doute à quelque vague tiers-ordre, sœur Nanon était fort

dévote; seulement elle l’était à sa façon. Ni congréganiste, ni

zélatrice, jamais on ne la voyait prendre part à ces édifiantes parties

de campagne où le troupeau sacré des vieilles filles, qui se consolent

du mariage par l’amour divin, va, sous la direction d’un jeune vicaire,

faire la dînette au printemps et s’attendrir sur les bienfaits du

Créateur, en cueillant les cerises nouvelles. Une fois, sœur Nanon, pour

une œuvre de charité, avait réuni chez elle quelques artisanes, des

ouvrières, des apprenties. Mais le curé s’offusqua de ces conciliabules

et finalement les interdit. Le bruit se répandit dès lors que sœur Nanon

et les curés ne comprenaient pas la religion de la même manière.

A l’église, sœur Nanon, de temps immémorial, avait choisi sa place dans

le coin le plus sombre, loin de l’autel à la mode sur lequel une vierge

poupine, neuve et luisante de vernis, souriait au milieu de fleurs en

papier d’or, et tout près des grilles d’une chapelle abandonnée où, dans

une niche sans crépi, se morfondait un saint maussade. Un jour que nous

faisions du bruit à la messe, quelqu’un nous dit: «--Chut! taisez-vous,

la sœur Nanon tombe en extase.» Et nous vîmes cette petite vieille à

genoux, les doigts crispés sur son chapelet, faisant les yeux blancs à

la voûte.

Quelquefois--ma grand’tante demeurait en face--je regardais par la

fenêtre dans la chambrette de sœur Nanon: des murs passés au lait de

chaux, les rideaux d’un lit, et, au milieu, sur le plancher de briques

soigneusement ciré où se miraient les pieds de sa chaise, sœur Nanon qui

méditait et lisait. Un matin, sœur Nanon me dit à travers la rue:

«--Petit, si tu veux des pommes, fais le tour par la voûte de la

Poterne.» Une minute après, tremblant un peu, mais plein d’une curiosité

joyeuse, je grimpais l’escalier propret de sœur Nanon. Sœur Nanon vint

m’ouvrir la porte et me choisit deux pommes dans une crédence qui laissa

échapper une bonne odeur de fruitier. Moi je regardais de tous mes yeux,

et je ne songeais guère aux pommes. Il y avait là sur un guéridon

beaucoup de vieux livres à tranches rouges. Aux murs, deux cadres: le

portrait d’un monsieur à mine fâchée, coiffé d’un bonnet carré et dont

le nom en latin ne m’apprit rien, puis, une gravure représentant des

gens en habit de prêtre qui, les uns sciant, les autres tirant sur des

cordes, essayaient d’abattre un grand arbre dans les branches duquel,

ainsi que des fruits monstrueux, étaient des médaillons avec le portrait

d’autres messieurs de mine également fâchée, également coiffés du bonnet

carré. Aucun de ces joujoux pieux que j’avais pu admirer chez d’autres

dévotes! Pas de saint Jean-Baptiste en cire vêtu d’une peau de lapin,

pas de Jésus frisé sous sa cloche de verre, pas d’images de sainteté

avec des roses et des colombes. Rien qu’un grand crucifix penché

au-dessus de l’alcôve! Mais ce crucifix m’effraya. Il avait l’air

méchant et dur; ses bras, au lieu de s’étendre en croix, se dressaient

en l’air, presque parallèles, de sorte que ses mains clouées semblaient

saigner sur la couronne d’épines.

J’osai demander à sœur Nanon pourquoi son crucifix ne ressemblait pas

aux autres. Elle me répondit: «--Ce sont des choses, petit, que

maintenant tu ne saurais comprendre.» Pourtant, elle ajouta, se parlant

à elle-même: «--Que signifient vos bras étendus comme s’ils voulaient

s’ouvrir à l’humanité tout entière? Les élus sont rares, avare est la

Grâce, le Christ ne mourut pas pour tous!»

Je ne m’expliquai pas bien les paroles de sœur Nanon.

Quelques années plus tard, nous revenions de son enterrement; l’aumônier

du collège, à qui je racontais cette histoire de crucifix, nous dit:

«--Enfants, Dieu vous préserve de ressembler à sœur Nanon...

--Mais sœur Nanon vivait comme une sainte...

--Sœur Nanon brûle aux flammes d’enfer, sœur Nanon était janséniste!»

Au bon soleil · 第 48 / 75 题