Il était presque nuit quand j’arrivai.
Sur les grandes _lices_ silencieuses qui font le tour des remparts,
quelques bourgeois se promenaient encore. De temps en temps ils
s’arrêtaient, consultaient anxieusement leur montre à breloques et
disparaissaient, l’un après l’autre, sous le beau portail à machicoulis
de grès rouge, qu’un dernier rayon de soleil éclairait.
Comme à la fin des beaux jours, d’innombrables moineaux (moineau veut
dire petit moine) s’égosillaient au milieu des feuilles à réciter leur
office du soir.
Je franchis la voûte du portail, et je me mis à marcher à travers les
rues de la ville.
Personne...
C’était l’heure du dîner!
Sur une petite place, deux servantes cousaient dans un coin obscur; on
entendait le tintement régulier de la fontaine et le bruit d’une cruche
oubliée qui _dégoulait_ l’eau en se balançant.
* * * * *
Le lendemain matin, dès huit heures, je sautais à bas de mon lit
d’auberge, et je m’inquiétais de trouver un logement. L’hôtesse
m’indiqua tout au bout de la ville, dans un quartier tranquille, «à la
porte de la campagne», une maison où, disait-elle, il devait y avoir des
chambres à louer.
Imaginez une longue rue déserte, en pente, à côté de l’église, dont les
cloches carillonnaient. Çà et là, des murs de jardins avec des lilas et
des pêchers qui regardaient par dessus. Un grand perron barrait à moitié
la rue. C’était là.
Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant la solide rampe de pierre
massive, polie comme le marbre par la culotte des gamins... humble et
touchant détail qui me rappelait des glissades lointaines!
Point de sonnette; il me fallut frapper, selon l’ancienne mode, avec le
lourd marteau en fer forgé. Une petite vieille vint ouvrir.
--«Monsieur est le voyageur?» me dit-elle.
On lui avait apparemment déjà parlé de moi.
La petite vieille devant, moi derrière, nous traversâmes un long
corridor frais et silencieux, sonore, éclairé d’un peu de jour qui
venait de je ne sais où. Sur les murs, blanchis à la chaux, s’étalaient
cinq ou six portraits de famille dont je ne distinguais les traits que
vaguement.
J’éprouvais une bizarre sensation: les lices, les remparts, cette
vieille maison, toutes ces choses que je n’avais jamais vues, me
touchaient comme des choses familières. J’aurais voulu rester là
toujours. Il me semblait être revenu dans ma ville natale, mais une
ville natale où personne ne me reconnaîtrait.
* * * * *
La petite vieille s’arrêta devant une porte:
--«Entrez, monsieur.»
Je ne voyais rien dans la chambre, car les volets clos ne laissaient
passer qu’un mince rayon de soleil par un trou. Seulement je sentais ce
léger parfum d’ambre et cette bonne odeur de choses anciennes qui sont
comme l’haleine des vieilles maisons.
Je me heurtai, par mégarde, contre un meuble; un son plaintif s’en
échappa, très perceptible au milieu du silence, et les petites
paillettes d’or qui montaient et descendaient dans le rayon de soleil se
mirent à danser follement.
--«Monsieur, monsieur, cria la vieille, prenez garde à l’épinette!» Tout
en parlant, elle avait poussé les volets. Par la grande croisée, haute
comme une porte, un flot de lumière blanche et de soleil se répandit
dans toute la chambre, inondant les lourds rideaux drapés, le large lit,
le bahut de noyer noir, la cheminée en chêne luisant, les tapisseries à
personnages, les fauteuils sans housse, tout un paradis du bon vieux
temps où l’on cherchait, oubliés sur un coin de console, la canne à
pomme d’argent de monsieur le marquis ou l’éventail pailleté de la
petite présidente. De belles dames, le chignon poudré, un bouton de rose
à leur fin corsage, me souriaient du haut de leurs cadres ovales; et,
au-dessus de la porte, de petits amours nus, moulés en plâtre,
gambadaient parmi des roses, des flûtes et des violons. J’aperçus encore
une grande glace à trumeau, et, sous la glace, un clavecin fermé, celui
que j’avais heurté en entrant.
--«Monsieur, me disait la petite vieille, vous trouverez peut-être le
mobilier un peu fané; c’est très vieux, mais bien convenable encore.
Autrefois, quand nous logions des officiers, mon fils avait voulu tout
faire remettre à la mode. Par malheur, à cette époque, un ordre venu de
Paris nous enleva la garnison.»
* * * * *
Il en est, paraît-il, des choses comme des femmes. J’ai vu des vieilles
comédiennes tout à fait imposantes sous leurs tours de cheveux blancs,
et cela m’a aidé à comprendre pourquoi les ameublements au temps de
Louis XV, si coquets, si féminins, si frivoles, finissent par prendre
après cent ans je ne sais quel air de sainteté vénérable.
Le fait est que je suis ici le plus tranquillement du monde, oubliant
Paris et fort à l’abri des tentations.
Le soir, je me joue sur le clavecin un air de menuet ou de brunette, et
je feuillette cinq ou six livres bruns, à tranches rouges, que j’ai
découverts dans la poussière et les araignées, entre le dessus du bahut
et les solives du plafond.
Aussitôt éveillé, je cours sur ma terrasse fumer une cigarette et voir
venir le matin; car j’ai une terrasse, une large terrasse avec des
piliers de pierre à l’italienne et une énorme vigne d’au moins cent ans,
qui prend racine quinze pieds plus bas, au milieu des figuiers, dans le
jardin, et monte faire treille au-dessus de ma tête en se tortillant le
long du mur où la retiennent de gros crampons de fer.
Je vois à mes pieds des ruelles étroites, jonchées de buis et de
lavande, puis des toits, des remparts, des jardins et, par delà, la
Durance dans son lit de cailloux blancs.
Quelquefois, entre les tuiles humides, un chat s’accroupit en guettant
des pigeons... Un radeau descend la rivière... ou bien une ronde de
petites filles que je ne vois pas chante la chanson naïve:
Garde les abeilles, Jeannette!
Garde les abeilles au pré.
Je me fais l’effet de vivre il y a cent ans.