Peut-être voudriez-vous savoir ce qu’était Pitalugue, et pourquoi il
avait adopté en fait de haricots cet étrange procédé de culture.
Pitalugue était philosophe, un vrai philosophe de campagne, prenant le
temps comme il vient et le soleil comme il se lève, arrangeant tant bien
que mal, à force d’esprit, une existence chaque jour désorganisée par
ses vices, et dépensant à vivre d’expédients au village plus d’efforts
et d’ingéniosité que tant d’autres à faire fortune à la grande ville.
Songe-fête comme pas un, pour une partie de bastidon, Pitalugue laisse
en l’air fenaison et vendange; Pitalugue pêche, Pitalugue chasse;
Pitalugue a un chien qu’il appelle Brutus, un furet gîte en son grenier,
et dans l’écurie, au-dessus de la crèche parfois vide, l’œil stupéfait
du bourriquot peut contempler les évolutions et les saluts d’une grosse
chouette en cage.
Le pire de tout, c’est que Pitalugue est joueur; mais là joueur comme
les cartes, joueur à jouer enfant et femme, joueur, disent les gens, à
tailler une partie de vendôme, sous six pieds d’eau, en plein hiver,
quand la Durance charrie.
C’est pour cela que Pitalugue, jadis à son aise, se trouve maintenant
gêné. La récolte est mangée d’avance. Les terres sont entamées par
l’usure, et quelles scènes quand il rentre un peu gris et la poche vide
dans sa maisonnette du Portail-des-Chiens! Quels remords aussi; car, au
fond, Pitalugue a bon cœur. Mais ni scène ni remords ne peuvent rien
contre les cartes. Pitalugue jure chaque soir qu’il ne jouera plus, et
chaque matin il rejoue.
Ainsi, aujourd’hui, il s’était levé, ce brave Pitalugue, avec les
meilleures intentions du monde. Au petit jour et les coqs chantant
encore, il était devant sa porte en train de charger sur l’âne un sac de
haricots. Et quels haricots! de vrais haricots de semence, émaillés,
lourds comme des balles, ronds et blancs comme des œufs de pigeon.
--Emploie-les bien et ménage-les, disait la Zoun en donnant un coup de
main, tu sais que ce sont nos derniers.
--Cette fois, Zoun, le diable me brûle si tu n’est pas contente!... A ce
soir!... _Arri!_ bourriquot.
Et Pitalugue était parti, vertueux, derrière son âne.
Par malheur, aux portes de la ville, il rencontre le perruquier _Fra_
qui s’en revenait les yeux rouges, ayant passé sa nuit à battre les
cartes dans une ferme.
--Tu rentres bien tard, Fra.
--Tu sors bien matin, Pitalugue.
--Le fait est qu’il ne passe pas un chat.
--Ce serait peut-être l’occasion _d’en tailler une_.
--Pas pour un million, Fra.
--Voyons, rien qu’une petite, Pitalugue.
--Et mes haricots?
--Tes haricots attendront.
L’infortuné Pitalugue résista d’abord, puis se laissa tenter. Fra sortit
les cartes. On en tailla une, on en tailla deux, et les haricots
attendirent.
Bref! l’alouette montait des blés, et les premiers rayons coloraient en
rose la petite muraille de pierre sèche sur laquelle les deux joueurs
jouaient, assis à califourchon, lorsque Pitalugue retournant ses poches,
s’aperçut qu’il avait tout perdu.
--Cinq francs sur parole, dit Fra.
--Cinq francs, ça va! répondit Pitalugue.
Les cartes tournèrent et Pitalugue perdit.
--Quitte ou double?
--Quitte ou double!
Pitalugue perdit encore.
--Maintenant, le tout contre ta semence.
Pitalugue accepta, il était fou, ses mains tremblaient.
--Non! grommelait-il en donnant, je ne perdrai pas cette fois, les
cartes ne seraient pas justes.
Il perdit pourtant; et l’heureux Fra, chargeant le sac d’un tour de
main, lui dit:
--La prochaine fois, Pitalugue, nous jouerons l’âne.
Que faire? Rentrer, tout avouer à la Zoun? Pitalugue n’osa pas, la
mesure était comble. Acheter d’autre semence? Le moyen sans un rouge
liard!
En emprunter à un ami? Mais c’eût été rendre l’aventure publique. Assuré
du moins de la discrétion du barbier (les joueurs ne se vendent pas
entre eux) notre homme, après cinq minutes de profond désespoir, prit,
comme on l’a vu, son parti en brave:
--Je ne peux pas semer des haricots puisque je n’en ai plus, se dit-il
en riant dans sa barbiche, mais je peux faire semblant d’en semer. La
Zoun n’y verra que du feu, le hasard est grand, et d’ici à la récolte
bien des choses se seront passées.
Bien des choses en effet se passèrent qui mirent Pertuis en émoi.
D’abord, Pitalugue changea du tout au tout. Talonné par le remords et
craignant toujours d’être découvert, il renonça au jeu, déserta
l’auberge. Lui, que ses meilleurs amis accusaient de trouver la terre
trop basse, on le vit, dans son petit champ, piocher, gratter, rustiquer
à mort.
Jamais haricots mieux soignés que ces haricots qui n’existaient pas!
Tous les soirs, au coucher du soleil, il les arrosait, mesurant sa part
à chaque rigole et vidant à fond le réservoir qui, tous les matins, se
retrouvait rempli d’eau claire. Le jour, autre chantier: si parfois,
sous un soleil trop vif, la terre séchait et faisait croûte, Pitalugue
la binait légèrement pour permettre au grain de lever. Souvent aussi, la
main armée d’un gant de cuir, il allait à travers les raies, arrachant
le chardon cuisant, le seneçon envahisseur et le chiendent tenace.
Ses voisins l’admiraient, sa femme n’y comprenait rien, et M. Cougourdan
radieux rêvait toutes les nuits de haricots saisis et parlait de
s’acheter des lunettes neuves.
Or, au bout d’une quinzaine, de çà, de là, tous les haricots de Pertuis
se mirent à lever le nez: une pousse blanche d’abord, recourbée en
crosse d’évêque, deux feuilles coiffées de la graine et portant encore
un fragment de terre soulevée; puis la graine sèche tomba, les deux
feuilles découpées en cœur se déplièrent, et bientôt, du Lubéron à la
Durance, toute la plaine verdoya.
Seul, le champ de Pitalugue ne bougeait point.
--Pitalugue, que font tes haricots?
Et Pitalugue répondait:
--Ils travaillent sous terre.
Cependant, les haricots de Pertuis s’étant mis à filer, il fallut des
soutiens pour leurs tiges fragiles. De tous côtés, dans les _cannières_
plantées en tête de chaque champ, les paysans, serpette en main,
coupaient des roseaux. Pitalugue coupa des roseaux comme tout le monde.
Il en nettoya les nœuds, il les appareilla, puis les disposa en
faisceau, quatre par quatre et le sommet noué d’un brin de jonc, de
façon à ménager aux haricots, qui bientôt grimperaient dessus, ce qu’il
faut d’air et de lumière.
Au bout de la seconde quinzaine, les haricots de Pertuis avaient grimpé,
et la plaine, du Lubéron à la Durance, se trouva couverte d’une infinité
de petits pavillons verts.
Seuls, les haricots de Pitalugue ne grimpèrent point. Le champ demeura
rouge et sec, attristé encore qu’il était par ses alignements de roseaux
jaunes.
La Zoun dit:
--Il me semble, Pitalugue, que nos haricots sont en retard.
--C’est l’espèce, répondit Pitalugue.
Mais, lorsque du Lubéron à la Durance, sur tous les haricots de la
plaine, pointèrent des milliers de fleurettes blanches; lorsque ces
fleurs se furent changées en autant de cosses appétissantes et
cassantes, et qu’on vit que seuls les haricots de Pitalugue ne
fleurissaient ni ne grainaient, alors les gens s’en émurent dans la
ville.
Les malins, sans bien savoir pourquoi, mais soupçonnant quelque bon
tour, commencèrent à gausser et à rire.
Les badauds, en pèlerinage, allèrent contempler le champ maudit.