Un soir, _Tante Dide_, mère de la Zoun, belle-mère de Pitalugue par
conséquent, et matrone des plus compétentes, se rendit sur les lieux
malgré son grand âge, observa, réfléchit et déclara au retour qu’il y
avait de la magie noire là-dessous, et que les haricots étaient
ensorcelés. Pitalugue abonda dans son sens; et toute la famille jusqu’au
15e degré de parenté ayant été convoquée à la maisonnette du
Portail-des-Chiens, il fut décidé que, vu la gravité des circonstances,
le lendemain _on ferait bouillir_.
Tante Dide, qui justement se trouvait être veuve, s’en alla donc rôder
chez le _terraillier_ de la Grand’Place, dans le dessein de voler une
marmite qui n’eût pas servi, car, pour faire bouillir dans les règles,
il faut avant tout une marmite vierge, volée par une veuve. Le
terraillier connaissait l’usage; et, sûr d’être dédommagé à la première
occasion, il détourna les yeux pour ne point voir tante Dide lorsqu’elle
glissa la marmite sous sa pelisse.
La marmite ainsi obtenue fut solennellement mise sur le feu en présence
de tous les Pitalugue mâles et femelles.
Puis tante Dide l’ayant emplie d’eau, versa dans cette eau, non sans
marmotter quelques paroles magiques, tous les vieux clous, toutes les
vieilles lames rouillées, toutes les aiguilles sans trou et toutes les
épingles sans tête du quartier. Et, quand la soupe de ferraille commença
à bouillir, quand les lames, les clous, les aiguilles et les épingles
entrèrent en danse, on fut persuadé qu’à chaque tour, chaque pointe,
malgré la distance, s’enfonçait dans la chair du jeteur de sorts.
--Ça marche, murmurait tante Dide, encore une brassée de bois, et tout à
l’heure le gueusard va venir nous demander grâce.
--Il sera bien reçu! répondait la bande.
Cependant l’astucieux Pitalugue, que tout ceci amusait fort, n’avait pu
s’empêcher d’aller en souffler un mot à ses amis de la haute ville, et
ce fut, dans tout Pertuis, une grande joie quand le bruit se répandit
qu’au Portail-des-Chiens, pour désensorceler les haricots, la tribu des
Pitalugue faisait bouillir.
Or, les Pitalugue faisant bouillir, la tradition voulait qu’on envoya
quelqu’un se faire assommer par les Pitalugue.
Ce quelqu’un fut M. Cougourdan! Niez après cela la Providence.
Conduit par son destin, M. Cougourdan eut l’idée fâcheuse de s’arrêter
devant la boutique du perruquier Fra. Il venait précisément de
rencontrer Pitalugue plus gai qu’à l’ordinaire et tout épanoui de
l’aventure.
--As-tu vu ce Pitalugue, quel air content il a?
--Mettez-vous à sa place, M. Cougourdan, avec ce qui lui arrive?
--Il a donc gagné?
--Mieux que ça, M. Cougourdan.
--Hérité peut-être?
--Mieux encore: il a, en recarellant sa cuve, trouvé mille écus de six
livres dans un bas.
--Mille écus, sartibois! et mon billet, qui justement tombe ce matin.
--Pitalugue descend chez lui, M. Cougourdan, rattrapez-le avant qu’il
n’ait tout joué ou tout bu; et, si voulez suivre un bon conseil, courez
vite.
Au Portail-des-Chiens, la marmite bouillait toujours et l’impatience
était à son comble, lorsque Cadet, qu’on avait posté en sentinelle, vint
tout courant annoncer qu’un vieux monsieur à lunettes d’or, porteur d’un
papier qui paraissait être un papier timbré, tournait le coin de la rue.
--Monsieur Cougourdan! s’écria la Zoun, il se trouvait là précisément
quand nous semâmes les haricots.
--C’est lui le sorcier, je m’en doutais, reprit tante Dide. Allons, les
enfants, tous en place, et pas un coup de bâton de perdu!
Silencieusement, les quinze Pitalugue mâles se rangèrent le long des
murs, armés chacun d’une forte trique.
Quelle émotion dans la chambre! On n’entendait que les glouglous pressés
de l’eau, le cliquetis de la ferraille, et bientôt le bruit des souliers
de M. Cougourdan, sonnant sur l’escalier de bois.
Ce fut une mémorable dégelée, et les farceurs de Pertuis eurent pour
longtemps de quoi rire.