Qu’on en pense ce qu’on voudra, j’eus toujours un faible pour l’âne.
Cela sans doute me vient d’enfance et les impressions d’enfance ne se
discutent point.
J’aime l’âne, estimable animal, si voisin de l’humanité par ses vertus
comme par ses vices: dur au travail et flâneur par boutade, continent et
luxurieux suivant l’occasion et la saison, patient un jour, puis
révolté, volontiers rêveur et tout à coup se ruant et pétaradant en des
facéties imprévues, l’œil malicieux et résigné à l’ombre d’un bouquet de
longs poils gris, l’oreille raide sous le bâton, mais devenant d’une
mobilité étonnante, d’une exquise sensibilité pour prendre le vent au
moindre bruit, vrai philosophe en somme dans sa robe de bure bourrue, un
peu terreuse, usée par places et pareille non au froc du capucin, mais,
ce qui vaut mieux, au manteau effrangé du Cynique.
Dans Canteperdrix, qui est une ville de paysans, chaque paysan a son âne
et sa maisonnette. Le paysan loge au premier, l’âne loge au
rez-de-chaussée. A part cela, leur vie est la même. Levés tous les deux
avant l’aube, ils vont à l’olivette ou à la vigne; l’homme porte le
bissac et la pioche, l’âne porte une charge de fumier, un sac de
semence, quelquefois aussi il ne porte rien, car l’âne sous ce ciel béni
est un ami plus qu’un esclave et l’homme travaillerait mal si, entre
deux coups de collier, relevant la tête, il n’apercevait au haut du
champ son compagnon sobre et fidèle en train de tondre à larges lèvres
quelque maigre buisson rôti par le trop grand soleil. Pour tromper la
longueur du jour, parfois l’âne se met à braire; son chant remplit
l’espace immense, le silence règne quand il s’est tu, silence absolu,
religieux, que trouble seul sur les coteaux le bruit argentin de la
pioche. Et c’est longtemps, longtemps après que l’ortolan ou le coucou
hasardent de nouveau leur cri et qu’on entend se réveiller le chœur
enragé des cigales.
L’âne fait partie de la famille; et c’est un grand orgueil pour tous,
quand, après les courses de Saint-Aroï, son maître le ramène vainqueur,
monté à cru, sans bât ni selle, mais secouant fièrement au son des
tambours le bridon triomphal pomponné dans le goût espagnol ou la
musette en sparterie que décorent de petits miroirs et des broderies en
laine aux couleurs voyantes. Heureux les ânes de Canteperdrix s’ils
connaissaient bien leur bonheur! car, ils sont vraiment paysans, peinant
l’été, se reposant l’hiver et partageant en tout et toujours les nobles
travaux et les robustes joies de la vie rurale.
Donc, une fois il arriva que tous les ânes de Canteperdrix furent
malades, et Dieu sait qu’il y a des ânes dans la ville de Canteperdrix!
L’ange exterminateur, celui des ânes, avait passé, marquant les portes;
et dans le haut, dans le bas quartier, les pauvres bêtes tombaient comme
mouches. Plus de bruit de sabots, le matin à l’heure où l’on part, dans
les ruelles; plus de clochettes sonnantes le soir, au retour des champs,
près de la fontaine; mais tout le long de la journée, avec de durs
cahots sur le pavé pointu, le chariot bas de l’équarrisseur qui, suivi
du hurlement des chiens, emportait les cadavres à la grève.
Un remède fut trouvé, cher, mais guérissant quelquefois: on gorgeait les
ânes de miel, largement, par grandes cuillerées. Je vis soigner ainsi
l’âne d’un voisin: efflanqué, la langue pendante, le poil secoué de
longs frissons, il gisait tristement sur la litière de buis frais coupé
près de sa mangeoire à moitié pleine. La femme, appuyant maternellement
la tête de l’âne sur ses genoux, maintenait ouvertes ses mâchoires et
l’homme, les bras nus, fouillant dans un grand pot, enfournait d’énormes
pelotes d’un beaux miel odorant et roux, naturelle potion où le gosier
du moribond pouvait reconnaître au passage, réduites à leur
quintessence, toutes les fleurettes des près et toutes les herbes des
montagnes.
Dans un coin, Baptistin soupirait. Baptistin le fils de la maison, un
gamin de huit ans qui malgré son âge menait déjà le soir l’âne
boire.--«Voyez comme il avale! soupirait Baptistin, cela lui fait du
bien, le pot est presque aux trois quarts vide...» Et s’étant accroupi
il regarda l’âne qui avalait, avalait toujours. Depuis la maladie,
Baptistin était comme fou et manquait l’école, mais son père le lui
pardonnait, comprenant sa grande douleur.
Tant de cœur chez un enfant si jeune me toucha.
A deux jours de là, je le vis passer riant, rayonnant, respirant la
joie:--«Hé! Baptistin, arrête-toi; l’âne va donc mieux?--Au contraire,
mon pauvre monsieur, il est mort ce matin quand le coq chantait; je
viens d’avertir l’écorche-rosses.» Puis il ajouta, l’œil éclairé, la
lèvre gourmande:--«Vous savez? C’est moi qui achève le pot de miel!»